Texte de Platon, Gorgias (juin 2014)

Énoncé

Expliquer le texte suivant :
« SOCRATE  —  Celui qui garde son injustice au lieu d'en être délivré est le plus malheureux de tous.
POLOS  —  Cela semble certain.
SOCRATE  —  N'est-ce pas précisément le cas de l'homme qui, tout en commettant les crimes les plus abominables, et en vivant dans la plus parfaite injustice, réussit à éviter les avertissements, les châtiments, le paiement de sa peine, comme tu dis qu'y est parvenu cet Archélaos(1), ainsi que tous les tyrans, les orateurs et les hommes d'État les plus puissants ?
POLOS  —   C'est vraisemblable.
SOCRATE  —   Quand je considère le résultat auquel aboutissent les gens de cette sorte, je les comparerais volontiers à un malade qui, souffrant de mille maux très graves, parviendrait à ne point rendre de comptes aux médecins sur ses maladies et à éviter tout traitement, craignant comme un enfant l'application du fer et du feu(2) parce que cela fait mal. N'est-ce point ton avis ?
POLOS  —  Tout à fait.
SOCRATE  —   C'est sans doute qu'il ne saurait pas le prix de la santé et d'une bonne constitution. À en juger par les principes que nous avons reconnus vrais, ceux qui cherchent à ne pas rendre de comptes à la justice, Polos, pourraient bien être également des gens qui voient ce qu'elle comporte de douloureux mais qui sont aveugles à ce qu'elle a d'utile, et qui ne savent pas combien il est plus lamentable de vivre avec une âme malsaine, c'est-à-dire corrompue, injuste et impure, qu'avec un corps malsain. De là tous leurs efforts pour échapper à la punition, pour éviter qu'on les débarrasse du plus grand des maux. »
Platon, Gorgias, autour de 387 av. J.-C.

Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit d'abord étudié dans son ensemble.
1. Dégagez la thèse de ce texte et montrez comment elle est établie.
2. 
a) En vous appuyant sur l'exemple d'Archélaos, expliquez pourquoi celui « qui garde son injustice au lieu d'en être délivré est le plus malheureux de tous ».
b) Expliquez en quoi l'homme injuste est semblable à un malade.
3. Celui qui vit dans l'injustice et qui cherche à échapper à la punition est-il le plus malheureux des hommes ?
Comprendre le sujet
Dans ce passage, Socrate s'interroge sur le prétendu bonheur des hommes injustes qui échappent à la punition de leur vice. N'est-ce pas commettre un contresens sur la nature du bonheur et de la justice ?
Dans un premier temps, Platon annonce sa thèse : les hommes les plus injustes sont, malgré leur impunité, les plus malheureux des hommes. Le sort des tyrans apparemment enviable est en réalité le plus misérable. Pourquoi ?
C'est ce que démontre Socrate, dans un deuxième temps : l'injustice est une maladie de l'âme. De sorte qu'en craignant la punition de ses forfaits, l'homme est semblable à l'enfant qui refuse le remède amer du médecin.
Dès lors, il faut conclure que l'homme injuste est le plus malheureux des hommes puisque son misérable penchant le conduit à fuir le remède à son mal. L'ignorance des bienfaits du remède nous arrête à la seule crainte de ses désagréments.
Repères et notions à connaître et à utiliser dans le traitement de ce sujet
Croire/ savoir ; idéal/ réel ; objectif/ subjectif ; obligation/ contrainte.
Textes de référence à rapprocher du sujet pour approfondir sa compréhension et élargir le champ de la thèse philosophique
Un texte de Platon qui expose, par l'intermédiaire de Glaucon, un mythe tendant à montrer que le pouvoir de commettre impunément l'injustice procure un bonheur auquel nul n'aurait la force de renoncer :
« On dit en effet qu'il [Gygès] était berger, aux gages de celui qui alors dirigeait la Lydie ; et qu'après qu'une forte pluie se fut abattue, causant un glissement de terrain, un endroit de la terre se déchira et que s'ouvrit une béance dans le lieu où il faisait paître. La voyant, il s'émerveilla, et y descendit ; et il y aurait vu, parmi d'autres merveilles que rapporte l'histoire, un cheval de bronze évidé, percé d'ouvertures. S'y penchant, il aurait vu que s'y trouvait un cadavre, apparemment plus grand que n'aurait été un homme, et qui ne portait rien, si ce n'est, à la main, une bague en or. Il s'en serait emparé, et serait ressorti. Or, comme avait lieu le rassemblement habituel aux bergers, destiné à rapporter chaque mois au roi l'état des troupeaux, lui aussi y serait venu, portant la bague en question. S'étant assis avec les autres, il aurait tourné par hasard le chaton de la bague vers lui-même, vers l'intérieur de sa main, et dès lors serait devenu invisible pour ceux qui siégeaient à côté de lui, et qui dialoguaient à son sujet comme s'il avait été parti. Il s'en serait émerveillé, et manipulant la bague en sens inverse, aurait tourné le chaton vers l'extérieur, et une fois le chaton tourné, il serait redevenu visible. Ayant compris cela, il aurait mis la bague à l'épreuve pour voir si elle avait réellement ce pouvoir, et la même chose lui serait arrivée : en tournant le chaton vers l'intérieur il devenait invisible, vers l'extérieur, visible. Dès qu'il s'en serait aperçu, il aurait fait en sorte d'être parmi les messagers qui allaient auprès du roi, et une fois là-bas, ayant commis l'adultère avec la femme du roi, aurait comploté avec elle pour tuer le roi et ainsi s'emparer du pouvoir. Eh bien donc, s'il existait deux bagues de ce genre, et que l'homme juste en enfile l'une, l'homme injuste l'autre, il n'y aurait personne, semblerait-il, qui aurait un caractère d'acier assez indomptable pour persister dans la justice, avoir le cœur de s'abstenir de ce qui est à autrui, et de ne pas y toucher ; c'est qu'il lui serait possible de prendre ce qu'il voudrait, sans crainte, y compris sur la place publique, de pénétrer dans les maisons pour s'unir à qui il voudrait, de tuer ou de délivrer de leurs liens ceux qu'il voudrait, et d'agir à l'avenant parmi les hommes, étant l'égal d'un dieu. »
Platon, La République, livre II, 359a, trad. É. Chambry.
Un texte de Kant qui montre quels rapports unissent la morale et le bonheur, le commandement de la loi morale et le principe d'une espérance dans un bonheur futur :
« La morale n'est donc pas à proprement parler la doctrine qui nous enseigne comment nous devons nous rendre heureux, mais comment nous devons nous rendre dignes du bonheur. C'est seulement lorsque la religion s'y ajoute, qu'entre en nous l'espérance de participer un jour au bonheur dans la mesure où nous avons essayé de n'en être pas indignes.
Quelqu'un est digne de posséder une chose ou un état, quand le fait qu'il la possède est en harmonie avec le souverain bien. On peut maintenant voir facilement que tout ce qui nous donne la dignité dépend de la conduite morale, parce que celle-ci constitue dans le concept du souverain bien la condition du reste (de ce qui appartient à l'état de la personne), à savoir la condition de la participation au bonheur. Il suit donc de là qu'on ne doit jamais traiter la morale en soi comme une doctrine du bonheur, c'est-à-dire comme une doctrine qui nous apprendrait comment devenir heureux, car elle n'a exclusivement affaire qu'à la condition rationnelle (conditio sine qua non) du bonheur et non à un moyen de l'obtenir. Mais quand elle a été exposée complètement (elle impose simplement des devoirs et ne donne pas de règles à des désirs intéressés), quand s'est éveillé le désir moral, qui se fonde sur une loi, de travailler au souverain bien (de nous procurer le royaume de Dieu), désir qui n'a pu auparavant naître dans une âme intéressée, quand, pour venir en aide à ce désir, le premier pas vers la religion a été fait, alors seulement cette doctrine morale peut être appelée aussi doctrine du bonheur, parce que l'espoir d'obtenir ce bonheur ne commence qu'avec la religion. »
Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique, trad. F. Picavet, Paris, PUF, 1965, p. 139.
Citation pouvant servir à la compréhension du texte et à son explication
« Tous les hommes recherchent d'être heureux. Cela est sans exception, quelques différents moyens qu'ils emploient. Ils tendent tous à ce but. » Pascal, Pensées, fragment 138.
Procéder par étapes
Identifier les difficultés particulières du texte
La difficulté principale de ce texte vient de la nature très paradoxale de la thèse que Socrate se propose de défendre. Pour réaliser que l'injustice impunie plonge nécessairement l'individu dans les pires des maux, il faut accepter de remettre en cause l'apparence de bonheur dont semblent jouir les hommes qui se permettent toutes les injustices sans craindre d'être punis.
Problématiser le texte
Le bonheur et la justice semblent souvent opposés. N'est-il pas en effet plus expédient de ne reculer devant rien et s'autoriser toutes les ruses pour accéder au bonheur ? Toutefois, les biens que l'homme injuste s'est acquis lui procurent-ils vraiment le bonheur ? Car son âme déréglée et tyrannisée par des désirs insatiables peut-elle jamais s'en satisfaire ?
Répondre aux questions

1. Socrate soutient que l'homme qui vit dans l'injustice et n'encourt aucune punition est le plus malheureux des hommes. Cette thèse, très paradoxale, s'appuie sur un argument principal : l'injustice est une maladie de l'âme et la punition en est le remède amer. C'est pourquoi l'homme injuste craint le juge comme le malade redoute le médecin.
2. 
a) Le tyran Archélaos détient le pouvoir de faire tout ce qui lui plaît. Comment dans ces conditions ne serait-il pas le plus heureux des hommes ? Socrate fait toutefois remarquer qu'un tel homme est moins libre et heureux qu'on est tenté de le croire. Sa liberté n'est en effet qu'apparente, car s'il tyrannise les autres et paraît faire tout ce qu'il veut, l'homme injuste est d'abord tyrannisé lui-même par un penchant à l'injustice qu'il ne sait pas réprimer, à la manière de l'enfant capricieux ne sachant résister à ses moindres désirs. C'est parce que l'homme injuste ne s'expurge pas du mal d'injustice qu'il doit être tenu pour le plus malheureux des hommes.
b) Avant de désigner une action contraire à la justice, l'injustice qualifie un mauvais penchant qui nuit à la santé de l'âme. En effet, ce travers porte l'individu à laisser libre cours à ses désirs qui, hors de toute mesure, deviennent incontrôlables et ôtent à l'individu toute maîtrise de lui-même.
3. Il serait judicieux ici de reprendre le débat qui oppose Polos et Socrate et de se demander, par exemple, si la justice et le bonheur sont compatibles. Vous pourrez ainsi montrer en quoi le tyran, parce qu'il ne connaît aucune des contraintes et limites dont se plaignent ordinairement les autres hommes, doit être tenu pour l'homme le plus heureux qui soit. Puis, vous pourrez introduire l'argument de Socrate et montrer que le tyran donne l'image d'une puissance et d'une maîtrise illusoires puisqu'il est, de l'intérieur, l'esclave de ses désirs illimités. Enfin, vous pourrez tenter d'objecter à Socrate que le bonheur et la justice ne s'impliquent pas l'un l'autre.
(1) Archélaos  : tyran dont Polos a affirmé qu'il est heureux puisque son pouvoir lui permet de faire tout ce qui lui plaît sans avoir de comptes à rendre à personne.
(2) L'application du fer et du feu  : techniques médicales de soin.

Corrigé

1. Platon soutient dans ce texte que l'homme injuste et impuni est le plus malheureux des hommes. Il prend ainsi à contre-pied l'opinion largement répandue selon laquelle l'homme ayant le pouvoir de suivre ses désirs, sans souci de justice ni d'une quelconque punition, jouit du plus grand bonheur.
Pour démontrer cette thèse audacieuse, Platon fait s'entretenir Socrate, son maître, et Polos, un jeune sophiste, élève de Gorgias.
Dans un premier temps, Socrate annonce sa thèse sans détour : l'homme qui commet les pires injustices sans en subir le moindre châtiment, et « garde » ainsi son injustice en lui, est le plus malheureux des hommes. Tel est, selon Socrate, le sort qui attend les tyrans et tous ceux qui abusent de leur puissance, à l'instar d'Archélaos que Polos crut pouvoir imaginer heureux au milieu de toutes ses injustices.
Dans un deuxième temps, Socrate étaye son affirmation en s'appuyant sur une comparaison suggestive : l'injustice est dans l'âme du tyran, semblable à la maladie dans le corps d'un malade. Tel un enfant effrayé par le remède du médecin, l'homme injuste craint la punition de ses crimes, parce qu'il l'imagine plus douloureuse que le mal dont il souffre.
C'est pourquoi il faut convenir avec Socrate, dans un dernier temps, que l'homme injuste est « aveugle » au vrai bien qui procure la santé de l'âme. Ne voyant dans la punition que la souffrance qu'elle inflige et non le soulagement et la guérison qu'elle entraîne, l'homme injuste fuit la punition comme l'enfant malade refuse son remède. La condition de l'homme injuste est par conséquent la plus lamentable qui soit car son âme est à ce point corrompue par le mal qui la ronge (l'injustice) qu'elle en vient à refuser, par ignorance, le remède qui lui rendrait la santé.
2. 
a) L'homme injuste qui ne purge pas son injustice dans un juste châtiment la garde en soi à la manière du malade qui, refusant un remède trop amer, garde en lui la maladie qui corrompt sa santé. C'est pourquoi on ne peut, en dépit des apparences, s'imaginer le tyran Archélaos heureux : l'injuste exercice de sa puissance satisfait sans doute l'appétit de son désir, mais il instille l'injustice en son âme qui se dérègle et se corrompt. S'il tyrannise les autres, il n'est pas moins tyrannisé lui-même par l'injustice qui occupe son âme.
Dès lors, il faut admettre, d'après Platon, que le sort de celui qui subit les pires souffrances en rémission de ses crimes est plus enviable que le sort de celui qui échappe à la justice. Car s'il n'endure pas la férule d'un juge et s'épargne ainsi les douleurs du châtiment, le tyran impuni n'en connaît pas non plus le bénéfice. Aussi, étant donné qu'il garde en lui l'injustice dont il refuse de s'expurger, son âme demeure à jamais empoisonnée par l'injustice qui corrompt sa santé et donc tout bonheur possible.
b) Le cœur de l'argumentation de ce texte repose sur l'identification de l'injustice à une maladie de l'âme. Platon introduit cette idée au moyen d'une comparaison de l'homme injuste (le tyran) et de l'enfant souffrant d'une maladie du corps. L'un et l'autre souffrent du mal qui corrompt leur âme ou leur corps. Mais ils redoutent davantage encore le remède qu'ils imaginent plus douloureux que leur maladie. La guérison des maladies graves se fait, il est vrai, rarement sans douleur. C'est pourquoi la punition, qui est le remède à l'injustice, est si redoutée par celui dont l'âme est la plus déréglée. Par ce rapprochement éloquent, Platon explique ainsi pourquoi nous pensons ordinairement que la condition de l'injuste impuni est heureuse et enviable : à la manière d'un enfant, nous nous figurons que l'exercice immodéré de sa puissance sans souci de justice lui procure quantité de biens qui le rendent heureux et qu'à l'inverse la punition qui le frappe est un mal qui lui retire le profit de ses forfaits. Or, il faut rétablir l'ordre des valeurs : semblable au remède, la punition n'est un mal que pour celui qui n'aperçoit pas le bien qu'elle procure et juge sa maladie préférable à sa santé.
3. 
Introduction
Quelque indignation morale qu'elle nous inspire, la vie des hommes qui peuvent satisfaire tous leurs penchants sans souci de justice ni crainte d'aucun châtiment nous semble la plus heureuse qui soit. Quel homme ne s'est jamais pris à rêver du bonheur que lui procurerait une existence délivrée de l'interdit des lois ? L'appétit du pouvoir ne fournit-il pas la preuve que le bonheur augmente à mesure qu'on est moins tenu de rendre des comptes à la justice et aux autres hommes ?
I. L'injustice procure plus sûrement le bonheur que la pratique de la vertu
1. La vertu n'est pas le bonheur
La vertu ne vise pas le bonheur, mais l'accomplissement de notre devoir. La justice n'est pas le moyen d'être heureux, mais une fin en soi qui ne nous prémunit pas du malheur.
2. Le vice est utile au bonheur
En revanche, l'injustice, parce qu'elle ne recule devant rien, fait usage sans état d'âme de tous les moyens susceptibles de lui procurer le bonheur. De sorte que les mille ruses du vice sont plus à même de nous procurer les plaisirs de la vie.
3. L'injustice impunie est le bonheur même
Que l'injustice impunie procure le bonheur, c'est enfin ce que montre la fable de Gygès, rapportée par Platon : le bonheur paraît enfin accessible lorsque le risque du châtiment est levé par l'enchantement d'un anneau magique qui garantit à son détenteur une impunité absolue.
Cependant, en donnant libre cours à ses désirs, l'homme injuste n'en est-il pas la première victime ? Le tort qu'il cause aux autres n'est-il pas la conséquence d'un malheur qui le frappe en premier lieu ? Le dérèglement de l'âme injuste ne l'abîme-t-elle pas dans les déchirements et les souffrances ?
II. L'injustice est un mal qui corrompt le bonheur
1. L'injustice : obstacle au bonheur
L'injustice empoisonne le bonheur de celui qui le recherche sans égard pour la vertu. L'injustice est en effet un état misérable, semblable à une maladie qui corrompt l'âme humaine : enflée par des désirs insatiables qui ne connaissent pas les limites de la justice, l'âme se trouve ainsi tyrannisée au plus profond d'elle-même.
2. La justice est préférable et procure un vrai contentement
À l'inverse, le respect de la justice procure à l'individu une juste estime de soi qui est le vrai contentement de l'âme saine. En refrénant l'illimitation de ses désirs, l'âme maintient un juste équilibre entre ce qui est permis et ce qui ne l'est pas. Elle vit alors en accord avec elle-même, conserve la maîtrise de soi et accède ainsi au bonheur.
3. Les infortunes de la vertu
Toutefois, n'arrive-t-il pas que l'homme juste connaisse les plus grands malheurs ? N'est-ce pas le sort que connut Socrate lui-même, condamné à subir le châtiment d'injustices qu'il n'avait pas commises ? Si le bonheur est inaccessible à l'homme injuste, il n'est jamais garanti par la pratique de la justice. Si la justice et l'injustice ne nous permettent pas d'éviter le malheur, que choisir ?
III. La vertu de justice suppose l'espérance d'un bonheur en récompense
1. Fragilité de la vertu sans le bonheur
Convenons-en : les hommes heureux sont mieux disposés à pratiquer la justice car, comme l'a souligné Kant, la tentation de commettre l'injustice qui soulage du malheur (voler lorsqu'on a faim, etc.) est moins grande.
2. L'espoir soutient la vertu
Si les grandes âmes n'attendent pas d'espérer pour entreprendre, nous sommes d'ordinaire trop faibles pour agir avec justice au milieu des malheurs auxquels une telle conduite nous expose. À quoi bon être juste si la vie n'en assure pas la récompense ? Craignant que nous désespérions de la justice, Platon, Rousseau ou encore Kant estiment ainsi nécessaire le secours d'une espérance dans le bonheur des justes. De quoi s'agit-il ?
3. La morale repose sur une espérance rationnelle, un pari
Il faut en effet espérer qu'une réconciliation de la justice et du bonheur s'opère dans une vie future de sorte qu'il ne nous paraisse pas vain d'être juste en cette vie. C'est là l'objet d'une croyance raisonnable ou, pour parler comme Pascal, d'un « pari », qui fait apparaître le lien de la morale à la religion.
Conclusion
L'injustice impunie ne procure pas le bonheur. La poursuite immodérée des objets du désir, qui est la cause de l'injustice, livre en effet l'âme à la tyrannie d'une puissance qu'elle ne maîtrise pas. L'âme souffre alors de l'injustice comme d'une maladie qui compromet à la fois son équilibre et son aspiration à la justice.