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L'artiste est-il un artisan ? (sept. 2008)

Énoncé

L'artiste est-il un artisan ?

Corrigé

Introduction
Parmi tous les objets fabriqués par l'homme, et qui peuplent notre monde, nous en isolons certains auxquels nous accordons la qualité d'œuvres d'art. Certes, l'œuvre d'art est un artefact au sens large, c'est-à-dire le produit d'une fabrication humaine, et à ce titre elle s'oppose tout comme l'objet courant à tout ce qui est « naturel », c'est-à-dire à tout ce qui se fait sans l'homme. Cependant, le but des œuvres semble différer de la finalité des objets. En effet, un objet se définit par sa fonction (l'usage que nous en avons) et le but qu'il permet d'atteindre : un marteau est un objet qui sert à enfoncer des clous, et c'est parce qu'il a une telle fonction qu'il a cette forme, qu'il est fabriqué dans telle et telle matière. La finalité des objets d'usage s'épuise donc dans leur service, en d'autres termes dans le besoin qu'ils permettent de satisfaire (si nous n'avions pas besoin d'enfoncer des clous, il n'y aurait pas de marteau). Tout au contraire, l'œuvre d'art semble nous inviter à suspendre l'usage, elle échappe au rapport d'utilité que nous avons avec les objets courants : une œuvre d'art ne sert à rien et ne semble venir satisfaire nul besoin préalable. Alors que l'objet invite à la manipulation, l'œuvre ne réclame de nous qu'une contemplation désintéressée : la valeur d'un objet se détermine par le besoin qu'on en a, tandis que la valeur des œuvres ne saurait être qu'esthétique. Or cette différence, pour nous évidente, entre objet et œuvre implique la distinction de l'artisan et de l'artiste, qui elle aussi semble aller de soi : en d'autres termes, les œuvres ne diffèrent pas simplement des objets pour le spectateur (qui contemple les premières tandis qu'il se sert des seconds), mais aussi quant aux modalités respectives de leur production. Certes, les artistes et les artisans ont en commun d'être des producteurs qui transforment le donné naturel, mais nous refusons pourtant de les placer sur le même plan : l'artisan a une compétence, l'artiste a du talent ; l'artisan a un savoir-faire, l'artiste a du génie. L'artisan fabrique des objets destinés à être usés par leur usage, c'est-à-dire détruits par la consommation : il produit des objets destinés un jour ou l'autre à être remplacés par d'autres objets remplissant la même fonction. L'artiste de son côté produit des œuvres singulières et irremplaçables, à chaque fois absolument neuves et à nulle autre pareilles. Bref, l'artisan est un fabricant, l'artiste est un créateur. La difficulté alors, c'est que cette distinction de l'objet et de l'œuvre, qui est aussi celle de l'artiste et de l'artisan, est en fait extrêmement récente et date pour tout dire du XIXe siècle. Ainsi, quand nous parlons d'art grec et distinguons les grands sculpteurs de l'Antiquité (qui seuls nous ont laissé leurs noms) des menuisiers, potiers et autres fabricants anonymes, nous oublions que le grec n'avait qu'un seul et même terme pour nommer l'artiste et l'artisan, téchnitès, mot à mot celui qui a une téchnè, un savoir-faire. Cette distinction, qui nous semble tellement évidente, est étrangère à toute l'histoire antérieure à notre modernité ; en sorte que l'appliquer hors de cette période revient à imposer une différence que nous faisons, mais qui n'y était pas faite. Alors, pour quelles raisons en sommes-nous venus à distinguer l'artiste de l'artisan, pourquoi cette différence nous semble-t-elle aller de soi, alors que personne avant nous, hommes modernes, ne l'avait posée ?
I. L'artiste n'est pas un artisan
1. Distinction de l'objet d'usage et de l'œuvre d'art
Pour comprendre la façon dont nous distinguons couramment l'artiste et l'artisan, sans doute faudrait-il au préalable établir comment nous différencions l'œuvre d'art et l'objet d'usage. L'objet d'usage est par définition toujours au service d'un but : c'est la fonction qu'il doit remplir qui guide la façon même dont il est produit ou, pour parler comme Aristote, la cause finale est la cause directrice de toute production. Ce qui en effet préside au choix du potier (cause efficiente), de l'argile (cause matérielle) et de la forme de cruche qu'on lui donne (cause formelle), c'est la fonction que doit remplir une cruche, à savoir contenir de l'eau. Or nous n'aurions pas besoin de cruche s'il ne nous fallait boire : toute production d'objet est une transformation que nous pouvons toujours, plus ou moins directement, ramener à des besoins vitaux. Ainsi, les objets usuels sont toujours au service de ce que Kant nommait la « propension pragmatique au bien-être », qui nous conduit à rechercher non seulement des conditions favorables à notre survie, mais aussi à assurer notre confort. Or, de ce point de vue, la différence de l'objet d'usage et de l'œuvre d'art est manifeste : une œuvre excède la simple propension pragmatique, autrement dit l'art n'est pas au service de la satisfaction de nos besoins vitaux, ni même simplement de notre confort. Mais du coup, c'est la modalité spécifique de la création artistique qui semble devoir être distinguée de la fabrication artisanale.
2. Distinction de la fabrication et de la création
En effet, s'il est évident que l'artiste comme l'artisan sont également des producteurs, création et fabrication doivent toutefois être différenciées : fabriquer, c'est produire un objet en suivant certaines règles (les « règles de l'art » qui sont propres à chaque artisanat). Un bon artisan, c'est donc celui qui maîtrise parfaitement les règles de son art et qui en outre a un « tour de main » qui lui permet de réaliser exactement l'objet escompté. Du coup, on n'attend pas d'un maçon que son travail soit original, alors qu'une œuvre d'art qui ne manifesterait que l'habileté technique de son créateur serait jugée décevante. Il ne suffit donc pas de priver un objet courant de son usage pour en faire, au sens propre, une œuvre d'art, parce que création et fabrication diffèrent effectivement : comme l'affirmait déjà saint Augustin, le bon menuisier, c'est celui qui a en tête exactement l'idée du coffre qu'il veut réaliser, avant même d'empoigner le premier outil. En d'autres termes, la fabrication artisanale est toujours guidée par un plan qui lui préexiste et toujours encadrée par des règles dont l'artisan ne saurait s'affranchir sans manquer son but.
3. Le génie comme capacité à inventer la règle
Un objet bien fait, c'est donc un objet qui ne déroute pas, qui s'efface devant son usage, qui ne résiste pas à sa manipulation. Une œuvre d'art au contraire surprend, parce qu'elle surprend d'abord son créateur lui-même, parce que créer, ce n'est justement pas suivre des règles déjà fixées, un plan déjà tracé : contrairement à l'artisan, l'artiste invente ses propres règles au fur et à mesure qu'il fait son œuvre, ce pourquoi les œuvres d'art sont toujours et par définition originales. Chaque artiste a un style qui lui est propre et qui s'est développé dans la création des œuvres mêmes. Il ne s'agit pas de dire ici que, contrairement à l'artisan, l'artiste ne suit aucune règle, mais bien plutôt de comprendre qu'à la différence de l'artisan, l'artiste invente les règles qu'il suit au moment de créer son œuvre, qui n'est donc pas la simple réalisation d'une idée préexistante. Voilà pourquoi on attribue à l'artiste un talent qu'on dénie à l'artisan : ce talent, c'est précisément celui d'inventer de nouvelles façons de faire œuvre, en d'autres termes la capacité de poser des règles nouvelles, ce que Kant nommait le génie. L'artiste de génie crée une œuvre qui obéit à des règles neuves, et c'est pour cela que les œuvres d'art sont toujours singulières ; l'artisan applique les règles de son artisanat, et c'est pourquoi les objets d'usage sont toujours remplaçables. L'originalité caractérise l'œuvre d'art, tandis que les objets courants en sont dépourvus : c'est l'originalité de la création qui permet de penser la différence entre l'artisan et l'artiste, c'est elle aussi qui explique la différence d'attitude chez le spectateur : l'usage sans surprise d'un côté et le saisissement stupéfait de l'autre.
II. Le « désenchantement du monde » est la cause de cette distinction
1. Une distinction récente
D'une part, l'objet se résume à son usage et est destiné à être consommé, tandis que les œuvres d'art invitent à une contemplation qui suspend la manipulation et la propension pragmatique. D'autre part, la fabrication artisanale est normée par des règles et des modèles qui lui préexistent, alors que la création artistique invente ses propres règles et se caractérise par l'originalité. Cette double différenciation nous semble évidente. Or, avons-nous dit, elle est tardive et n'avait pas été faite pendant la plus grande partie de l'histoire humaine. Nous comprenons naturellement l'œuvre comme l'autre de l'objet, et donc l'artiste comme l'autre de l'artisan, mais peut-être est-ce à cause d'une entente insuffisante de l'objet courant. Il va de soi pour nous que le sens de l'objet s'épuise dans son usage et dans le besoin qu'il permet de satisfaire. En d'autres termes, la distinction de l'artiste et de l'artisan repose en dernière analyse sur la réduction de l'objet à sa seule fonction pragmatique, que nous n'avons pas justifiée et qui paraît d'autant plus délicate à fonder qu'elle est en fait très récente.
2. La réduction de l'objet à sa seule valeur d'usage et le surcroît symbolique de l'œuvre
La réduction de la signification des objets à leur seule valeur d'usage est en effet contemporaine de ce que Max Weber nommait le « désenchantement du monde ». Selon Max Weber, en effet, même les objets courants ont longtemps été eux aussi dotés d'une valeur symbolique. En d'autres termes, ils n'avaient jamais qu'une fonction pragmatique réductible à l'usage et au service : les objets d'usage avaient aussi et toujours un sens symbolique, magique ou religieux, ils étaient porteurs d'une médiation entre les hommes et des forces supérieures, ce qui explique le soin pris à leur élaboration et à leur entretien. Ainsi, la disposition des poutres du colombage d'une maison obéissait à des règles précises, mais qui n'étaient pas réductibles à leur fonction architecturale ; le chambranle de la porte était sculpté parce qu'il s'agissait autant de permettre l'ouverture de la porte que de se placer sous la protection d'un saint patron, d'écarter le malheur, etc. Avec la modernité et le développement des sciences, les mystères du monde se dissipent. Du coup, les objets se trouvent peu à peu privés de leur rôle magique et religieux, jusqu'à être réduits à leur seule valeur utilitaire. Tout le sens symbolique alors se concentre dans des productions qui ne « servent à rien », les œuvres d'art ; mais la condition d'une telle migration de la valeur symbolique, c'est l'appauvrissement préalable du sens de l'objet. C'est aussi cela qui explique, selon Max Weber, que ce que nous nommons « œuvres d'art », parmi les productions d'un passé antérieur à la distinction de l'artiste et de l'artisan, ce sont uniquement les objets qui sont irréductibles à leur fonction pragmatique : les objets dont l'usage était religieux (la cathédrale gothique, la statue grecque, le masque africain, etc.).
Conclusion
Avec le développement des connaissances scientifiques, le monde est de moins en moins menaçant et imprévisible. Pour le dire simplement, nous constituons la première génération humaine qui sait de façon à peu près certaine le temps qu'il fera demain : plus les sciences progressent et moins le monde est mystérieux. Le monde moderne laisse de moins en moins de place au merveilleux, ce qui neutralise la nécessité de doter les objets d'un sens symbolique, d'autant que la production matérielle devient de plus en plus facilitée par les progrès techniques. De plus en plus standardisée aussi, laissant par conséquent de moins en moins de place à la singularité de l'œuvre. C'est sur cet appauvrissement du sens symbolique de l'objet que se fonde, finalement, la distinction de l'artiste et de l'artisan : c'est parce que les objets ne servent plus que notre survie, puis notre confort, que nous pouvons en distinguer des œuvres qui échappent à la propension au bien-être. C'est parce que les artisans ne sont plus que des fabricants qu'on a pu les différencier d'artistes réellement créateurs. La pertinence de cette distinction pour notre modernité ne doit pas faire oublier, alors, qu'elle n'a pas toujours été valable et que des conditions précises, historiquement datables, ont présidé à son apparition.