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Texte de Durkheim (juin 2017)

Énoncé

Expliquer le texte suivant :
« On voit à quoi se réduirait l'homme, si l'on en retirait tout ce qu'il tient de la société : il tomberait au rang de l'animal. S'il a pu dépasser le stade auquel les animaux se sont arrêtés, c'est d'abord qu'il n'est pas réduit au seul fruit de ses efforts personnels, mais coopère régulièrement avec ses semblables ; ce qui renforce le rendement de l'activité de chacun. C'est ensuite et surtout que les produits du travail d'une génération ne sont pas perdus pour celle qui suit. De ce qu'un animal a pu apprendre au cours de son existence individuelle, presque rien ne peut lui survivre. Au contraire, les résultats de l'expérience humaine se conservent presque intégralement et jusque dans le détail, grâce aux livres, aux monuments figurés, aux outils, aux instruments de toute sorte qui se transmettent de génération en génération, à la tradition orale, etc. Le sol de la nature se recouvre ainsi d'une riche alluvion qui va sans cesse en croissant. Au lieu de se dissiper toutes les fois qu'une génération s'éteint et est remplacée par une autre, la sagesse humaine s'accumule sans terme, et c'est cette accumulation indéfinie qui élève l'homme au-dessus de la bête et au-dessus de lui-même. Mais, tout comme la coopération dont il était d'abord question, cette accumulation n'est possible que dans et par la société. »
Durkheim, Éducation et Sociologie (1922).

Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit d'abord étudié dans son ensemble.
1. Dégager l'idée principale du texte et les étapes de sa construction.
2. Expliquer :
a) « il n'est pas réduit au seul fruit de ses efforts personnels » ;
b) « la sagesse humaine s'accumule sans terme » ;
c) « c'est cette accumulation indéfinie qui élève l'homme au-dessus de la bête et au-dessus de lui-même ».
3. La vie au sein de la société est-elle toujours facteur de progrès ?
Comprendre le sujet
Le sujet porte sur ce qui fait la spécificité de l'être humain relativement aux autres vivants. Il s'agit donc ici de formuler précisément la thèse que défend Durkheim et qui repose, non seulement sur le fait que l'homme est un être social, mais également sur la singularité de cette socialité humaine. L'homme n'est pas le seul animal social. En revanche, il est le seul qui donne à son existence sociale une portée qui ne se rencontre dans aucune autre espèce vivante. Il faudra donc préciser en quoi le caractère social de l'homme est incomparable.
Procéder par étapes
La méthode à suivre
L'épreuve d'explication de texte dans les séries technologiques se présente un peu différemment de celle proposée aux candidats des séries générales. En effet, en raison du faible horaire qu'occupe la philosophie dans ces sections (2 heures) et, par conséquent, de la difficulté à préparer les élèves aux épreuves du baccalauréat, le texte est accompagné de questions qui ont pour but de guider le candidat dans sa lecture et son analyse. Cela ne modifie pas fondamentalement la nature de l'épreuve : il s'agit toujours, au bout du compte, d'expliquer quelques lignes écrites par un des auteurs du programme sans qu'il soit nécessaire de connaître la doctrine ou l'œuvre de ce dernier. Deux solutions s'offrent donc au candidat :
– soit répondre successivement à chacune des questions qui lui sont posées, ce qui peut apparaître comme la solution la plus facile, mais qui donne lieu à un travail qui manque parfois de cohérence et d'unité et qui apparaît peu élégant sur le plan formel ;
– soit rédiger une explication de texte semblable à celle qu'un candidat de série générale pourrait produire, ce qui permet de produire un ensemble plus harmonieux. C'est cette seconde solution que nous avons choisie ici.
Ce qui importe, c'est que l'on trouve dans la copie les réponses aux questions posées à la suite du texte. Il convient donc de bien dégager le thème et la thèse du texte, d'identifier toutes les difficultés qu'il présente et de montrer quels sont les éléments qui, à l'intérieur même du texte, permettent de résoudre les problèmes qu'il pose. Il n'est pas nécessaire de recourir à des sources étrangères au texte pour l'expliquer. Et, si cela est possible, comme c'est le cas ici, lorsque nous nous risquons à une comparaison entre la pensée de Durkheim et celle de Rousseau, il faut le faire avec une grande prudence. Il faut avant tout expliquer le texte, tout le texte et rien que le texte. Il convient ensuite de procéder à une étude ordonnée de celui-ci, c'est-à-dire qui mette en évidence la structure de l'argumentation construite par son auteur, et qui montre en quoi ce texte fait penser le lecteur, en quoi il suscite chez lui une authentique réflexion.
Identifier les difficultés particulières de ce sujet
Ce texte, apparemment très clair, ne présente pas de difficultés particulières en termes de vocabulaire ou d'expressions pouvant sembler paradoxales ou d'un niveau de complexité élevé. Néanmoins, cet avantage peut présenter un risque dans la mesure où le candidat peut être tenté de se limiter à une simple reformulation des principales idées de Durkheim, ce qui pourrait donner lieu à une simple paraphrase. Il faut donc avoir le souci d'expliciter chaque idée du texte et d'en déduire à la fois les principes et les conséquences. Ainsi, si la notion de mémoire n'est pas présente explicitement dans le texte, il semble indispensable d'y faire référence pour mieux saisir le sens de la thèse de Durkheim.
Problématiser le texte
Une lecture trop rapide et superficielle du texte pourrait laisser croire que la différence entre l'homme et l'animal se situe uniquement au niveau de la vie en société. La thèse de Durkheim va beaucoup plus loin puisqu'elle souligne ce qu'apporte de spécifique à l'être humain la vie sociale. En effet, d'autres animaux vivent en société, mais ne présentent pas les caractères qui sont ceux de l'humanité. En effet, à la différence des autres êtres vivants, les hommes sont apparemment capables de progrès. Il s'agira donc de montrer en quoi la vie en société rend possible, pour l'humanité, une telle capacité d'évoluer, non seulement pour ce qui concerne les individus, mais pour l'espèce tout entière au fur et à mesure de l'avancée des générations.

Corrigé

Introduction
(question 1.)
Durkheim souligne dans ce texte ce qui fait, selon lui, la supériorité de l'homme par rapport à l'animal. Si l'être humain occupe une place privilégiée dans la nature, c'est qu'il n'évolue pas simplement en ne faisant appel qu'à ses seules ressources individuelles, mais qu'il coopère avec ses semblables à l'intérieur de la société. Néanmoins, la supériorité humaine ne se limite pas à cette forme de coopération que l'on pourrait qualifier d'actuelle ou de présente. Les humains sont parvenus à un niveau de développement qu'aucune espèce n'a pu égaler jusqu'à présent, non seulement parce qu'ils s'entraident simultanément les uns les autres, mais aussi parce que cette coopération ne se fait pas seulement entre individus, mais s'effectue également entre les générations. Chaque génération reçoit de celle qui la précède les innovations que cette dernière a pu réaliser et transmet à la suivante ce qu'elle a pu découvrir ou inventer. C'est en ce sens que l'on peut interpréter l'histoire humaine comme un progrès. Néanmoins, cette notion de progrès mérite d'être interrogée, car si nous sommes en mesure d'accumuler des savoirs et des savoir-faire nouveaux, il n'est pas certain que nous devenions meilleurs dans tous les domaines pour autant.

I. Les vertus de la vie en société pour les êtres humains
(du début du texte à « … ne sont pas perdus pour celle qui suit. », question 1.)
La première phrase de ce texte de Durkheim fait penser à la méthode utilisée par Jean-Jacques Rousseau dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes pour découvrir en quoi consiste l'homme de la nature : retrancher de l'être humain civilisé ce que la société lui a permis d'acquérir pour voir se dessiner la silhouette de l'homme originel. Or, précisément, si l'on s'efforce de penser ainsi l'être humain, on n'a plus affaire, comme l'écrit Durkheim, qu'à un animal. Ce qui fait diverger ces deux auteurs tient surtout dans le jugement qu'ils portent l'un et l'autre sur la société, car tandis que Rousseau voit dans la vie en société les origines de la corruption humaine, Durkheim y voit plutôt la cause d'un progrès indéfini. Toute la question est donc de savoir ce qui est à l'origine d'un tel progrès.
(question 2. a)
Ces progrès dont est capable l'humanité résultent de la solidarité dont les hommes font preuve principalement par la division sociale du travail. C'est ce qui explique que Durkheim puisse écrire au sujet de l'être humain « qu'il n'est pas réduit au seul fruit de ses efforts personnels ». En effet, chaque être humain n'étant pas totalement isolé de ses congénères, il ne fait pas que bénéficier de ses propres efforts : tout en profitant du travail de ses semblables, il contribue également par son activité à leur venir en aide. Il existe donc entre les hommes une solidarité suffisamment puissante pour contribuer au progrès de la société tout entière.
Mais cette coopération entre les hommes ne se limite pas à une entraide actuelle ou présente, elle concerne également les générations successives. Les humains, parce qu'ils disposent d'une puissante mémoire, sont en mesure de retenir les acquis des générations qui leur ont précédé. Par la transmission, chaque génération hérite du fruit du travail des précédentes et enrichit le patrimoine de celles qui vont lui succéder. C'est pour cette raison « que les produits du travail d'une génération ne sont pas perdus pour celle qui suit ». L'humanité s'inscrit donc dans une histoire que l'on peut interpréter, à l'instar de Durkheim, comme un progrès.
II. Vie en société et progrès humain
(de « De ce qu'un animal a pu apprendre au cours de son existence individuelle, … » jusqu'à la fin du texte, question 1.)
Dans la seconde moitié du texte, Durkheim poursuit la comparaison de l'homme et de l'animal en insistant sur la dimension historique du devenir des sociétés humaines. En effet, l'animal semble dans l'incapacité de transmettre aux futures générations le peu qu'il a acquis au cours de son existence. Cela semble vrai, même chez les animaux vivant en société, qui semblent ne pas être en mesure d'accomplir un quelconque progrès. Tout se passe donc comme si, chez les animaux, chaque individu, mais aussi chaque génération, recommençait à zéro. C'est ce qui explique que : « De ce qu'un animal a pu apprendre au cours de son existence individuelle, presque rien ne peut lui survivre ». En revanche, il en va tout autrement pour les êtres humains pour lesquels la vie en société facilite la conservation et la transmission de tous les acquis des générations antérieures. Parce que les hommes ont une mémoire et une certaine capacité d'anticipation, ils sont parvenus à inscrire leur existence sociale dans un devenir qui dépasse les perspectives d'une existence individuelle. Les hommes ont donc inventé des moyens pour étendre leur mémoire au-delà des capacités qui sont celles d'un individu : « grâce aux livres, aux monuments figurés, aux outils, aux instruments de toute sorte qui se transmettent de génération en génération, à la tradition orale, etc. ». Pour illustrer cette idée, Durkheim recourt à une métaphore géologique qui fait références aux alluvions que charrie et que dépose une rivière par couches successives au fur et mesure qu'elle s'écoule.
(question 2. b)
Ainsi, les connaissances humaines se déposent, s'ajoutent les unes aux autres et servent de terrain fertile à la naissance d'autres éléments constitutifs de la culture humaine. Ce processus peut se poursuivre indéfiniment, car « la sagesse humaine s'accumule sans terme ». Le progrès humain avance donc de manière irréversible sans que l'on puisse a priori en déduire qu'à un moment ou un autre ce mouvement s'arrêtera.
(question 2. c)
Les moyens par lesquels les hommes fixent leur mémoire, et en quelque sorte l'externalisent, font qu'il est extrêmement difficile d'oublier les acquis de la culture et de l'histoire. C'est pourquoi l'on peut considérer que « c'est cette accumulation indéfinie qui élève l'homme au-dessus de la bête et au-dessus de lui-même ». En effet, à la différence de l'animal, pour lequel chaque génération est un recommencement absolu, l'homme est toujours l'héritier de ceux qui l'ont précédé, ce qui explique qu'il manifeste à chaque époque de nouveaux désirs, de nouvelles aspirations et qu'il augmente sa puissance d'agir sur le monde par le progrès scientifique et technique. Le progrès humain peut donc être interprété comme un dépassement par lequel l'homme s'élève « au-dessus de la bête », c'est-à-dire de la vie animale dont il est issu. Mais s'il s'élève également « au-dessus de lui-même », c'est dans un autre sens, puisqu'il parvient sans cesse à dépasser ce qu'ont pu réaliser les générations précédentes.
Ce qui peut donc être interprété comme un progrès résulte de la vie sociale et de la manière particulière dont elle se réalise dans l'humanité : « Mais, tout comme la coopération dont il était d'abord question, cette accumulation n'est possible que dans et par la société ».
III. La vie au sein de la société est-elle toujours facteur de progrès ?
On pourrait donc en conclure que la vie au sein de la société est toujours un facteur de progrès. Durkheim souligne dans ce texte la dimension historique des sociétés humaines. En effet, celles-ci ne sont jamais identiques à elles-mêmes, elles sont en devenir et se transforment sans cesse. Faut-il, néanmoins, considérer cette dynamique historique comme un progrès ? Par « progrès », on entend une évolution toujours orientée vers un mieux, vers une amélioration d'ordre qualitatif. Or, si les connaissances humaines peuvent progresser dans la mesure où l'humanité est en mesure d'expliquer un plus grand nombre de choses de manière plus précise et plus rigoureuse, si les techniques et les technologies augmentent notre puissance d'action sur le monde et sur nous-mêmes, il n'est pas certain qu'un progrès du même type puisse se constater dans les domaines moraux et politiques. Si l'on observe l'évolution historique des sociétés humaines, l'interprétation que l'on peut en faire est plutôt contrastée. Certaines sociétés ont apparemment progressé vers plus de démocratie, mais d'autres ont plutôt tendance à s'orienter vers des formes politiques plus autoritaires. Les drames qui ont traversé le xxe siècle, avec deux guerres mondiales, la guerre froide et les problèmes environnementaux auxquels a conduit le progrès industriel, les difficultés que nous rencontrons aujourd'hui pour nous adapter à un progrès technologique qui va plus vite que notre capacité à élaborer les cadres moraux et juridiques nécessaires pour les canaliser, sont certainement des signes qui doivent nous conduire à réinterroger l'idée même de progrès. Il serait donc plus juste de conclure qu'il y a une certaine ambivalence de la vie en société qui, bien qu'étant à l'origine de nombreuses évolutions positives, donne lieu également à des rapports de force et des conflits qui peuvent, selon les circonstances et les conditions dans lesquelles ils se déroulent, être aussi féconds que destructeurs.
Conclusion
La vie sociale des êtres humains n'est donc pas comparable à celle des animaux qui n'est que répétition du même pour bon nombre d'entre eux et sur de nombreux points. Les sociétés humaines sont génératrices de changements, de transformations et d'innovations. Il ne faut pas, néanmoins, porter un regard naïf sur ces formes d'évolution. L'histoire humaine n'est pas toujours et nécessairement l'expression d'un progrès. Sans aller jusqu'à penser, comme Jean-Jacques Rousseau, qu'elle est nécessairement corruptrice, elle comporte une part d'ombre qu'il ne faut pas nier. Pour éviter de s'orienter vers des impasses ou vers certaines formes de perdition, les êtres humains seraient certainement bien inspirés d'intégrer à la représentation qu'ils se font de leur histoire la dimension tragique qui l'a toujours habitée.