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L'expérience est-elle source de vérité ? (avril 2010)

Énoncé

L'expérience est-elle source de vérité ?

Corrigé

Introduction
« L'expérience est le nom que chacun donne à ses erreurs », notait Oscar Wilde. Et même s'il y a dans ce constat de l'humour, le paradoxe qu'il nous propose invite à réfléchir. D'abord sur le sens de ce mot que l'on retrouve dans des adjectifs tels que « expérimenté », « expert » ou encore « expérimental », « empirique » et même « empiriste », termes qui nuancent ou distinguent ce que désigne « expérience » avec cependant comme point commun, l'idée que l'on peut en retirer un savoir, par leçon ou conclusion. Ensuite, notons que l'étymologie latine du mot nous y fait rencontrer ce ex qui indique un « mouvement par lequel quelque chose sort », ici, de l'expérience : mais quoi au juste ? L'expérience pourrait-elle, par exemple, être source de vérité ? Cette question renvoie à un problème complexe. Suivons le deuxième principe de la méthode cartésienne : « diviser chacune des difficultés en autant de parcelles qu'il se pourrait pour mieux les résoudre ». Première parcelle, la vérité. Nous savons qu'elle ne se trouve que dans une idée. Nous ne la confondrons pas, par conséquent, avec la réalité. La réalité existe ou non, mais nous ne disons pas qu'elle est vraie ou fausse. Reste à préciser en quoi une idée peut-elle être vraie ? Retour à la méthode : une idée est vraie si elle est si claire et si distincte qu'elle résiste au doute et s'impose d'elle-même à l'esprit par son évidence, si elle coule de source… Quelle expérience serait ici la source de cette vérité ? L'intuition qu'a le sujet pensant de sa propre existence. Je pense : le cogito est une évidence que l'expérience de la pensée rencontre en elle-même comme vérité indubitable. Y en a-t-il d'autres ? Ce n'est pas sûr. Deuxième critère de vérité, celui que les aristotéliciens situent dans l'adéquation de l'esprit à la chose, de la conformité de l'idée à son objet. Comment juger de cette conformité, de cette adéquation ? C'est une part du problème que nous allons développer en choisissant délibérément d'écarter de la question ce qui concerne l'expérience de l'homme expérimenté : le savoir qu'il en tire relève de l'ajustement pratique (la réussite) et ne concerne que lui pour l'usage qu'il en fait, comme l'expérience de l'expert n'a de valeur normative que pour ses pairs et ceux qui le reconnaissent comme tel. L'expérience du sage, quant à elle, constitue un modèle ou un exemple de réussite spirituelle (l'éveil, la révélation, l'appel, etc.) dont la vérité demeure mystérieuse pour qui n'a pas vécu une expérience semblable. Elle est mystique et sort de notre domaine de réflexion.
Nous allons situer ce domaine à l'intersection de trois problématiques : philosophie de la connaissance, philosophie de l'esprit et philosophie des sciences et délimiter ce domaine avec une seule question. Pouvons-nous accéder à la vérité ? Deux positions apparaissent. La première : le scepticisme absolu de Pyrrhon, pour qui, la réalité étant changeante ne permet aucun jugement définitivement vrai (à peine ai-je affirmé qu'il fait jour, la nuit tombe, la parole succède au silence et le mouvement affecte toute chose). Notre esprit serait alors incapable d'accéder à une vérité durable. La seconde : le dogmatisme platonicien, pour lequel la vérité existe éternelle et immuable au sommet du monde intelligible (République VII, allégorie de la caverne) ; elle ne peut donc pas « sortir-de », tout au contraire, c'est à notre âme qu'il revient de sortir du monde sensible, de l'expérience, pour accéder au vrai. Deux positions contradictoires, certes, mais qui ont en commun de séparer la vérité de l'expérience.
I. Les positions de l'empirisme et du rationalisme
L'expérience est constituée d'états mentaux issus des sensations et transformés en perceptions par des opérations qu'il faut analyser afin de savoir si une vérité peut en découler. Et si oui, de quelle sorte de vérité il s'agit. Deux approches sont possibles.
Premièrement, l'empirisme. Hume, en se fondant sur l'observation de ses propres états de conscience, affirme que les perceptions sont d'abord des impressions sensibles, les « sensations, passions, émotions telles qu'elles font leur apparition dans l'âme », et ensuite viennent les idées qui sont des images atténuées des impressions sensibles. La vue d'un petit pan de mur jaune est une impression sensible, l'image qui me vient à l'esprit lorsque je lis ces mots « pan de mur jaune » est une idée. Mon esprit ne crée rien, il ne peut que se représenter ce qui lui vient de l'expérience sensible puis composer des relations entre ces idées. La raison humaine est capable de concevoir des relations entre les idées et démontrer des vérités, mais c'est le cas uniquement des mathématiques. En dehors de cela, elle ne peut que constater l'existence de faits par l'expérience. Je sens que le pain me nourrit, que le soleil me réchauffe comme je vois que les corps tombent ou que l'aimant attire le morceau de fer, sans plus. Toutes les lois de la nature et toutes les opérations des corps se connaissent seulement par expérience. Ce qui signifie que les lois de la nature sont invisibles : je ne peux avoir l'expérience que des faits visibles. Aucune vérité certaine d'une qualité équivalente à celle des mathématiques n'est possible. L'esprit n'a aucun accès à ce que sont les choses en elles-mêmes, et encore moins aux relations qui existent entre les choses, comme la causalité. L'idée de cause est une simple croyance de l'esprit, voire une illusion. Et l'illusion la plus constante chez les humains consiste à tenir leurs croyances pour des vérités. Considérer l'expérience comme source de vérité est alors une prétention intenable. « L'empirisme aurait toujours raison si les mathématiques n'existaient pas. L'empirisme est la philosophie vraie, écrit Michel Serres, dès que les mathématiques sont entre parenthèses. »
La deuxième approche, le rationalisme, bien loin de mettre les mathématiques entre parenthèses, va au contraire partir du modèle qu'elles offrent pour y trouver une méthode certaine, et surtout un fondement qui garantit que la raison humaine est la source de nos idées, de nos connaissances et donc de vérité. Qu'en est-il alors de l'expérience ? « Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d'être tiré de la ruche : il n'a pas encore perdu la douceur du miel et il retient encore l'odeur des fleurs… Il est dur, il est froid […]. Mais voici qu'on l'approche du feu… Il devient liquide, il s'échauffe… La même cire demeure-t-elle après ce changement ? » Ainsi s'interroge Descartes dans ses Méditations métaphysiques. Seule la raison peut répondre en établissant, contre l'expérience sensible, la permanence de la cire : « C'est l'entendement seul qui corrige l'erreur des sens. » La perception n'a affaire qu'aux qualités secondes des choses, lesquelles sont changeantes, c'est pourquoi les sens sont réputés trompeurs. La raison est cependant capable de concevoir clairement leur qualité première, l'étendue. Elle est par conséquent la seule, grâce aux idées présentes en elle « comme l'idée de Dieu, de l'esprit, du corps, du triangle… », capable de surmonter l'obstacle des apparences sensibles. Il faut limiter le rôle de l'expérience qui n'est que de donner « occasion à notre esprit, par la faculté naturelle qu'il en a, de former des idées ». L'expérience peut être source d'erreur. Pour être source de vérité, elle doit être passée au crible du doute le plus rigoureux et ne peut jamais, en soi seule, être suffisante.
II. La solution de Kant
Cette opposition est-elle irréductible ? Aucune vérité ne peut-elle donc découler de l'expérience ? Kant va dans sa Critique de la raison pure résoudre ce problème en montrant qu'il y a dans la connaissance la rencontre d'éléments empiriques et de structures rationnelles. « Si toute notre connaissance débute avec l'expérience, l'expérience n'est pas pour autant sa seule source. » Nous accédons à la réalité matérielle du monde par notre sensibilité qui la reçoit à travers les formes a priori (c'est-à-dire présentes avant toute expérience) qui sont en elle : l'espace et le temps. Ce sont ces formes qui rendent possible l'expérience et qui mettent d'emblée de l'ordre dans les données de la perception : la diversité des objets présents dans le monde nous parvient sous une forme spatiale et temporelle. À quoi s'ajoutent les concepts de l'entendement, eux aussi a priori, qui sont par exemple l'idée de quantité, de causalité. La connaissance procède donc de deux sources : l'expérience sensible, par laquelle les objets nous apparaissent, et l'entendement qui les pense. L'entendement produit ainsi des jugements à partir des intuitions sensibles : ce sont les données de la sensibilité. L'entendement intervient et peut juger qu'il y a un rapport de causalité entre la proximité spatiale et la succession temporelle. Pour reprendre l'exemple du morceau de cire, la chaleur de la flamme réchauffe et assouplit la cire. C'est ce jugement qui peut alors être vrai ou faux, selon qu'il correspond ou non à la réalité.
Kant résume alors : « Des pensées sans contenu [sensible] sont vides, des intuitions [des perceptions] sans concept sont aveugles. » Désormais, la connaissance s'organise à partir d'une relation entre le « donné » et le « construit », et non plus exclusivement dans l'un ou dans l'autre. Reste à dégager à quelles conditions cette connaissance est vraie ?
C'est à l'expérience qu'il faut revenir, mais dans le sens plus strict de méthode expérimentale : l'expérimentation. L'expérience scientifique commence par l'observation d'un phénomène isolé de son contexte pour être considéré comme un fait, lui-même interrogé comme l'effet possible d'une cause invisible. Nous retrouvons ici à la fois l'empirisme attentif au fait et la catégorie de causalité présente dans l'entendement. Puis le montage de l'expérimentation et l'observation des résultats associée à la vérification amènent l'esprit à se soumettre aux faits tels qu'ils sont constatés. L'hypothèse, c'est-à-dire la question, doit accepter la réponse que donne la nature. C'est ainsi que l'expérimentation se sépare de l'expérience commune par ce que G. Bachelard appelle une « rupture épistémologique » : pour l'esprit scientifique, l'échec de l'expérience ne met pas en cause la méthode expérimentale. Il signifie qu'un problème a été mal construit, qu'un préjugé est resté tenace. C'est, par exemple, en comprenant les raisons de l'échec constant de l'expérience de Michelson et Marley, qu'Einstein a l'intuition de la théorie de la relativité.
Conclusion
L'expérience est-elle alors source de vérité ? S'il s'agit de l'expérience de l'expert, elle nous paraît être plutôt source de savoir-faire que de savoir vrai. Pour preuve, elle ne peut pas se transmettre en tant que telle, c'est à chacun d'en faire le chemin. Pour ce qui concerne l'expérience sensible, elle peut être source de connaissance, mais jamais directement en soi seulement source de vérité, d'autant que les savoirs que l'on croit pouvoir en tirer peuvent être illusoires, trompeurs. Quant à l'expérience scientifique, elle peut être admise comme procédure méthodique de vérification d'une hypothèse, mais à la condition explicite que ses résultats puissent être remis en cause par une autre hypothèse, dans une autre perspective théorique. Par conséquent, la vérité ne peut pas découler de l'expérience comme d'une source unique. Il lui faut d'autres éléments pour se construire, dont les conditions sont encore à interroger.