Hugo, Contemplations I-IV

En 1856, Hugo publie Les Contemplations. Il est déjà un auteur et un homme politique importants, mais cette œuvre est particulière : c'est, précise-t-il dans sa préface, le livre d'un mort. En fait, d'une morte — sa fille, décédée treize ans plus tôt. Dès l'incipit, ce recueil se présente comme « les mémoires d'une âme », organisées comme un itinéraire, un voyage intérieur et un dépassement.
L'itinéraire du recueil paraît très balisé. Le premier livre, « Aurore », chante la lumière, les cadres bucoliques, le firmament et les justes luttes « contre un acte d'accusation »… injuste. Le deuxième livre aspire à l'épanouissement d'une « âme en fleur ». Le troisième, « Les luttes et les rêves », s'effraye de la souffrance, de la pauvreté et de la « Mélancholia » des « heures de doute ». Le quatrième, « Aujourd'hui », évoque la détresse qu'a provoquée la mort de Léopoldine et de son fiancé Charles Vacquerie. Cette déclinaison de sentiments est rythmée par les dates et l'autobiographie… même si le poète a librement composé son recueil derrière l'apparence de voyage chronologique.
Le voyage intérieur que proposent Les Contemplations s'étoffe de nombreuses références au mythe d'Orphée. Comme le poète antique maniant la lyre, le poète propose une poésie lyrique. La première personne du singulier est en effet omniprésente : signe du romantisme, le « je » souffrant est ici le premier personnage, luttant contre la tristesse comme ce cheval agonisant « sous le bloc qui l'écrase et le fouet qui l'assomme ». Hugo met en mots la lutte entre la brisure de la tristesse et la nécessité d'écrire, fût-ce malgré soi. Ainsi, au long des vers, le poète creuse ses fêlures et les cautérise grâce à l'écriture, comme pour briser sa solitude et son impression d'être incompris.
Le dépassement que suggèrent Les Contemplations s'articule autour de deux pôles : la quête métaphysique et la réinvention du sublime. La quête métaphysique unit la contemplation et l'aspiration au divin, évoquée quand le poète parle de « ciel », d'« infini », du temps qui passe et du destin auquel on n'échappe pas. La réinvention du sublime passe alors par le contact avec la nature et l'amour humain. Le poète rappelle que « l'étincelle vaut la flamme » et qu'une « petite flamme seule éclaire l'infini ». En saisissant l'immensité dans ses vers, Hugo saisit l'humain dans sa petitesse et sa grandeur.
Ainsi qu'il le dit dans sa préface, en parlant de lui, il évoque « l'histoire de tous », nous compris. Autrement dit, le « je » de cet auteur romantique est aussi le « je » de celui qui le lit.
© 2000-2023, rue des écoles