Texte de Hobbes, Léviathan (S, juin 2010)

Énoncé

Expliquer le texte suivant :
« L'ignorance des causes et de la constitution originaire du droit, de l'équité, de la loi et de la justice conduit les gens à faire de la coutume et de l'exemple la règle de leurs actions, de telle sorte qu'ils pensent qu'une chose est injuste quand elle est punie par la coutume, et qu'une chose est juste quand ils peuvent montrer par l'exemple qu'elle n'est pas punissable et qu'on l'approuve. […] Ils sont pareils aux petits enfants qui n'ont d'autre règle des bonnes et des mauvaises manières que la correction infligée par leurs parents et par leurs maîtres, à ceci près que les enfants se tiennent constamment à leur règle, ce que ne font pas les adultes parce que, devenus forts et obstinés, ils en appellent de la coutume à la raison, et de la raison à la coutume, comme cela les sert, s'éloignant de la coutume quand leur intérêt le requiert et combattant la raison aussi souvent qu'elle va contre eux. C'est pourquoi la doctrine du juste et de l'injuste est débattue en permanence, à la fois par la plume et par l'épée. Ce qui n'est pas le cas de la doctrine des lignes et des figures parce que la vérité en ce domaine n'intéresse pas les gens, attendu qu'elle ne s'oppose ni à leur ambition, ni à leur profit, ni à leur lubricité. En effet, en ce qui concerne la doctrine selon laquelle les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles d'un carré, si elle avait été contraire au droit de dominer de quelqu'un, ou à l'intérêt de ceux qui dominent, je ne doute pas qu'elle eût été, sinon débattue, en tout cas éliminée en brûlant tous les livres de géométrie, si cela eût été possible à celui qui y aurait eu intérêt. »
Hobbes, Léviathan

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Corrigé

Introduction
Dans ce texte, Hobbes se demande pourquoi les hommes, même lorsqu'ils sont passés à l'état civil qui les met à l'abri de la « guerre de tous contre tous », continuent sans cesse à débattre de « la doctrine du juste et de l'injuste » au lieu de jouir paisiblement de la sécurité que leur offre la protection des lois. Jamais en effet tous ne sont tombés d'accord sur ce qu'était la justice : la définition du juste et de l'injuste change d'un individu à l'autre, et chacun est prêt à défendre son opinion par les armes s'il le faut. Comment expliquer cette persistance de la violence (fût-elle latente), alors que l'institution originaire du droit et des lois avait précisément pour but de nous en prémunir ? La réponse est double : d'une part, les hommes ignorent pour la plupart, sinon pour tous, les « causes » et la « constitution originaire du droit, de l'équité, de la loi et de la justice », à savoir la volonté de mettre un terme à l'entretuerie généralisée qui caractérisait l'état de nature. D'autre part, les hommes ignorent également ce qui les caractérise en propre, à savoir ce fait anthropologique premier que Hobbes nomme dans le Léviathan « désir de pouvoir » ou « droit de dominer », lequel est précisément la cause de cette « guerre de tous contre tous » à l'état de nature. Les hommes sont alors comme des « petits enfants » qui, dans leur ignorance de l'origine et de la fonction du droit (mettre fin à la violence), suivent le plus souvent la coutume, considérant comme juste ce que les gens ont l'habitude d'approuver et comme injuste ce qui est le plus souvent sanctionné, sans faire grand cas de ce que la loi positive effectivement prescrit. Est-ce alors parce qu'elles viennent contredire les usages que les lois ne sont pas respectées ? Non pas : ceux-là mêmes qui en appellent à la coutume pour n'en faire qu'à leur tête, sans s'embarrasser des lois ou de ce que la raison même ordonne, en appellent à la raison contre la coutume lorsque cela les arrange. Il faut donc comprendre qu'ici comme en toute chose, l'intérêt seul décide : la référence à la coutume n'est qu'un prétexte pour justifier ma désobéissance à la loi, lorsqu'elle vient trop contredire mes intérêts particuliers. Si donc « la doctrine du juste et de l'injuste est débattue en permanence », c'est tout et uniquement parce que la loi m'empêche de satisfaire le premier de mes désirs, à savoir l'humiliation et la domination d'autrui, sous les diverses formes de « l'ambition », du « profit » et de la « lubricité ». Pour preuve, les vérités qui ne servent les intérêts de personne, comme celles de la géométrie, sont admises par tous sans être sans cesse remises en question. Le passage à l'état civil empêche donc l'homme de satisfaire sa tendance à la domination, sans modifier au fond ce trait qui constitue sa nature véritable.
I. Analyse détaillée du texte
1. La défense de l'intérêt particulier est la seule vraie cause de la désobéissance
a) Les hommes en appellent à la coutume pour justifier leur désobéissance
Les hommes, affirme Hobbes, sont dans « l'ignorance des causes et de la constitution originaire du droit, de la loi et de la justice ». Ceci n'est pas un présupposé non démontré, voire même un simple constat de fait : c'est la seule explication qui puisse rendre raison de ce que les « gens » fassent constamment appel à « la coutume » et à « l'exemple » pour justifier leurs actions. Ainsi, je sais fort bien que la loi m'interdit de voler, mais si je veux dérober dans un magasin un paquet de bonbons, je peux toujours me justifier en affirmant que d'autres le font, qu'au reste les prix pratiqués sont eux-mêmes du vol et que par conséquent je me rembourse d'une injustice qu'on me fait subir. Si quelqu'un me fait violence et que je ne peux me défendre parce qu'il est plus fort que moi, je peux toujours, au lieu d'aller me plaindre aux autorités, revenir plus tard avec des amis et régler mes comptes moi-même : après tout, ce comportement est coutumier et approuvé par le plus grand nombre, pour qui ce serait faire preuve de lâcheté que de procéder autrement.
b) Ils en appellent également à la raison lorsque cela sert leurs intérêts
En agissant ainsi toutefois, je me comporte comme un enfant pour qui la sanction commune est la seule chose qui compte : pour un enfant, ce qui n'est pas puni par ses parents est juste, ce qui l'est est injuste, sans qu'il lui faille chercher plus loin pourquoi. La coutume familiale lui tient lieu de justice, et la peur de la punition lui fait respecter les interdits. Quant à savoir pourquoi tel comportement est puni, l'enfant n'en sait rien et le plus souvent ne s'en préoccupe guère : il ne faut pas mettre ses coudes sur la table parce qu'on est privé de dessert si on le fait, voilà tout… L'enfant se soumet donc (du moins lorsqu'il est petit) aux ordres de ses parents, sans jamais se demander si l'autorité qui le commande est fondée en raison : l'usage a pour lui force de loi. Mais, bien vite, les enfants grandissent et demandent que l'autorité se justifie de ce qu'elle ordonne : il ne lui suffit plus qu'on lui dise qu'il ne faut pas, il faut rendre raison de l'interdiction. Est-ce là le signe qu'en grandissant nous accédons à une vie plus rationnelle et plus sage ? Certes, non. En fait, l'âge nous rend simplement moins craintifs et plus obstinés. Pour preuve, nous en appelons certes à la raison contre la coutume en demandant qu'on justifie les interdictions en usage (après tout, pourquoi diable ne faudrait-il pas mettre ses coudes sur la table ?). Mais nous en appelons aussi à la coutume ou à l'exemple contre la raison lorsque cela nous arrange. Ainsi, je sais très bien que la loi qui m'interdit de voler est raisonnable, mais cela ne suffit pas à ce que je m'y plie et j'invoque comme excuse alors le fait que les autres ne s'y soumettent pas plus que moi.
c) La défense de l'intérêt particulier décide en toute chose
Quel est alors le vrai motif de l'insoumission ? Hobbes le dit clairement : ici comme en toutes choses, la poursuite de nos intérêts est notre seul mobile. Que j'en appelle à la raison ou à la coutume et à l'exemple d'autrui, il ne s'agit dans tous les cas que de justifier ma propre désobéissance, en ajoutant par là l'hypocrisie à l'égoïsme. Chacun est toujours tenté de ne se soumettre aux lois que lorsqu'elles ne contrarient pas ses intérêts particuliers : le voleur admet la nécessité de la police pour protéger ses biens contre la rapacité d'autrui, mais tire argument de la méchanceté du monde pour justifier ses propres écarts. Or, en procédant ainsi, nous attestons seulement de notre ignorance quant aux causes réelles de la « constitution originaire du droit » et des lois : les lois sont faites précisément pour protéger chacun de la violence des autres et ainsi assurer la sécurité de tous. À l'état de nature, la seule loi qui règne, c'est celle du plus fort : aussi les lois sont-elles instituées pour contraindre les hommes à renoncer à leur droit naturel d'user de la violence afin de satisfaire leurs désirs. Alors, en n'acceptant pas de me soumettre aux lois, je montre en fait mon incapacité à comprendre que la loi défend le premier de tous mes intérêts : celui qui tient à la survie. Car enfin, si force ne restait pas à la loi, si chacun pouvait décider de s'y soustraire lorsque cela l'arrange, ce serait en fait le retour à l'état de nature et à la guerre de tous contre tous.
2. Le désir de pouvoir est le fond de la nature humaine
a) La définition du juste et de l'injuste sera toujours contestée
Si « la doctrine du juste et de l'injuste est débattue en permanence », c'est donc tout simplement parce que nous avons tous tendance à poser que ce qui est juste, c'est ce qui favorise nos intérêts particuliers, et qu'il est injuste de nous empêcher de les satisfaire. Or, bien évidemment, les intérêts de chacun ne sont pas ceux des autres, et chacun de les défendre par de beaux raisonnements ou plus franchement, par l'usage de la force brute, c'est-à-dire par la « plume » ou par « l'épée ». Quelle que soit la loi en effet, par cela même qu'elle est commune et s'impose à tous, elle viendra toujours contredire les intérêts personnels immédiats de quelques-uns : si nous jugeons du juste et de l'injuste en fonction de nos intérêts, alors le débat est effectivement permanent et aussi vieux que l'histoire elle-même, sans qu'il soit jamais possible de poser des règles de droit acceptées par tous, librement et sans contrainte. Autant dire que les lois n'obtiendront de nous qu'une soumission forcée et qu'il serait illusoire d'attendre de l'homme qu'il s'y plie volontairement, même lorsqu'il sait que la justice instituée défend la paix civile : si nous laissions l'homme à lui-même, sans coercition ni sanctions, c'est l'intérêt particulier, et lui seul, qui aurait toujours le dernier mot.
b) Les seules vérités admises par tous sont celles qui ne contrarient les intérêts de personne
Qu'au fond l'appel à la raison ou à la coutume, l'emploi d'arguments ou de la force reviennent en cette affaire exactement au même (la défense forcenée de nos seuls intérêts particuliers), c'est ce que Hobbes entend montrer en prenant l'exemple opposé : si les propositions géométriques ne sont pas l'objet de débats bien vifs, et s'il ne nous viendrait pas à l'idée de nous écharper à leur propos, ce n'est pas parce que leur vérité s'impose à tous dans une sorte d'évidence rationnelle, mais bien plutôt parce qu'elles ne viennent contredire les intérêts de personne. Après tout, l'idée selon laquelle les lois, en m'interdisant de satisfaire à tout prix le moindre de mes désirs, me protègent également de ceux d'autrui, n'est pas moins évidente pour la raison que les propositions des mathématiques. Si j'accepte les secondes plus aisément que la première, c'est tout simplement l'indice qu'en moi le désir parle plus fort que la raison elle-même. J'ai même tendance à utiliser la raison pour justifier mon insoumission, c'est-à-dire à l'asservir à mes appétits. Mais quels sont-ils ? Hobbes les nomme à la fin du texte : le premier de tous nos désirs est le droit naturel à dominer autrui. Nul, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, ne désire un objet en lui-même : ce que chacun veut, c'est priver l'autre de l'objet de son désir pour l'obliger à reconnaître son infériorité, c'est-à-dire le contraindre à nous rendre « honneur », et voilà la basse continue des relations interhumaines. Si la mathématique permettait, de quelque façon que ce soit, d'exercer un pouvoir sur autrui, si elle était le moyen de parvenir à une domination quelconque, les plus simples des propositions géométriques seraient disputées avec autant de violence que ne l'est la définition de la justice.
II. Intérêt philosophique
1. Tout désir est désir de pouvoir
Toute la thèse de Hobbes repose donc en dernière analyse sur son anthropologie, selon laquelle l'homme se définit essentiellement par son désir de pouvoir. Le premier de tous nos intérêts, c'est d'humilier voire d'asservir autrui, autant qu'il est en nous : je ne désire un objet que parce qu'autrui le désire ; je veux l'en priver parce que la source de ma satisfaction se trouve non dans la possession de l'objet (qui au fond m'indiffère) mais dans l'honneur qu'autrui devra me rendre (j'ai ce que tu désirais, je suis donc plus puissant que toi et tu me devras le respect). Tout désir est en son fond désir de pouvoir, et ce désir de pouvoir ou « droit de dominer » est lui-même le fond de la nature humaine. C'est à cause de lui que l'état de nature tourne à la guerre de tous contre tous, c'est le risque qu'il fait courir à l'humanité (l'entretuerie généralisée) qui motive le passage à l'état civil, c'est-à-dire qui est la véritable cause et origine du droit. Mais c'est lui encore qui explique que, même à l'état civil, les lois sont toujours contestées, toujours remises en cause, toujours débattues, qu'on invoque pour ce faire les coutumes ou la raison. Autant dire que le passage à l'état civil n'affecte en rien la nature humaine et ses penchants à la domination : les lois et la crainte de la sanction nous empêchent seulement d'aller là où nos inclinations naturelles nous conduisent. Ainsi, si les vérités mathématiques ne sont pas contestées, ce n'est pas à cause de leur évidence rationnelle, mais parce qu'elles ne sont pas l'enjeu d'une rivalité quelconque. Au reste, pourrions-nous ajouter, aux endroits où elles le sont (par exemple dans les départements de mathématiques des universités…), elles sont elles-mêmes l'objet de tous les conflits. Nous avons la définition du juste et de l'injuste pour nous chercher querelle, mais si cette question était réglée, c'en serait une autre qui serait débattue, parce qu'au fond il n'y a là que des prétextes pour assouvir notre soif de domination : s'il n'y avait rien d'autre pour motiver la rivalité, nous trouverions matière à dispute dans la plus simple des propositions de la géométrie.
2. Hobbes prend pour la nature humaine le résultat d'une corruption
On connaît l'objection faite par Rousseau à la doctrine de Hobbes : que l'homme recherche le pouvoir et les honneurs avant toute chose, qu'il soit animé par un désir de dominer autrui et que cela constitue le premier de ses intérêts, voilà qui dans les faits n'est guère contestable. Est-ce assez cependant pour y voir la marque ou la trace d'une éternelle nature humaine ? Sans doute pas : comme le dit Rousseau, « tous ces vices n'appartiennent pas tant à l'homme, qu'à l'homme mal gouverné ». L'homme est ce que les lois en font : quand il plie sous le joug de la tyrannie, quand il est contraint à la soumission, quand il est forcé de n'être plus qu'un moyen pour satisfaire les appétits du tyran, il est normal qu'il ne songe plus lui-même qu'au pouvoir. Le tyran en effet n'est pas tant corrompu qu'il est corrupteur : dans une tyrannie, tout le monde rêve de prendre sa place, et il devient l'idéal de chacun. Quand donc les lois sont au service de « ceux qui dominent », il n'est pas étonnant que ceux qui sont dominés ne rêvent à leur tour qu'au pouvoir. Mais donnez à l'homme des lois justes, faites que le peuple des sujets soit aussi souverain et édicte lui-même ses propres lois, et vous le verrez se soucier du bien commun plus que de son intérêt particulier.
Conclusion
On aura compris la thèse de Hobbes, selon laquelle toute insoumission aux lois repose en fait sur la défense de l'intérêt particulier et selon laquelle le premier de nos intérêts (avant même la survie, si on nous laissait à nous-mêmes), c'est la domination d'autrui. Mais Hobbes n'a-t-il pas pris ici pour une tendance de la nature humaine ce qui n'en est finalement que la corruption ? Sans doute faut-il sur ce point écouter Rousseau : le constat navrant de ce que l'homme est ne doit pas nous inviter à désespérer ou à renoncer à ce qu'il doit être, mais au contraire nous invite à œuvrer pour qu'il se montre enfin digne de lui-même, c'est-à-dire digne de sa propre liberté.