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Les progrès de la technique entraînent-ils plus de justice ? (juin 2008)

Énoncé

Les progrès de la technique entraînent-ils plus de justice ?

Corrigé

Introduction
Certains courent plus vite que d'autres, mais nul ne peut courir plus vite qu'un véhicule à moteur. Certains sont plus doués que d'autres en calcul mental, mais nul ne sait multiplier aussi vite qu'une calculette. Les objets techniques non seulement étendent notre pouvoir, mais tendent aussi à réduire les inégalités naturelles et à tous nous placer sur un pied d'égalité : là où ils disposent d'une technique accessible à chacun, quels que soient leurs talents propres ou leurs dons de naissance, les hommes semblent partir avec des chances égales de succès. Or telle est la définition minimale que l'on pourrait donner de la justice : donner des parts égales à chacun. La technique, en ceci qu'elle permet de dépasser les inégalités de naissance, semble donc participer au progrès de la justice : certains naissent avec un physique plus disgracieux que d'autres, ce qui était à coup sûr une injustice ; maintenant que nous avons les techniques pour remédier aux difformités du corps, chacun peut se payer le luxe d'être beau, ou du moins d'avoir le corps qu'il aurait voulu que la nature lui donnât.
Est-ce cependant aussi simple ? D'une part, la technique semble tout simplement remplacer les inégalités naturelles par des inégalités d'un autre ordre. Nul ne court plus vite qu'une automobile, mais certaines automobiles vont plus vite que d'autres, celles qui, précisément, coûtent plus cher que les autres. Chacun peut désormais avoir le corps qu'il veut, à condition de pouvoir se le payer. N'avons-nous pas simplement ici remplacé les inégalités de nature par des inégalités d'ordre social ou économique ?
Plus profondément, ne faut-il pas penser au contraire que les progrès de la technique accroissent notre sentiment d'injustice, au lieu de le résorber ? Il y a peu de temps, chacun naissait avec le corps qui était le sien ; certains étaient plus beaux que d'autres, mais personne n'était pour quelque chose dans cette différence, en sorte qu'il s'agissait peut-être d'une injustice, mais d'une injustice sans coupable. À présent que nous pouvons modifier notre apparence physique en bourse déliant, ne pas avoir les moyens de le faire peut être vécu comme une injustice authentique, reposant sur l'inégalité de la répartition des richesses, laquelle ne suit pas nécessairement les mérites de chacun. En augmentant notre pouvoir, la technique augmente aussi ce dont nous sommes responsables, c'est-à-dire aussi ce dont nous pouvons rendre les autres responsables ; partant, ne conduit-elle pas à augmenter ce que nous vivons comme des injustices ?
Enfin et surtout, la question se pose de savoir si le progrès technique est susceptible d'entraîner des conséquences morales : le progrès technique porte sur un perfectionnement des moyens indépendamment de la valeur morale de la fin poursuivie ; en tant que telle, la technique n'est pas du même ordre que la justice, et l'établissement de la justice parmi les hommes n'est pas le but qu'elle recherche. Autrement dit le progrès de la technique s'accompagne-t-il nécessairement d'un progrès des mœurs ?
I. Le progrès technique et l'accroissement des inégalités parmi les hommes
1. La technique au fondement des inégalités
Y a-t-il un sens à dire que la nature a été injuste envers la gazelle, parce qu'elle ne l'a pas dotée des griffes qu'elle a données au lion ? Certes non : il n'y a pas d'injustice, quand il n'y a pas d'auteur volontaire de l'injustice, ni de victime consciente du tort qu'on lui fait. C'est avec l'homme, et lui seul, que la notion de justice peut apparaître : est injuste, l'homme qui prend plus que son dû, soit parce que sa part est plus importante que celle des autres, soit parce qu'elle excède ses mérites personnels. De ce point de vue, l'injustice semble bien naître avec la technique : comme le disait Rousseau, le premier homme qui s'est approprié un bout de terre par ruse ou par force et a déclaré « ceci est à moi » a commis la première injustice, parce qu'il a rompu l'égalité naturelle des conditions entre les hommes. Or, avec le progrès technique, l'homme acquiert la possibilité d'étendre ses possessions : en augmentant l'efficacité de son action, la technique lui permet de s'approprier de plus vastes terres, puis de faire travailler les autres pour lui. L'écart se creuse alors entre ceux qui possèdent tout et ceux qui n'ont plus à vendre que leur force de travail. Les premiers n'auront plus alors qu'à asseoir leur domination de fait par une domination de droit, c'est-à-dire à transformer une inégalité économique en servitude politique : il leur suffira de dire que possédant plus que les autres, il est normal qu'ils commandent, comme il est normal que les autres obéissent ; après avoir dépouillé autrui de tout bien, ils le dépouilleront de tout droit. Ainsi, l'injustice politique dans la répartition des droits et des devoirs se fonde en dernière analyse sur une injustice économique dans la répartition des biens, laquelle n'a elle-même été rendue possible que par le progrès technique : la technique, loin d'entraîner plus de justice, est au contraire au fondement de l'injustice.
2. L'analyse marxiste du progrès technique
Tel est bien le sens de l'analyse du progrès technique que nous propose Marx : plus la technique se développe, plus la somme d'investissements nécessaires à la production devient importante. Avec le progrès technique, le capital se met à primer sur la force de travail, en sorte que la société se divise en classes de plus en plus séparées : ceux qui possèdent l'outil de production, et à qui reviennent les bénéfices de la vente du produit ou plus-value, et ceux qui emploient l'appareil productif pour produire des biens et qui deviennent des salariés aliénant leur force de travail. Or plus les investissements sont lourds et plus l'amortissement nécessaire des dépenses productives amène le détenteur du capital à vouloir gagner en productivité : il tente de maintenir ses marges bénéficiaires en réduisant au maximum les dépenses liées à la production. Comme le coût des matières premières est fixé par la loi de l'offre et de la demande et ne peut être indéfiniment baissé, le détenteur du capital aura naturellement tendance à faire des économies sur l'autre poste de dépense, à savoir le salaire de la force de travail. Cette tendance sera en outre renforcée par le progrès technique lui-même, qui entraîne une concurrence entre les entreprises les obligeant à alourdir leurs investissements pour rester compétitives : d'une part, la hauteur des sommes investies dans la modernisation de l'appareil productif va mobiliser une part importante de la plus-value, qui sera donc de moins en moins partagée par les prolétaires sous forme de salaire ; d'autre part, l'amortissement nécessaire de ces dépenses productives va amener le détenteur du capital à réduire ces salaires eux-mêmes.
Ainsi, l'essor du progrès technique engendre des inégalités économiques qui s'en vont croissant. Le travailleur ne jouit plus des fruits de son travail, qu'il est réduit à vendre pour une somme de plus en plus dérisoire, tandis que le détenteur du capital jouit du bénéfice de la plus-value sans travailler lui-même : non seulement les parts de chacun sont de plus en plus inégales, mais surtout chacun reçoit une part inversement proportionnelle à ses efforts et à ses mérites.
II. La technique moderne et l'injustice
1. L'ère de la technique et la volonté de puissance
Sans doute faut-il aller plus loin. Il ne s'agit pas simplement de critiquer la technique, en disant qu'elle accroît l'inégalité entre les hommes ; car ce serait faire fi des profits qu'ils en tirent, et au premier chef de la façon dont le progrès technique nous a permis d'aménager le monde, pour satisfaire plus aisément nos besoins. Seulement, l'amélioration indéniable des conditions de vie qu'a permis le progrès technique est-il pensable en termes de justice et d'injustice, c'est-à-dire en termes moraux ? On en peut douter. Davantage même : selon Heidegger, la technique est d'abord le règne de l'efficience, où tout est estimé en termes d'efficacité et de productivité. Plus la technique s'accroît, et moins le monde demeure indemne : l'époque de la technique, c'est l'époque de l'expansion de la volonté de puissance, où tout doit devenir transformable, manipulable à volonté pour se conformer à nos propres besoins. Rien n'est laissé intact, y compris nous-mêmes : l'homme devient bientôt l'objet de son propre projet technique, il se pense comme étant lui-même transformable et manipulable. Mais du coup, il devient aussi responsable de cette transformation : c'est à l'époque de la chirurgie esthétique que, pour la première fois (parce que pour la première fois il peut modifier son corps en profondeur), l'homme devient responsable du corps qu'il a. Plus notre pouvoir augmente, plus nous pouvons modifier le monde qui nous entoure et jusqu'à nous-mêmes, plus la rivalité entre les hommes trouve de nouveaux terrains pour s'exercer, dans une surenchère à proprement parler infinie où chacun, tout le temps, ne s'estime libre et heureux que lorsqu'il a obtenu tout ce que l'on peut obtenir. Plus la technique se développe, plus la volonté de puissance s'accroît, et plus le sentiment d'injustice se répand : nul désormais n'en a jamais assez pour s'estimer content.
2. La technique et l'injustice ontologique
Est-ce cependant assez dire ? Sans doute pas. À l'ère de la volonté de puissance déchaînée, rien n'est laissé intact et tout est pris comme propre à augmenter ou diminuer la puissance. Le monde même n'existe plus que comme ressources à exploiter dans une guerre économique sans fin ni trêve ; autrui n'existe qu'en tant que rival possible ou moyen possible de parvenir à la domination. Tout ce qui est devient objet de projet et de calcul : la rivalité ne s'exacerbe alors pas seulement entre les hommes, elle s'instaure entre les hommes d'une part et tout ce qui n'est pas eux de l'autre. Est injuste, celui qui prend plus que ce qui lui revient : de ce point de vue, la technique moderne est sans doute en train de nous permettre de commettre une injustice non pas simplement envers d'autres hommes, mais envers le monde et la nature eux-mêmes, c'est-à-dire une injustice d'ordre ontologique et non plus politique ou sociale. Lorsque pour assurer notre train de vie et notre consommation effrénée de tout, nous en venons à détruire des espèces entières, dont la disparition est classée au rang des profits et pertes, voire des dommages collatéraux certes regrettables, mais inévitables, nous avons peut-être fait de l'injustice notre mode d'être : quand l'homme, par son efficience technique, parvient à s'emparer du monde au point de pouvoir en modifier radicalement le climat, c'est peut-être qu'il est devenu incapable de résister à la tentation toujours présente de ne se soucier que de soi et de prendre tout ce qu'il est possible d'obtenir en accaparant le tout de ce qui est.
Conclusion
Selon Heidegger, la technique moderne n'est pas simplement un moyen de produire et de satisfaire nos besoins plus efficace que les techniques passées : elle signe le rapport de l'homme à tout ce qui est. Or ce rapport est placé sous le signe de la démesure et de l'injustice : l'époque de la technique est l'époque de la volonté de puissance déchaînée, où tout désormais n'existe que pour renforcer notre puissance et notre domination. La nature elle-même n'est plus visée que comme un stock d'énergie, et les plus téméraires s'inquiètent seulement de la vitesse à laquelle nous épuisons les réserves disponibles. C'est pourtant manquer le problème : la difficulté, ce n'est pas l'épuisement du stock (par exemple d'hydrocarbures), c'est bien plus de ne plus rien comprendre que sous la figure du stock à consommer. Là est l'injustice, qui est injustice non envers autrui, mais injustice ontologique : en considérant que tout est fait pour le servir, l'homme prend plus que sa part, ou plutôt considère que seule sa part compte. L'injustice prend alors la forme de la dévastation du monde, qui devient seulement le terrain de jeu de notre volonté de domination.