Texte de Hobbes, Du citoyen (S, sept. 2008)

Énoncé

Expliquer le texte suivant :
Du citoyen
« Hors de la société civile chacun jouit d'une liberté très entière, mais qui est infructueuse, parce que comme elle donne le privilège de faire tout ce que bon nous semble, aussi elle laisse aux autres la puissance de nous faire souffrir tout ce qu'il leur plaît. Mais dans le gouvernement d'un État bien établi, chaque particulier ne se réserve qu'autant de liberté qu'il lui en faut pour vivre commodément, et en une parfaite tranquillité, comme on n'en ôte aux autres que ce dont ils seraient à craindre. Hors de la société, chacun a tellement droit sur toutes choses, qu'il ne peut s'en prévaloir et n'a la possession d'aucune ; mais dans la république, chacun jouit paisiblement de son droit particulier. Hors de la société civile, ce n'est qu'un continuel brigandage et on est exposé à la violence de tous ceux qui voudront nous ôter les biens et la vie ; mais dans l'État, cette puissance n'appartient qu'à lui seul. Hors du commerce des hommes, nous n'avons que nos propres forces qui nous servent de protection, mais dans une ville, nous recevons le secours de tous nos concitoyens. »
Hobbes

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Corrigé

Introduction
Dans ce texte, Hobbes entend expliquer pourquoi les hommes ont choisi de vivre en société, plutôt que de demeurer « hors de la société civile » comme ils l'étaient à l'état de nature. Car enfin, pourquoi accepter d'être gouvernés, le gouvernement fût-il « bien établi » ? Vivre dans une société dotée de lois, c'est en effet voir être limitée sa liberté naturelle, celle de faire « tout ce que bon nous semble ». Pourquoi accepterions-nous que des commandements impératifs nous dictent notre conduite, nous interdisent de satisfaire certains de nos désirs, nous menacent de sanctions si nous ne faisons que ce que nous voulons et non ce que les lois ordonnent ?
Certes, « hors de la société civile », chacun jouit entièrement de sa liberté naturelle, celle de n'agir que selon son bon vouloir ; mais dans cet état, cette liberté est destinée à n'être qu'une vaine chimère, une promesse « infructueuse » : si hors de tout état civil, de tout gouvernement et de toute loi, je puis effectivement faire ce que je veux, cette liberté est également celle d'autrui ; qu'il décide de me « faire souffrir », de me priver de mon bien parce qu'il le convoite ou même de m'ôter la vie sans autre motif que son bon plaisir, il le peut, pourvu seulement qu'il en ait la force. Dans un état civil où le gouvernement est bien établi en revanche, nos libertés sont certes limitées, mais elles sont garanties par cette limitation même : si je ne suis plus libre de faire ce que je veux, autrui de son côté n'est plus libre non plus de faire ce qu'il veut de moi ou de mes biens. Le gouvernement n'ôte de nos libertés que ce qui pourrait constituer une menace pour les autres, et les autres n'étant plus à craindre, je peux jouir tranquillement de la liberté qui me reste sans avoir à redouter en permanence d'être attaqué, tué ou réduit à la servitude. À l'état de nature, chacun jouit certes d'une liberté totale, mais comme elle n'est garantie par rien, cette liberté est bien illusoire, puisque chacun est exposé au « brigandage » et à la « violence » de tous les autres. Dans un état civil doté de lois, l'État devient le seul détenteur du pouvoir légitime d'user de la force : si quelqu'un m'attaque, ce n'est donc jamais à moi seul qu'il s'attaque, mais à toute la puissance publique, dont il ne saurait triompher. La simple prudence l'incitera alors à renoncer à un combat perdu d'avance.
I. Analyse détaillée du texte
1. Comparaison de l'homme à l'état de nature et à l'état civil
a) La société civile garantit la liberté de chacun
Le texte de Hobbes est structuré par une dichotomie quatre fois reconduite, où il s'agit d'opposer la situation des hommes « hors de la société civile » et « dans le gouvernement d'un État bien établi », c'est-à-dire une « république ». Hors de toute société civile, c'est-à-dire dans un état de nature qui n'est régi par aucune loi positive, « chacun jouit d'une liberté très entière », c'est-à-dire totale, parce qu'elle n'est limitée par rien : nulle contrainte ne pèse sur notre bon vouloir, en sorte que chacun fait exactement ce qui lui plaît. Cette liberté naturelle, certes, nous « donne le privilège de faire tout ce que bon nous semble » : la seule limite de notre action, c'est celle de notre désir, en sorte qu'une telle condition peut nous paraître enviable. Mais c'est là une illusion rétrospective, celle d'un être qui, vivant dans une société réglée, sait ce que les lois lui coûtent et oublie ce qu'elles lui apportent. En effet, à l'état de nature, notre liberté n'est pas tant limitée par notre désir (lequel est infini) que par notre force : lorsqu'il n'y a pas de loi, c'est la force qui fait le droit, en sorte que je fais ce que je veux, du moins tant que je ne rencontre pas plus puissant que moi ; aucune loi ne venant limiter la « puissance » des autres, ils peuvent faire de moi ce qu'ils veulent, s'ils le désirent et pourvu qu'ils aient une force supérieure à la mienne.
« Dans le gouvernement d'un État bien établi » en revanche, chacun voit sa liberté garantie par la loi et par toute la force publique (si tant est que la loi est vaine, quand elle ne sait pas se faire respecter en punissant les contrevenants). Quand l'État est-il alors « bien établi » ? D'une part quand il dote les lois de la force nécessaire à leur respect et d'autre part quand il n'ôte pas aux individus « particuliers », c'est-à-dire aux sujets, plus de liberté que nécessaire. Un État bien établi est donc celui qui avant toute chose garantit notre « tranquillité », sans laquelle la liberté même n'est qu'un songe creux : les lois assurent la sécurité de tous en empêchant chacun de faire mauvais usage de sa liberté, entendons par là un usage qui viendrait porter atteinte à autrui ou à ses biens.
b) La société civile garantit la propriété de chacun
On objectera sans doute qu'à l'état de nature ma possession s'étend à toute chose : pour m'emparer de ce que je convoite, il suffit que je m'en empare. Chacun y a à proprement parler tous les droits, alors que dans l'état civil nos droits nous sont accordés par la loi et donc limités par elle. Mais justement : « hors de la société », mes possessions ne sont pas plus assurées que ma liberté elle-même. Comme chacun prétend étendre ses droits sur toute chose, chacun peut voir à tout instant sa propriété contestée par n'importe qui d'autre. Mais « dans la république », la propriété de chacun est garantie par la loi et défendue par la force publique : si la loi me reconnaît légitime propriétaire d'une chose, nul n'a le droit de m'en contester la possession, l'usage ou la jouissance. Mon « droit particulier » (jouir de ce dont je suis le propriétaire légitime) est certes limité par la loi, mais il devient également droit réel qu'autrui doit me reconnaître sous peine de sanctions, en sorte que je puis désormais en profiter « paisiblement », sans craindre à chaque instant de me voir attaqué.
2. Dans la société civile, la sécurité des citoyens est assurée
a) À l'état civil, l'État est le seul détenteur de l'usage légitime de la force
Hobbes peut donc à présent résumer les deux états en présence : à l'état de nature, je suis libre de tout faire, je peux prétendre tout posséder ; mais comme autrui a les mêmes prétentions, qui sont aussi illimitées que les miennes, s'ouvre en fait la guerre de tous contre tous. Là où seule la force fait le droit, ce n'est pas la liberté qui triomphe, c'est le « continuel brigandage » et la « violence » généralisée : je puis certes y satisfaire tous mes désirs, posséder toute chose que j'estime devoir me revenir, mais à la seule condition que j'aie assez de pouvoir pour dominer les autres. Or nul n'est assez fort pour être assuré de l'être toujours ; davantage même : plus je suis puissant, plus j'ai pu satisfaire mes désirs, et plus je deviens l'objet de la jalousie des autres, plus je suis la cible potentielle de leurs attaques. Et serais-je toujours le plus fort s'ils étaient cinq, s'ils étaient dix, vingt, cent ? Et même si je suis le plus fort aujourd'hui, le serai-je encore demain, quand je serai devenu vieux, malade, affaibli ? Dans l'état civil en revanche, l'État devient seul dépositaire de l'usage légitime de la puissance : si un particulier use de violence envers moi, il se met proprement hors la loi et devra se mesurer avec toute la force publique. Les lois ôtent à autrui le droit de me voler ou de me tuer si l'envie lui en prend. Et s'il décide tout de même de le faire, la puissance publique est là pour me protéger.
b) Dans la société, les hommes se secourent au lieu de s'entre-tuer
Ainsi, « hors du commerce des hommes », c'est-à-dire hors d'une société réglée, « nous n'avons que nos propres forces qui nous servent de protection », c'est-à-dire que nous sommes protégés à l'exacte mesure de notre puissance, laquelle s'avérera toujours par définition insuffisante pour nous assurer une sécurité pleine et durable. Dans une « ville », c'est-à-dire pas seulement un regroupement de population mais une société dotée de lois, de tribunaux et d'agents de la force publique, nous sommes non seulement défendus par l'État et par ses représentants, mais aussi secourus par « tous nos concitoyens », qui peuvent ameuter les gardes, faire obstacle au voleur qui s'enfuit, bref, prévenir les secours. Car enfin, nul n'a intérêt à voir revenir l'état de nature et la guerre de tous contre tous qui l'accompagne : en m'aidant, c'est en fait la paix sociale que mes concitoyens défendent, et c'est parce qu'ils ont intérêt à la défendre que leur concours m'est assuré.
II. Intérêt philosophique
1. Position du problème : le contrat proposé par Hobbes est-il sensé ?
Comme notre texte l'indique, la nécessité de l'état civil est dictée par le portrait que fait Hobbes des relations entre les hommes à l'état de nature. Si nous acceptons en somme de voir nos libertés limitées, c'est parce que cette limitation garantit la sécurité de nos personnes et de nos biens. En entrant en société et en nous soumettant à des lois, nous perdons certes le plein usage de notre liberté naturelle, celle de chercher à satisfaire tous nos désirs, y compris par la force, et nous voyons également l'étendue de nos possessions être limitée puisque nos prétentions qui s'étendaient à tout doivent désormais se restreindre seulement à ce dont la loi nous reconnaît légitimes propriétaires. Mais cette liberté sans frein et cette possession sans limites étaient en fait de creux mirages que rien ne venait assurer : comme chacun prétend faire ce qu'il veut et posséder tout ce qu'il désire, s'ouvre la guerre de tous contre tous où la seule force fait le droit. En passant à l'état civil, nous ne limitons nos libertés que dans l'exacte mesure exigée par la sécurité de chacun : il y a à la base de toute société un contrat que chacun a tout intérêt à signer, puisqu'il y gagne plus que ce qu'il abandonne. Mais sur quoi Hobbes se fonde-t-il pour décrire en ces termes un état de nature qui n'est au mieux qu'une hypothèse, puisque nous ne connaissons que l'homme à l'état civil ? Car enfin, même les sociétés les plus primitives sont dotées de conventions tacites, d'interdits, de contraintes et de garanties. Qu'est-ce qui permet alors à Hobbes de décrire ce que serait notre situation hors de toute société ?
D'autre part, l'homme quitte l'état de nature en acceptant de se soumettre à des lois, c'est-à-dire en quittant le règne de la force. Pour que sa liberté et ses possessions soient garanties, il doit accepter de les voir limitées, comme il doit accepter que l'État soit le seul dépositaire de la puissance. N'y a-t-il pas là un contrat de dupes qui nous livrerait pieds et poings liés à une dictature plus sanglante encore que l'état de nature dont Hobbes fait une si effroyable description ?
2. L'état de nature est une hypothèse douteuse
Hobbes déduit son état de nature de ce qu'il attribue à la nature humaine : tout naturellement, l'homme est un être de désirs qui ne recule devant rien pour obtenir satisfaction. Si rien ne vient limiter ce désir même, chacun prendra tout ce que sa force propre lui permet de prendre : c'est donc de notre nature désirante que Hobbes déduit ce que seraient les relations interhumaines si nulle loi ne venait protéger chacun de la rapacité de tous les autres. Or, comme le dit Rousseau, ces vices n'appartiennent peut-être pas tant à la nature humaine « qu'à l'homme mal gouverné » : l'homme que regarde Hobbes, c'est l'homme corrompu par des siècles de vie dans une société déréglée. Et en effet, tel n'est pas le dernier des dangers de la tyrannie : quand le souverain se sert de son pouvoir pour satisfaire ses seuls intérêts particuliers, il donne l'habitude aux hommes d'envier sa place et de se comporter eux-mêmes en tyrans, du moins autant qu'ils le peuvent. L'homme devient ce que la communauté politique le fait être : dans une tyrannie où la force fonde le droit, il prend vite l'habitude d'user de sa force dès qu'il le peut.
3. Le contrat proposé par Hobbes est une « convention despotique »
Ainsi donc, l'hypothèse de départ de Hobbes apparaît douteuse. Du coup, les conséquences qu'il en tire le seront également. Selon Hobbes en effet, les hommes prennent conscience qu'il faut à tout prix faire cesser la guerre de tous contre tous : ayant une raison et non seulement des désirs, ils conçoivent aisément que la fin logique de cet état est l'extermination de chacun par tous. Il faut donc que chacun abandonne son droit naturel à user de la force ; mais si j'accepte de me désarmer et si autrui ne fait pas de même, je deviens la victime toute désignée de ses désirs : il faut donc que le contrat que nous passons entre nous soit garantit par un tiers terme, l'État, qui devient le seul dépositaire de toute la puissance. Chacun accepte donc par contrat de se défaire de sa liberté, à condition que l'État garantisse sa sécurité. Selon Hobbes, un tel contrat sera nécessairement respecté de part et d'autre : si les sujets ne consentent à se soumettre qu'à la condition que leur sécurité soit garantie par cette soumission même, alors le souverain n'aura pas intérêt à abuser de sa puissance : s'il devient un despote qui menace la sécurité des sujets au lieu de la garantir, ceux-ci se révolteront et il sera destitué. D'un autre côté, les sujets eux-mêmes savent qu'il vaut mieux une liberté limitée, mais garantie par la puissance publique, qu'une liberté absolue mais garantie par leur seule force individuelle. L'État assurant la paix sociale et la rébellion étant de fait un retour à l'état de nature, ils n'ont pas intérêt à se révolter pour de faibles raisons.
Le contrat que nous propose Hobbes est donc le suivant : il faut consentir à abandonner notre entière liberté si nous voulons obtenir la sécurité nécessaire à sa jouissance. Mais n'est-ce pas là un contrat de dupes ? Car enfin, un contrat suppose toujours un engagement réciproque que chacune des parties contractantes doit être libre de rompre quand elle le veut ; mais pour mettre fin au contrat, encore faut-il être libre de le faire ; or le puis-je seulement, si ce que j'ai abandonné, c'est précisément ma liberté ? Par conséquent, une fois qu'il aura obtenu ma soumission, une fois qu'il concentrera entre ses seules mains toute la force possible, le souverain pourra fort bien faire du commandement un droit et de l'obéissance aveugle un devoir : ce que Hobbes nous propose n'est donc rien d'autre qu'une « convention despotique », que Rousseau résumait en ces termes : « Je fais avec toi une convention toute à ta charge et toute à mon profit, que j'observerai tant qu'il me plaira, et que tu observeras tant qu'il me plaira. »
Conclusion
Hobbes n'est-il pas au nombre de ceux que Rousseau nommait les « fauteurs de despotisme » ? On peut avec raison se le demander car l'état de nature qu'il décrit n'est peut-être rien d'autre qu'une légitimation ad hoc de la tyrannie : nous devons supporter le despotisme d'un souverain tout-puissant, parce que c'est la seule façon de garantir notre sécurité. Mais dans les faits, rien ne vient garantir cette sécurité, sinon le caprice du souverain : tel est le résultat de cette convention folle où les hommes, ayant le choix entre leur liberté et leur sécurité, ont accepté de se défaire de la première, sans pour autant obtenir la seconde. Or, comme le dit encore Rousseau, « la folie ne fait pas droit ».