Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien

En 1951, quand Marguerite Yourcenar publie les Mémoires d'Hadrien, elle a déjà écrit des poèmes, des romans, des nouvelles et des traductions. Pourtant, sa notoriété fait un bond grâce aux six lettres où, voyant la mort approcher, l'empereur Hadrien revient sur son existence, en un récit qui est aussi une méditation et un triple miroir.
Le livre raconte la vie de l'empereur romain à travers ses nombreux voyages. Six parties aux titres latins rythment cette plongée dans la Rome antique. Hadrien en raconte les rouages poli-tiques et les petites choses du quotidien. Ainsi, derrière la peinture d'une époque, Marguerite Yourcenar esquisse le portrait d'un homme au caractère imprévisible, à l'âme tourmentée et au tempérament tourné vers l'autre… ce qui peut sembler paradoxal pour un homme qui se raconte lui-même !
Or, le paradoxe autobiographique s'explique aisément : le livre met en scène un « je » qui médite sur son rapport à l'autre à travers l'écriture. En effet, les Mémoires d'Hadrien ont la forme d'une correspondance, où le « tu » du destinataire côtoie le « je » de l'auteur. Ce travail sur l'énonciation interroge la littérature elle-même, trait d'union entre création et réception. D'autant que Hadrien veut « entrer dans la mort les yeux ouverts », donc en se posant la question de l'utilité et de la nécessité de ses actions. Bien sûr, cette question vaut pour une vie, mais elle vaut tout autant pour la littérature !
Pour Stendhal, « la littérature est un miroir que l'on promène le long d'un che-min » : ce livre, lui, promène trois miroirs le long du même chemin. On y découvre un Hadrien qui réfléchit, à travers sa vie, sur son époque — c'est le premier effet spéculaire, celui d'une vie qui reflète une époque. Mais le récit du militaire fait aussi écho au monde de 1951, encore ravagé par la Seconde Guerre mondiale — c'est le deuxième effet miroir, celui d'une époque qui en reflète une autre. Enfin, en évoquant l'intimité d'Hadrien, l'auteur parle de la part d'humanité que tous les lecteurs partagent, par-delà les spécificités de chacun. C'est le troisième effet miroir, celui d'un personnage qui, par le truchement de la littérature, reflète la vie de mil-liards d'humains.