Attention Attention, les contenus proposés correspondent au programme 2019-2020. Retrouvez le nouveau programme à la rentrée.

La technique s'oppose-t-elle à la nature ? (juin 2009)

Énoncé

La technique s'oppose-t-elle à la nature ?

Corrigé

Introduction
Il est pour nous évident que le petit chemin serpentant dans la campagne est plus naturel que la centrale nucléaire et, plus généralement, que la technique est l'autre de la nature. Ce qui est naturel en effet, c'est ce qui se fait sans l'homme ; ce qui est produit par la technique et l'art au sens large, c'est au contraire ce qui naturellement n'existerait pas. La question serait donc d'emblée entendue : la technique est ce qui s'oppose à la nature, chacune se définissant par exclusion de l'autre (est naturel tout ce qui n'est pas produit par la technique, est technique tout ce qui n'est pas produit par la nature).
À y regarder de plus près, cette belle évidence apparaît cependant troublée : après tout, le chemin de campagne n'a rien de naturel, tandis que la centrale nucléaire ne peut produire de l'énergie que parce qu'elle obéit à des lois de physique fondamentale ; au reste, on retrouve les mêmes processus de fission d'atomes lourds au cœur de toutes les étoiles. Ce que nous appelons communément nature est en fait le fruit d'un long processus d'aménagement engagé par l'homme depuis des millénaires : les forêts ne poussent pas toutes seules, les fleuves ont vu leur parcours endigué, les animaux mêmes sont pour la plupart issus de croisements décidés par l'homme et il n'est pas jusqu'au climat qui ne soit actuellement la conséquence de notre activisme technique. Réciproquement, un objet technique est toujours produit à partir d'une matière première issue de la nature. Davantage même, il ne fonctionne que grâce aux lois de cette nature, à tel point, comme le disait déjà Descartes, que c'est la loi de la gravitation qui permet à l'horloge, en entraînant ses poids, d'indiquer l'heure. Comment alors penser la relation entre nature et technique ? Suffit-il de les opposer et de les définir simplement comme étant chacune le contraire de l'autre ? Car enfin, définir les contraires par les contraires, c'est ne rien définir du tout : dire que la lumière est le contraire de l'obscurité et l'obscurité le contraire de la lumière, c'est ne rien dire ni de la lumière, ni de l'obscurité. Il nous faudra donc d'abord produire une définition positive de la nature et de la technique pour ensuite pouvoir déterminer leur relation.
I. L'inscription de la technique dans la nature
1. La technique comme activité spirituelle
Qu'est-ce que produire ? C'est, nous dit Hegel, objectiver l'esprit. Entendons par là que pour produire quelque chose, il faut avoir eu au préalable l'idée de ce qu'on voulait fabriquer, déterminer quelle matière choisir, quelles transformations y opérer et par quels moyens. Un objet technique est donc toujours une idée matérialisée qui ne trouve jamais son équivalent dans la nature, le premier homme qui a eu l'idée de tailler une branche en pointe puis de la durcir au feu pour en faire un épieu n'a rien imité qui était déjà présent dans la nature, il a inventé quelque chose qui sans l'esprit humain n'aurait jamais existé. Le moindre objet technique, s'agît-il d'un clou, porte la marque de l'esprit et n'a plus rien de naturel, même si c'est dans la nature que l'homme a prélevé la matière nécessaire à son élaboration. Tout objet technique est un objet spirituel au sens propre : il ne serait pas sans l'esprit humain.
2. La technique comme achèvement de la nature
Cela suffit-il à définir la technique comme l'opposé de la nature ? Sans doute pas : comme le disait déjà Aristote, l'art au sens large (la production) « achève la nature ». Les compotes en effet ne poussent pas sur les arbres, à la différence des pommes ; et à la différence de ces dernières, ce plat nécessite l'intervention de l'homme pour être. Mais en un autre sens, on peut considérer que la compote actualise une potentialité déjà contenue dans la pomme, de même en quelque sorte que la statue est déjà contenue dans le bloc de marbre : par la technique, l'homme prolonge la nature et d'une certaine façon l'achève en rendant réelles des possibilités qui sans son action seraient restées de pures potentialités et pour tout dire des promesses non tenues.
La simple opposition ne permet donc pas de penser de façon suffisante la relation qui unit nature et technique : d'une part, les objets techniques ne sont pas fabriqués à partir de rien, ils trouvent plus ou moins immédiatement dans la nature l'origine de leur matière, c'est-à-dire aussi certaines potentialités que le produire humain ne fait qu'achever (si la pomme ne contenait pas de sucres caramélisant à la cuisson, on n'en ferait pas des compotes) ; d'autre part, ils ne sauraient s'excepter des lois de la nature. Non seulement c'est la gravité qui fait tourner l'horloge, mais encore le bois de son cadre s'usera en tant que bois et comme du bois : comme le dit Aristote, le manteau de laine s'use comme de la laine, et non comme un manteau. Le destin de tout objet technique, c'est de retourner à la nature dont sa matière est issue.
3. La technique comme prolongement de l'élan vital
Davantage même : il appartient à tout vivant de rechercher des conditions favorables à son existence et de fuir les conditions défavorables. Tel est le mouvement même de la vie, ce que Bergson nommait « l'élan vital ». De ce point de vue également, le rapport de la technique et de la nature est plus complexe que celui d'une simple opposition : certes, la technique produit des objets qui n'existeraient pas sans l'homme ; certes également, l'homme est le seul être vivant capable de telles productions – un singe peut fort bien ramasser un bâton pointu pour percer une termitière, mais il ne saurait tailler un bâton en pointe. Mais ne peut-on, ainsi que Bergson nous y invite, comprendre la technique comme le prolongement spécifiquement humain de l'élan vital ? Par la technique en effet, nous aménageons le monde, nous nous assurons une existence plus sûre, plus facile, plus confortable. Or nous avons posé plus haut qu'une telle recherche caractérisait non seulement l'homme, mais bien l'ensemble du vivant, c'est-à-dire des êtres naturels dotés de vie. Simplement, alors que les animaux sont incapables de modifier leur environnement et peuvent uniquement s'y adapter ou le fuir pour trouver un terrain plus favorable, l'homme quant a lui a la possibilité d'adapter la nature à ses besoins, par exemple en cultivant des champs, en coupant du bois pour se chauffer l'hiver, en bâtissant des habitations, etc. La technique est donc humaine et seulement humaine, mais elle est la continuation d'une tendance naturelle à tout vivant : assurer sa survie et persévérer dans l'existence.
II. L'inscription de la nature dans la technique
1. Le schème artificialiste
D'une part donc les objets techniques sont tirés de la nature et finiront tous par y retourner. D'autre part la technique elle-même est le prolongement propre à l'homme d'une tendance commune à toute vie naturelle. Par conséquent, il faut penser que la technique s'insère dans le cadre plus général de la nature, au lieu de seulement s'y opposer. Il est douteux cependant qu'une telle position soit suffisante, parce que si nous sommes ici parvenus à une définition positive de la technique, il n'en va pas de même de la nature, que nous comprenons encore comme tout ce qui n'est pas fruit du produire humain. Il faut alors remarquer qu'Aristote déjà dédoublait le rapport entre nature et technique : d'une part l'art au sens large achève ce que la nature produit et d'autre part il l'imite. Le bon menuisier, c'est celui qui construit la porte de telle façon que cela semble se faire tout naturellement : l'idéal du geste technique, c'est la facilité avec laquelle la nature semble produire ce qu'elle produit. Ce qu'il y a de remarquable alors, c'est que la relation est réciproque : si le produire naturel fournit l'idéal du produire humain, c'est à partir du produire humain que nous comprenons la production naturelle. La nature fournit son idéal à la technique, la technique fournit à l'homme les modèles à partir desquels il comprend la nature : c'est ce qu'il faut bien nommer le schème artificialiste. Comme l'a bien montré Heidegger, les concepts fondamentaux à partir desquels nous pensons le monde sont tous issus de la façon dont nous comprenons notre propre technique : ainsi, nous disons que le pommier produit des pommes, comme nous disons du potier qu'il produit des cruches. Les concepts de matière, de forme, de possibilité et d'effectivité proviennent tous de notre façon d'entendre nos propres productions : si donc la nature fournit au geste technique son idéal, c'est parce que la nature est d'emblée et au préalable interprétée en termes techniques.
2. Pensée technique et nature comme stock
La technique est donc ce à partir de quoi nous comprenons tout le reste : cela se révèle sous un jour particulièrement cru à l'ère de la technique moderne, où les schèmes techniques de pensée sont devenus les seuls disponibles. Nous plaquons, remarque Heidegger, le vocabulaire de la gestion et de la production sur l'intégralité de ce qui est : on « gère » ses peines de cœur, on fait fructifier son « capital jeunesse », on conçoit la nature elle-même comme un « stock » de matières premières, la seule question qui se pose encore étant celle du rythme effréné de leur consommation. Les pôles sont désormais compris comme les « réfrigérateurs » de la planète, les courants marins comme son « climatiseur », le fleuve comme de l'énergie hydraulique transformable par la construction d'un barrage, et ces métaphores ne sont sans doute pas innocentes dans leur récurrence même. Ce qui caractérise la pensée technique en effet, c'est la volonté de tout calculer, de tout prévoir, de tout asservir à ses volontés : la nature n'est plus que le terrain de jeu de notre volonté de domination, au point que la moindre résistance de sa part à nos projets est devenue insupportable ; il n'est pas jusqu'à notre propre corps que nous ne voudrions produire de façon à ce qu'il soit conforme à nos désirs. Ce qui caractérise alors la modernité, c'est l'indistinction croissante de la nature et de la technique : la nature n'est plus ce qui existerait sans nous, elle nomme un ensemble d'objets manipulables et transformables à merci.
Conclusion
Il est douteux que le rapport entre nature et technique ait jamais été d'opposition, ne serait-ce que parce que nous comprenons chacune à partir de l'autre, et non par négation de ce que l'autre est : la technique nous fournit les schèmes à partir desquels nous avons de tout temps compris la nature, et la nature nous a longtemps fourni non seulement la matière de nos productions mais aussi l'idéal de facilité avec lequel le geste fabricateur devait être effectué. Seulement, il est évident alors qu'avec le développement de la technique moderne et de sa puissance, la différence qui sépare cette dernière de la nature va en s'estompant : la nature n'est plus pour nous que le corrélat de notre activisme, dont nous regrettons seulement la limitation, qui n'est pas à la démesure de notre volonté de domination et d'appropriation.