Texte de Mill, Système de logique (S, juin 2018)

Énoncé

Expliquer le texte suivant :
« Tous les phénomènes de la société sont des phénomènes de la nature humaine, produits par l'action des circonstances extérieures sur des masses d'êtres humains. Si donc les phénomènes de la pensée, du sentiment, de l'activité humaine, sont assujettis à des lois fixes, les phénomènes de la société doivent aussi être régis par des lois fixes, conséquences des précédentes. Nous ne pouvons espérer, il est vrai, que ces lois, lors même que nous les connaîtrions d'une manière aussi complète et avec autant de certitude que celles de l'astronomie, nous mettent jamais en état de prédire l'histoire de la société, comme celle des phénomènes célestes, pour des milliers d'années à venir. Mais la différence de certitude n'est pas dans les lois elles-mêmes, elle est dans les données auxquelles ces lois doivent être appliquées. En astronomie, les causes qui influent sur le résultat sont peu nombreuses ; elles changent peu, et toujours d'après des lois connues. Nous pouvons constater ce qu'elles sont maintenant, et par là déterminer ce qu'elles seront à une époque quelconque d'un lointain avenir. Les données, en astronomie, sont donc aussi certaines que les lois elles-mêmes. Au contraire, les circonstances qui influent sur la condition et la marche de la société sont innombrables, et changent perpétuellement ; et quoique tous ces changements aient des causes et, par conséquent des lois, la multitude des causes est telle qu'elle défie nos capacités limitées de calcul. Ajoutez que l'impossibilité d'appliquer des nombres précis à des faits de cette nature mettrait une limite infranchissable à la possibilité de les calculer à l'avance, lors même que les capacités de l'intelligence humaine seraient à la hauteur de la tâche. »
Mill, Système de logique, (1843).

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.
Comprendre le sujet
John Stuart Mill affirme dans ce texte que les phénomènes humains obéissent à des lois fixes au même titre que les autres phénomènes, comme les phénomènes astronomiques par exemple. Par loi, il faut entendre ici des rapports constants entre les différents facteurs qui contribuent à la production d'un phénomène. La constance de ces lois permet, dans la mesure où, selon le principe du déterminisme, les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, de prédire la plupart des phénomènes naturels. C'est, par exemple, le cas en astronomie, où la connaissance des lois expliquant la disposition des planètes à un instant T permet de prédire leur position à un autre moment. Cependant, ce caractère prédictible ne s'applique pas de la même façon aux phénomènes humains en raison de la complexité des facteurs qui entrent en jeu.
Mobiliser ses connaissances
Notions en relation avec le sujet
Ce texte concerne les notions rangées sous la rubrique « la raison et le réel », mais n'y sont pas seulement en jeu des éléments d'ordre épistémologique, on pourra également relier ce texte à la morale et principalement au thème de la liberté. Également, puisqu'il est question dans ce texte de la question de savoir s'il est possible de prédire l'évolution des sociétés humaines, ce texte concerne la notion d'histoire. Parmi les repères du programme, on retiendra la distinction entre expliquer et comprendre.
Œuvres pouvant servir de référence
  • Spinoza, Éthique, IIIe.
  • Kant, Critique de la raison pure, chapitre II, neuvième section.
  • Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire, introduction.
  • Dilthey, « Idées concernant une psychologie descriptive et analytique », Le Monde de l'esprit.
Procéder par étapes
Identifier les difficultés du texte et procéder méthodiquement
Il ne faut surtout pas commettre de contresens au sujet de la thèse que défend John Stuart Mill dans ce texte. Mill ne prétend pas que les phénomènes humains sont différents par nature des phénomènes naturels, ce qui expliquerait l'impossibilité de les prédire en analysant les causes qui les déterminent. Bien au contraire, il affirme qu'ils sont régis par des lois de même type. C'est d'ailleurs à ce niveau que se situe le problème.
Problématiser
Le problème est donc ici de déterminer pourquoi, alors qu'apparemment, il n'y a pas de différence de nature entre les phénomènes humains et les autres, les lois qui les régissent ne permettent pas d'atteindre un degré de prédictibilité équivalent à celui auquel on parvient lorsque l'on étudie les phénomènes naturels.
Puisque les lois fixes qui régissent les phénomènes naturels sont de même nature que celles qui régissent les comportements humains, on voit mal, dans un premier temps ce qui pourrait empêcher de prédire de tels comportements.
Plan du texte et de l'explication
Dans un premier temps (du début du texte à « […], conséquences des précédentes. »), Mill expose la première partie de sa thèse : dans la mesure où les phénomènes de la société sont des phénomènes de la nature humaine, ils sont régis par des lois fixes.
La seconde étape de l'argumentation tire les conséquences de cette affirmation et explique en quoi, à la différence des phénomènes astronomiques qui sont prédictibles, les phénomènes de la société et la compréhension des lois qui les régissent ne permettent pas de prédire l'histoire humaine.
Pour justifier les différents éléments de cette thèse, Mill commence tout d'abord (de « En astronomie […] » à « […] aussi certaines que les lois elles-mêmes ») par expliquer les raisons pour lesquelles des phénomènes comme ceux que l'on peut observer en astronomie sont susceptibles de faire l'objet de prédictions, même à long terme.
Puis la dernière partie du texte propose une solution au problème posé en exposant pourquoi, bien que régis par des lois fixes, les phénomènes humains, et plus particulièrement les phénomènes de société ne peuvent donner lieu à des prédictions qui permettraient d'anticiper sur le cours de l'histoire.

Corrigé

Introduction
Peut-on parvenir à une connaissance scientifique de la société aussi certaine que celle à laquelle on parvient lorsque l'on étudie, par exemple, les phénomènes physiques ? Mill traite ici cette question et y répond en développant une thèse que l'on peut subdiviser en deux parties. D'une part, il affirme que les phénomènes de société qui dépendent des lois de la nature humaine sont eux-mêmes régis par des lois fixes au même titre que les autres phénomènes qui se produisent dans la nature. D'autre part, il en conclut néanmoins que malgré cette communauté entre les lois de la nature humaine et les autres lois de la nature, s'il est possible de prédire les phénomènes naturels, il n'en va pas de même pour les phénomènes de société. Il peut sembler étrange que des phénomènes obéissant au même type de lois ne présentent pas les mêmes caractéristiques. C'est en résolvant ce problème que l'on parviendra à mieux cerner l'un des enjeux du texte qui concerne la possibilité d'une véritable connaissance scientifique des sociétés humaines et de leur histoire.
I. Les lois invariables des phénomènes humains
Dans un premier temps, Mill commence par caractériser « les phénomènes de la société » comme étant des faits déterminés par l'interaction entre les hommes et leur milieu. Il suppose donc l'existence d'une nature humaine qui ne se définirait pas comme une essence immuable de l'homme, mais comme un ensemble de lois fixes, c'est-à-dire de rapports constants, entre les êtres humains et leur environnement. Par conséquent, tous les phénomènes humains, qu'ils soient individuels ou sociaux, sont déterminés selon des lois invariables :
« Si donc les phénomènes de la pensée, du sentiment, de l'activité humaine, sont assujettis à des lois fixes, les phénomènes de la société doivent aussi être régis par des lois fixes, conséquences des précédentes. »

La position défendue ici par Mill peut être considérée comme déterministe et s'opposer à la thèse selon laquelle, parce que l'homme serait une exception dans la nature, il disposerait d'une liberté qui lui permettrait d'échapper aux relations de cause à effet, ce qui, en conséquence, rendrait toute science de l'homme impossible. Cependant, ce qui est surprenant dans la suite du texte tient en ce que malgré cette prise de position déterministe, Mill va également affirmer l'impossibilité d'une science de l'homme et plus particulièrement d'une science sociale.
II. L'impossible prédictibilité des phénomènes sociaux
En effet, plutôt que d'affirmer que la connaissance de ces lois pourrait nous permettre de prédire les comportements humains et les phénomènes sociaux, Mill affirme ensuite que même si cette connaissance égalait en étendue et en certitude une science comme l'astronomie, nous ne serions pas en mesure de prédire l'avenir des sociétés humaines avec autant de précision que nous prédisons les révolutions des planètes et le mouvement des astres en général. Une telle affirmation pourrait sembler en contradiction avec la position adoptée précédemment. Néanmoins, elle semble faire preuve d'un réalisme incontestable dans la mesure où nous avons bien conscience que si, théoriquement, la position déterministe pourrait nous inciter à penser que l'histoire des sociétés humaines est prévisible, de fait, aucun historien aussi scrupuleux et rigoureux soit-il, aucun savant étudiant les comportements humains n'est jamais parvenu à prédire avec certitude ce que deviendra tel homme ou tel groupe social à plus ou moins long terme. Toute la question est donc ici d'essayer de comprendre ce qui limite la puissance prédictive des sciences humaines, si cette limite ne se situe pas dans la constance et la certitude des lois qui régissent la vie des êtres humains. Pour ce faire, Mill va procéder à une comparaison entre l'astronomie et les connaissances concernant les sociétés humaines.
III. La prédictibilité des phénomènes astronomiques
Pour ce qui concerne l'astronomie, Mill considère que les lois qu'elle contient s'appliquent à un ensemble restreint de rapports causaux : « les causes qui influent sur le résultat sont peu nombreuses ». Autrement dit, non seulement les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, mais comme ces causes sont en nombre limité, il est relativement aisé de mettre en relation les différents facteurs qui contribuent à la production de tel ou tel effet. Par conséquent, l'énoncé de ces lois ne pose pas réellement problème, et lorsqu'elles sont clairement formulées, elles permettent de prédire la position d'un astre, même dans un avenir lointain. Mill en conclut donc que non seulement les lois de l'astronomie sont certaines, mais qu'également les données que l'on peut mettre en relation grâce à elles le sont aussi. C'est donc ce fort degré de certitude qui explique leur capacité à prédire le devenir de l'univers. La question se pose donc maintenant de savoir pourquoi il n'en va pas de même lorsque l'on s'attache à comprendre les phénomènes humains, et plus particulièrement les faits sociaux.
IV. Le facteur humain qualitatif
Cette question est abordée dans la quatrième et dernière partie du texte. Selon Mill, ce qui différencie le fonctionnement de la société des mécanismes astronomiques tient en ce que « les circonstances qui influent sur la condition et la marche de la société sont innombrables, et changent perpétuellement ». On pourrait lui rétorquer que si la vie sociale est régie par des lois fixes, il devrait être possible d'expliquer ces changements à partir de ces lois, ce qui ramènerait les phénomènes sociaux au même rang que ceux que l'on rencontre, par exemple, en astronomie ou dans d'autres sciences de la nature. Mais cela, Mill ne le nie pas. L'impossibilité de concevoir une science sociale aussi exacte que le sont les sciences de la nature ne concerne pas cet aspect de la vie sociale. Ce n'est pas tant le caractère changeant de ces circonstances qui pose problème que le fait qu'elles soient innombrables, c'est-à-dire impossibles à énumérer et à identifier une à une. L'impossibilité de concevoir une véritable science de la société est donc la conséquence d'un obstacle d'ordre quantitatif : « la multitude des causes est telle qu'elle défie nos capacités limitées de calcul ». Cette impossibilité aurait donc pour cause l'écart entre la quantité incommensurable de facteurs qui déterminent les comportements humains et les faits sociaux, et les capacités du cerveau humain à mettre en relation tous ces facteurs afin d'en calculer les conséquences. De plus, une autre difficulté vient s'ajouter à celle-ci. Elle concerne la dimension plus qualitative que quantitative de ce qui est humain. Lorsque l'on étudie l'être humain, que ce soit en tant qu'individu ou dans sa dimension sociale, on se trouve confronté à l'impossibilité de quantifier ce qui relève du sens et de la nature des intentions qui président à toute action humaine. On se trouve donc confronté à « l'impossibilité d'appliquer des nombres précis à des faits de cette nature », ce qui fait que même si l'intelligence humaine se trouvait en capacité de prendre en considération toutes les lois et tous les facteurs intervenant dans la production d'un phénomène social, il lui serait impossible d'en tirer des conclusions satisfaisantes.
Conclusion
Ainsi, même si aujourd'hui l'intelligence artificielle peut permettre de mettre en relation le nombre considérable de données qui entrent en jeu dans la production d'un phénomène de société, une telle puissance de calcul ne permettrait pas de passer outre la difficulté soulevée par Mill, puisqu'aucun algorithme ne peut être conçu en intégrant la dimension qualitative des facteurs contribuant à la production des faits sociaux. Cela dit, la critique que l'on pourrait peut-être adresser à Mill concerne la façon dont il envisage d'appréhender les phénomènes de société. En effet, et sa comparaison avec l'astronomie le confirme, Mill se limite à vouloir étudier les êtres humains et la société de la même manière qu'on étudie les phénomènes naturels. Or, peut-être faut-il envisager, à partir des différences qu'il souligne, une autre manière de procéder. Au lieu de se limiter à une explication causale, il semble plus judicieux d'envisager le domaine de l'humain sous un angle plus interprétatif qu'explicatif. Ne pas seulement rechercher les causes des phénomènes humains et des faits de société, mais également s'efforcer d'en comprendre le sens. C'est cette méthode que préconisera Dilthey en opérant une distinction entre expliquer (rechercher les causes) et comprendre (dégager un sens), ouvrant ainsi de nouveaux horizons aux sciences humaines et sociales, et permettant la naissance d'une sociologie compréhensive comme celle de Max Weber.