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Une vie heureuse est-elle une vie de plaisirs ? (juin 2010)

Énoncé

Une vie heureuse est-elle une vie de plaisirs ?

Corrigé

Introduction
Si l'on s'interroge sur le but que les êtres humains donnent à leur existence, si l'on cherche à deviner en observant leur conduite ce qu'ils attendent, alors, note Freud dans Malaise dans la civilisation, « Il n'est guère possible de se tromper de réponse : ils aspirent au bonheur, ils veulent être heureux et le rester. » Quelques lignes plus loin, il ajoute : « À cela, tout s'oppose. »
Mais qu'il y ait des obstacles ne signifie pas que le but soit définitivement inaccessible, cela suppose plutôt la nécessité d'adapter des stratégies, de préciser des objectifs. Définir ce que l'on conçoit comme étant notre bonheur, se demander par exemple si une vie heureuse est une vie de plaisirs.
Il faut d'emblée ici écarter une objection courante selon laquelle il serait impossible de définir le bonheur de façon universelle étant donné la diversité des aspirations individuelles. En l'occurrence, le mot « bonheur » a un sens qui nous est commun et dont le contenu empirique est immédiatement accessible à tous et n'a pas besoin d'élucidation sémantique pour être compris. C'est peut-être cette absence d'ambiguïté dans la signification du mot qui nous trouble. Car si je me plains d'avoir perdu tout mon bonheur ou que j'en forme mille vœux, tout le monde me comprend. Il faut donc situer la difficulté ailleurs que dans la définition, laquelle peut se résumer ainsi : être heureux, c'est être en accord avec soi-même.
La difficulté, voire l'obstacle, dont parle Freud en notant qu'au dessein humain d'être heureux tout s'oppose, est d'abord d'ordre psychologique. Et même physiologique. L'énergie psychique des pulsions suit un rythme analogue à celui de l'activité nerveuse. La poussée pulsionnelle correspond à une excitation qui doit trouver sur un objet l'occasion de s'investir et donc de se satisfaire. Cette satisfaction est indispensable, faute de quoi l'intensité de l'excitation pulsionnelle demeure à un même niveau : c'est comme une crampe, une tétanisation, en termes affectifs, une frustration douloureuse.
La satisfaction pulsionnelle, soumise au principe de plaisir, doit donc pour être supportable admettre des phases successives d'excitation et de repos. Nous pouvons être heureux, à condition de ne pas le rester, ou alors nous ne pouvons que chercher à éviter d'être malheureux. Et, dans ce cas, nous restons « sans malheur », mais notre bonheur risque de sombrer dans l'ennui, la léthargie.
1. Quels types de plaisir ? Épicurisme et stoïcisme
C'est pourquoi Freud réduit la diversité des conceptions du bonheur au nombre de deux : d'un côté, une représentation plutôt négative qui parie principalement sur l'évitement de la souffrance et se trouve, dans l'Antiquité, exprimée par l'idéal de l'ataraxie – l'absence de trouble – commun à de nombreuses sagesses par ailleurs différentes comme le stoïcisme ou l'épicurisme. En effet, pour les stoïciens, la vie heureuse commence par une distinction raisonnable entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas. La liberté du sage lui permet d'accorder sa volonté au destin (amor fati, « amour du destin ») et de maîtriser souverainement toutes ses passions : l'ataraxie est « apathie », absence de passions. Pour les épicuriens, le plaisir est un bien : « Aucun plaisir n'est en soi un mal, mais certaines choses capables d'engendrer des plaisirs apportent avec elles plus de maux que de plaisirs. » Mais la vie heureuse n'est pas une vie de plaisirs, car le bonheur suppose que l'on soit capable de distinguer les plaisirs qu'il faut rechercher de ceux qu'il faut éviter. Le sage alors recherchera uniquement « le plaisir qui consiste à ne pas souffrir, et, pour l'âme, à être sans trouble ». Donc d'un côté une conception négative qui fonde la vie heureuse sur l'absence de, sur l'évitement. D'un autre côté une conception plus dynamique qui situe le bonheur dans l'intensité des plus fortes émotions et l'accumulation des instants de plaisir, où l'on reconnaît l'idéal tourmenté du romantisme.
Point commun, mais aussi différence entre ces deux idéaux, la question du plaisir, ou plus exactement des plaisirs. Point commun puisqu'en tant qu'idéal, chacune des représentations de ce que doit être le bonheur s'accorde à y trouver un état de satisfaction, donc de plaisir ; opposition dans les jugements de valeur attachés aux mêmes désirs. Ces désirs, et par conséquent les plaisirs qu'ils peuvent procurer, concernent soit le corps, soit l'âme et plus rarement les deux en même temps, la tradition dualiste qui distingue voire oppose l'âme et le corps étant fort influente. Lorsque Épicure écrit que « le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse », il inclut dans cette affirmation les désirs du corps, même si la modération, voire un certain ascétisme, reste la norme. Et il précise bien que « tout plaisir n'est pas à rechercher ». Mais, pour les stoïciens, la raison seule peut revendiquer cette maîtrise de soi qui est la première condition de la vie heureuse. Rechercher le plaisir et chercher le bonheur : la diversité des plaisirs invite donc à une recherche répétée et renouvelée, quand le bonheur serait une quête unique et constante. À quoi correspond alors une vie de plaisirs ?
2. Le plaisir et l'instant
Kierkegaard décrit trois stades de l'existence, parmi lesquels la présentation du stade esthétique répond à cette question. Le verbe grec aisthanomaï se traduit par « éprouver », « ressentir », et l'existence esthétique se fonde tout entière sur la recherche des plaisirs les plus intenses. Ce qui nécessite, par conséquent, la quête simultanée des contrastes les plus forts et amène le héros esthétique (l'esthéticien) à cultiver en lui-même l'ironie : non pas comme une figure de style, mais comme un mode d'existence. Il doit dans le même instant être et ne pas paraître ce qu'il est. C'est Faust qui à l'extrême de son âge paraît d'une jeunesse éclatante, c'est Dom Juan qui dans l'instant même où il dit « je t'aime » dit en même temps « je ne t'aime plus ». L'existence de l'esthéticien est musicale : dans la mélodie, chaque note doit, pour être entendue, faire taire la précédente, chaque note a besoin du silence pour se faire entendre. De même, dans l'existence esthétique, chaque jouissance, pour être réellement intense, doit désintégrer la durée temporelle, n'apparaître que dans l'instant pour se transformer l'instant suivant en son contraire… Et la vie de plaisirs de l'esthéticien ne sait plus situer ni avant ni après, c'est le tourbillon des masques de Venise, c'est La Ronde de Max Ophuls, la danse qui tourne tellement les esprits que nul ne sait plus où il est.
L'esthéticien, héros d'une vie de plaisirs, est, dit Kierkegaard, « excentrique » : son existence a perdu son centre et il est lui-même extérieur à lui-même, cultivant la diversité de ses apparences (dandysme) au point qu'il ne sait plus se reconnaître lui-même. À force de cultiver la jouissance infiniment morcelée dans la suite des instants, il a perdu le fil du temps et de sa propre existence, il est totalement désorienté. Il ne sait plus dans quel instant il se trouve, il vit l'instant à venir comme un mauvais souvenir. L'existence esthétique amène inévitablement au désespoir. Mais « il est salutaire de désespérer », note Kierkegaard. Puisque le désespoir renvoie à un choix, mourir ou changer, l'existence esthétique, la vie de plaisirs peut trouver son salut en changeant radicalement de perspective.
3. La joie dure, la béatitude est éternelle
La « vie heureuse » va prendre une nouvelle signification. La vie de plaisirs a une dimension physiologique, le plaisir étant la satisfaction d'une excitation nerveuse rythmée par des phases successives de tension et de détente. Il suit une courbe sinusoïdale que le héros esthéticien transforme en conception de l'existence. La vie heureuse, elle, va s'imaginer pour le moins dans la durée. Elle prend d'abord, avec Spinoza, le nom de « félicité ». Le but de la philosophie, qui est une « méditation de la vie », est la recherche d'un bien véritable capable de procurer une joie souveraine et permanente. L'Éthique démontre que l'homme n'est pas une âme liée à un corps mais un être unitaire que l'on peut comprendre selon deux aspects : dès lors, l'unité de l'être humain, c'est le désir (conatus), c'est-à-dire l'effort qu'éprouve tout vivant de persévérer dans son être. Ce que le désir poursuit, c'est l'accroissement de cette puissance intérieure d'exister, ce que Spinoza nomme la joie. La joie est cette dilatation de l'être humain qui comprend ce qu'il est, c'est-à-dire ce qui le détermine réellement et lui permet ainsi de se délivrer de toutes les superstitions qui ne lui parlaient que de malheurs. Elle correspond au moment où l'être humain comprend (ce verbe est à prendre alors au sens le plus fort : « prendre avec soi », « ne faire plus qu'un ») qu'il est un « être pour le bonheur », que sa nature est joie. La félicité, le bonheur n'est donc dans un premier temps que l'affirmation du désir, l'accès à la joie. Mais le désir a besoin, pour éviter de tomber dans la servitude souvent conflictuelle des passions, de se « libérer » par un travail de réflexion grâce auquel il pourra gagner une autonomie réelle : en se connaissant lui-même pour ce qu'il est, l'être humain peut alors accéder à la joie de la connaissance. Cette joie est bonheur en ce qu'elle nous permet de comprendre en quoi notre « être de désir » coïncide avec la nature à laquelle nous appartenons. Elle deviendra « béatitude » en devenant un sentiment si intense qu'il nous permet de nous rencontrer nous-mêmes sub specie aeternitatae, sous l'aspect de l'éternité.
Conclusion
Résumons… Le plaisir, c'est l'instant ; le bonheur, la durée ; la béatitude, l'éternité. Et une question qui joue sur les mots, ce qu'on appelle une antanaclase. L'antanaclase est une figure de style qui consiste à utiliser dans la même phrase un même mot dans des sens différents Une vie de plaisirs a une dimension physiologique, biologique qui réduit le mot « vie » à un rythme pulsionnel. Le bonheur y est peut-être possible, mais plutôt dans son sens étymologique, une « bonne chance ». Une vie heureuse suppose une conception choisie de l'existence par celui qui doit la vivre, sans garantie pour autant de réussite, mais au moins dans un engagement raisonnable (les sagesses) : il faut choisir entre vie de plaisirs et vie heureuse. Enfin, le bonheur peut devenir une dimension par laquelle l'être humain réalise tout ce qu'il est, donc ce qu'il peut être, comme but ultime de lui-même ; il devient son propre but et sort ainsi des limites du temps. Comme idéal de sagesse, la béatitude nous ouvre soit à l'immortalité (Platon), soit à l'éternité (Spinoza). En ce sens donc, la vie heureuse n'est pas une existence de plaisirs. La vie heureuse est celle qui réalise intérieurement ce qu'elle a compris pouvoir être, sans soumission aux caprices des modes de l'instant. La vie de plaisirs se condamne sans fin à de l'insatisfaction. Le tonneau des Danaïdes, comme le prédisait Gorgias ?