Peut-on se libérer de sa culture ? (S, juin 2017)

Énoncé

Peut-on se libérer de sa culture ?
Comprendre le sujet
L'homme est défini par la pensée contemporaine comme un être de culture, c'est-à-dire comme un être ayant besoin de recevoir une éducation pour accéder à l'humanité, développer ses aptitudes et ordonner son existence en fonction d'un système de valeurs partagé avec tous les membres de la société dont il fait partie. Par conséquent, si cette culture lui permet de s'épanouir et de se construire, elle peut aussi être perçue comme ce qui l'enferme et le conditionne en lui imposant un mode de vie et une manière de penser qu'il n'a pas choisis. Dans la mesure où personne n'est responsable de la culture qui lui a été inculquée dès l'enfance – on ne choisit pas de naître européen et chrétien ou thaïlandais et bouddhiste –, il est permis de penser que la véritable liberté se situerait dans une certaine forme d'affranchissement par rapport à sa culture d'origine. Il va donc s'agir ici d'interroger cette ambivalence de la culture qui peut être tout à la fois une source de liberté et une cause d'aliénation et de se demander s'il est possible de s'en détacher pour parvenir à une réelle et authentique liberté.
Il conviendra de réfléchir au sens à donner au terme de « liberté » dans le sujet : s'agit-il de la possibilité de donner libre cours à tous ses désirs, de transgresser toutes les règles établies par la culture ou plutôt d'une capacité à agir de manière raisonnable et réfléchie ? Des distinctions devront également être opérées au sujet du terme de « culture ». Doit-on la réduire à l'ensemble des mœurs, des croyances et des valeurs propres à une société donnée ou ne faut-il pas également lui donner un sens plus large dépassant les différences propres à chaque peuple en l'envisageant sous un angle plus humaniste et universel ?
Mobiliser ses connaissances
Notions et distinctions utiles
L'ensemble des notions rassemblées autour de celle de culture (langage, religion, art, technique, etc.), ainsi que les questions concernant les notions de liberté et de morale ainsi que le devoir.
Repères du programme
Croire/ savoir ; en fait/ en droit ; identité/ égalité/ différence ; universel/ général ; particulier/ singulier.
Œuvres pouvant servir de référence
– Cicéron, Tusculanes.
– Nicolas Malebranche, La Recherche de la vérité.
– Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Émile ou De l'éducation.
– Emmanuel Kant, Qu'est-ce que les Lumières ?
– Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception.
– Jean-Paul Sartre, L'Existentialisme est un humanisme.
– Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, Les Structures élémentaires de la parenté.
– Lucien Malson, Les Enfants sauvages.
– Pierre Hadot, La Philosophie comme manière de vivre.
– Tzvetan Todorov, L'Esprit des Lumières.
Procéder par étapes
Problématiser
L'expression « se libérer de sa culture » part du présupposé selon lequel la culture pourrait être perçue comme un carcan qui conditionnerait l'individu au point de l'empêcher d'être pleinement lui-même. Cependant, que serait un homme sans culture ? La culture, en tant qu'elle nous permet de développer la plupart de nos aptitudes – conscience, langage, sociabilité, raison, etc. – est aussi ce qui nous permet de devenir des êtres humains au sens fort de ce terme. Personne ne choisit sa culture, mais personne ne serait en mesure de faire un quelconque choix sans avoir auparavant été éduqué et instruit par la culture dont il est issu. C'est ce paradoxe qu'il va falloir ici résoudre en montrant en quoi toute culture contient en elle les éléments de sa propre remise en question et en quoi la culture n'est libératrice qu'à la condition de pouvoir dépasser sa particularité pour accéder à des principes et des valeurs ayant une portée universelle.
Élaborer un plan détaillé
La première partie de notre réflexion consistera tout d'abord à préciser le sens du sujet et à expliquer en quoi, parce que l'homme est un être de culture, cette dernière est pour lui indispensable à la conquête de sa liberté. Néanmoins, dans la mesure où toute culture est fortement normative, il faudra, dans une seconde partie, montrer en quoi le processus d'acquisition de la culture peut conduire à une négation de la liberté dont il est la condition. Face à cette ambivalence de la culture, il faudra donc dans une troisième partie réfléchir sur la possibilité de s'affranchir des éléments culturels qui peuvent limiter la liberté pour contribuer au développement de ce qu'il y a de libérateur en toute culture. Il sera ainsi possible de montrer que si l'expression « se libérer de sa culture » peut avoir un sens, il ne s'agit pas d'un abandon pur et simple, mais de la conséquence d'une remise en question à l'intérieur de sa propre culture.

Corrigé

Introduction
Parce qu'il est un être de culture, tout être humain, dès qu'il vient au monde, est pris en charge par ceux qui l'entourent et qui lui transmettent leur culture. Ainsi, grâce à l'éducation qu'il reçoit, il parvient à développer un grand nombre de possibilités qui sont en lui, mais en même temps, il se trouve pris dans un système de règles et de normes qu'il n'a pas choisi. En effet, on ne choisit pas sa langue maternelle ou les croyances qui nous sont inculquées dès notre plus jeune âge. Envisagée sous cet aspect, la culture peut donc apparaître comme aliénante, comme un « moule » dans lequel la société nous ferait rentrer de force. La culture présente donc un caractère ambivalent dans la mesure où, tout en étant ce qui nous permet de devenir pleinement humains, donc au bout du compte d'être nous-mêmes, elle est aussi ce qui nous conditionne et nous impose de l'extérieur des normes qui peuvent être perçues comme aliénantes. On pourrait donc croire que la vraie liberté se situerait en dehors de la culture et qu'il faudrait, pour s'affranchir de ce qu'elle nous impose, rejeter toutes les conventions qui la constituent. Mais est-ce bien là la véritable solution ? Que serait un homme sans culture ? Est-il d'ailleurs possible de se détacher totalement de sa culture d'origine ? Ne serait-il pas plus judicieux de chercher à faire évoluer sa culture de l'intérieur, en développant en elle ce qui est libérateur, tout en contestant ce qui en elle peut être perçu comme une limite à la liberté ? Force est de constater, en effet, qu'il n'y a pas de culture qui ne soit en mesure d'évoluer et de se transformer et qu'il est certainement possible de jouer sur cette capacité de changement inhérente à toute culture pour s'orienter vers le développement d'une réelle culture de la liberté.
I. En quel sens faut-il comprendre que l'homme est un être de culture ?
1. Que serait un homme sans culture ?
Dire de l'homme qu'il est un être de culture, cela ne signifie pas simplement qu'il est en mesure de posséder une culture, au sens où l'on entend parfois dire de certains de nos semblables qu'ils sont très cultivés. Le terme de « culture » est polysémique et renvoie d'une part à l'ensemble des règles et des normes sociales qui structurent et ordonnent nos vies, et d'autre part à l'ensemble des savoirs et des savoir-faire par lesquels nous sommes en mesure de développer nos aptitudes tant physiques qu'intellectuelles. Il y a, certes, un lien entre ces différents sens du mot « culture », dans la mesure où la culture est, dans un cas comme dans l'autre, ce qui met en forme la nature et lui permet de réaliser toutes les potentialités qui sont en elles. On peut, il est vrai, interpréter cette mise en forme comme un conditionnement et y voir une contrainte imposée à la nature et limitant notre liberté, mais une telle compréhension des choses est-elle vraiment pertinente ? Un homme sans culture serait-il plus libre qu'un homme ayant été soumis à un processus d'éducation par lequel lui a été transmise une culture, c'est-à-dire une langue, des croyances, des règles et des valeurs en fonction desquelles il va pouvoir structurer son existence ? Nous avons souvent tendance à concevoir la liberté comme un pouvoir d'agir de manière totalement autonome, indépendamment de toutes conditions naturelles ou culturelles, mais une telle liberté est-elle concrètement réalisable ? La liberté ne consiste-t-elle pas plutôt à être en mesure de se déterminer dans un contexte donné ? Comme le souligne Jean-Paul Sartre dans L'Existentialisme est un humanisme, je ne choisis pas de naître dans telle société ou à telle époque, je suis donc soumis aux normes culturelles relatives aux conditions sociales et historiques de mon existence ; il n'empêche que je suis peut-être en mesure de déterminer la manière dont je vais vivre cette condition. Un homme sans culture serait, en un certain sens, comme un arbre sans racines, il ne pourrait tirer de rien la substance même de son développement. Si l'on prend l'exemple des enfants sauvages que décrit Lucien Malson dans l'étude qu'il leur a consacrée, on s'aperçoit que ces enfants sont parvenus à survivre, après avoir été abandonnés dès leur plus jeune âge dans un contexte où les relations avec d'autres hommes étaient inexistantes, mais n'ont développé aucun caractère spécifiquement humain. Ils n'ont pu accéder à la conscience de soi et au langage et sont demeurés dans l'incapacité de reconnaître en d'autres hommes leurs semblables. Peut-on raisonnablement parler de liberté à leur sujet ?
2. La culture constitutive d'une identité sociale
Chaque individu voit, en effet, se constituer son identité grâce à sa culture. S'il est vrai qu'il ne choisit pas cette identité, il est important de souligner également que, sans culture, il n'aurait peut-être aucune identité. L'idée même que nous pourrions choisir notre identité sociale et culturelle est d'ailleurs en elle-même problématique puisqu'elle supposerait que nous puissions déterminer ce que nous allons être avant même d'accéder à l'existence, ce qui est proprement absurde. L'être humain est un être social, c'est-à-dire qui a besoin de ses semblables pour être lui-même ; il a donc besoin de partager avec d'autres des mœurs et des valeurs communes pour se réaliser en tant qu'homme. Néanmoins, cette identité ne doit pas donner lieu à une essentialisation, c'est-à-dire qu'elle ne doit pas être interprétée comme la manifestation d'une nature immuable qui résisterait à toute évolution. C'est le plus souvent cette essentialisation de la culture propre à une société et de l'identité qu'elle produit qui fait que la culture peut être perçue comme aliénante, alors que celle-ci est la condition même de notre humanité.
3. La culture, facteur d'humanité
Si l'on se réfère à l'étymologie du mot « culture », on s'aperçoit que ce dernier vient du verbe latin colere, qui désigne en premier lieu l'agriculture. Il peut sembler étrange de rapprocher la culture humaine de l'agriculture, qui concerne l'activité par laquelle l'homme fait produire à la nature les éléments de sa subsistance. Mais si l'on y regarde de plus près, il n'y a pas si loin que cela de l'agriculture à la culture humaine. Car de même que la première consiste à prendre soin d'une terre et de ce qui l'on y a semé dans le but de faire produire à la nature plus et mieux que ce qu'elle ferait sans l'intervention de l'homme, la seconde consiste à prendre soin de ce qu'il y a d'humain en l'homme pour faire en sorte qu'il développe toutes ses potentialités. C'est d'ailleurs à partir d'une telle comparaison que Cicéron dans les Tusculanes précise le rôle de la culture qui est selon lui de perfectionner la nature humaine :
« Et, pour continuer ma comparaison, je dis qu'il en est d'une âme heureusement née, comme d'une bonne terre ; qu'avec leur bonté naturelle, l'une et l'autre ont encore besoin de culture, si l'on veut qu'elles rapportent. »

Envisagée à partir de cette comparaison, la culture peut donc être interprétée de deux manières distinctes, soit comme une dénaturation de l'homme qui pourrait aller jusqu'à la corruption et qui, au lieu de le laisser librement s'exprimer, l'enfermerait dans un cadre contraignant. L'homme serait alors comparable à l'arbre que l'on contraint à pousser droit à l'aide d'un tuteur. Soit la culture est considérée, non plus comme ce qui s'oppose à la nature, mais comme ce qui lui permet de se réaliser : elle consisterait en un processus par lequel s'accomplit de diverses manières la nature de l'homme.
II. La remise en question de la culture au nom de la liberté
1. La tentation cynique de rejeter toutes les conventions
La perception de la culture comme dénaturation de l'homme apparaît déjà dès l'Antiquité avec les philosophes cyniques, et celui qui est considéré comme leur chef de file, le fameux Diogène dont on raconte qu'il vivait dans une amphore ou un tonneau. À l'époque de Diogène (− 413, − 327), la philosophie n'était pas une discipline d'intellectuel, mais relevait de ce que Pierre Hadot nomme « une manière de vivre ». C'est d'ailleurs cette conception de la philosophie qui explique le terme de « cynisme » qui caractérise ce courant philosophique, puisque ces derniers prétendaient que, pour atteindre la sagesse, il fallait s'efforcer de vivre comme un chien. Le cynisme antique n'a, en effet, rien à voir avec le sens que l'on donne aujourd'hui à ce terme et qui est synonyme d'immoralité et de duplicité. Être cynique, dans l'Antiquité grecque, consistait justement à vouloir se libérer de sa culture pour vivre en accord avec la nature en rejetant toutes les conventions sociales. On peut néanmoins se demander si un tel projet n'est pas vain. En effet, ne serait-ce que parce que le projet de vivre en accord avec la nature est lui-même culturellement déterminé, il renvoie à la conception de la nature comme cosmos, c'est-à-dire comme ordre dans lequel chaque être doit occuper la place qui lui revient, conception qui est indissociable de la culture de la Grèce antique. L'homme se serait, selon les cyniques, écarté de cette place, et c'est la raison pour laquelle il faut se libérer des conventions sociales qui ont corrompu la nature humaine. Dans ces conditions, le philosophe cynique ne se libère pas de sa culture, il en est même l'une des expressions les plus accomplies.
Dans une certaine mesure, on peut voir chez les cyniques une certaine préfiguration de la critique qu'adressera Rousseau à la société et à la culture, leur reprochant de corrompre l'humanité.
2. La dimension corruptrice de la société et de la culture
Si l'on peut considérer que, selon Rousseau, pour être pleinement lui-même l'homme doit se libérer de sa culture, cela est dû au caractère corrupteur de la vie en société qui éloigne l'homme de ces deux sentiments naturels que sont l'amour de soi et la pitié. En effet, avec la vie sociale, les hommes ont très vite tendance à se comparer et à vouloir se surpasser les uns les autres. C'est ainsi que l'amour de soi, qui n'est que la tendance de l'homme à se maintenir en vie, se transforme en amour-propre, qui consiste dans le désir de se mettre en valeur aux dépens d'autrui. Par ce mouvement, la pitié est étouffée par l'égoïsme et la culture, avec ses conventions, ne fait que renforcer ce mouvement en privilégiant l'apparaître au détriment de l'être. Néanmoins, si dans la philosophie de Rousseau, on peut trouver l'idée selon laquelle l'homme peut et doit se libérer de sa culture, cela ne signifie pas pour autant que l'homme doive retourner vers l'état de nature dont il est issu. Si l'homme social, celui que Rousseau appelle « l'homme de l'homme », est un être corrompu et dénaturé, l'homme de la nature, dont on ne peut avoir une idée qu'en retranchant de l'homme actuel tous les acquis dus à la culture, est un être solitaire qui ne manifeste aucun caractère humain, et Rousseau dit d'ailleurs de « l'homme de la nature » qu'il est « un animal stupide et borné ». Une seule solution semble possible, selon Rousseau, pour libérer l'homme. Elle consiste à instituer une autre culture ; c'est ce projet qu'il expose dans l'Émile, son traité d'éducation, dans lequel il tente de montrer comment il pourrait être possible de mettre en place une éducation permettant de développer une culture qui ne contrarierait pas la nature, mais qui permettrait, au contraire, son plein épanouissement.
3. Faut-il nécessairement opposer nature et culture ?
Selon Rousseau, la culture – même s'il n'emploie quasiment jamais, ou très rarement, ce terme qui n'appartient pas au vocabulaire du xviiie siècle – n'est pas nécessairement l'opposé de la nature. Elle est même la conséquence d'une faculté inscrite dans la nature même de l'homme et que Rousseau désigne par le terme de « perfectibilité ». Il s'agit de la faculté par laquelle l'homme est capable d'acquérir toutes les autres facultés en fonction des nécessités liées aux circonstances. Elle est d'ailleurs la faculté dont Rousseau nous dit, dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, qu'elle marque la distinction incontestable de l'homme et de l'animal :
« Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l'homme et de l'animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c'est la faculté de se perfectionner ; faculté qui, à l'aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l'espèce, que dans l'individu, au lieu qu'un animal est, au bout de quelques mois, ce qu'il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu'elle était la première année de ces mille ans. »

C'est d'ailleurs la perfectibilité qui a permis à l'homme de sortir de l'état de nature lorsque les conditions extérieures – climatiques, démographiques… – ne lui permirent plus de vivre en restant tel que la nature l'avait constitué initialement. Le problème vient de ce que cette perfectibilité, contrairement à ce que ce terme pourrait laisser croire, ne rend pas nécessairement l'homme plus parfait. Pour reprendre les termes de Rousseau dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes :
« Il serait triste pour nous d'être forcés de convenir, que cette faculté distinctive, et presque illimitée, est la source de tous les malheurs de l'homme ; que c'est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire, dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents ; que c'est elle, qui faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même et de la nature. »

Il y a donc, chez Rousseau, une certaine ambivalence de la perfectibilité, mais néanmoins, c'est uniquement grâce à elle que l'homme peut développer les potentialités qui sont en lui par ce que l'on désigne aujourd'hui par le terme de « culture ». Il n'est donc possible de se libérer de sa culture que par une autre culture que cette faculté pourrait rendre possible. Il reste cependant à déterminer les conditions qui pourraient donner lieu à l'émergence de cette nouvelle culture et l'éducation qui permettrait de la rendre effective.
Quoi qu'il en soit, en révélant cette faculté Rousseau montre bien que la culture n'est pas radicalement opposée à la nature. Les conditions de la culture sont inscrites dans la nature même de l'homme. La culture peut même être considérée comme le cadre à l'intérieur duquel peuvent se manifester concrètement les potentialités humaines. C'est ce qui fera dire à Maurice Merleau-Ponty, dans la Phénoménologie de la perception, qu'en l'homme « tout est naturel et tout est culturel ».
III. Libérer sa culture et non se libérer de sa culture
1. Reconnaître ce qu'il peut y avoir d'aliénant en toute culture
Si toute culture peut être considérée comme la condition même de l'accomplissement de l'humanité en l'homme, il n'empêche que l'on constate en toute culture des éléments qui peuvent être interprétés comme des facteurs d'aliénation. Ainsi, si l'on se réfère à la condition faite aux femmes dans la plupart des civilisations, on ne peut qu'y voir la mise en place de règles et de croyances qui ont pour conséquence de faire obstacle à l'émancipation de la moitié de l'humanité, tout en favorisant sa domination par l'autre moitié. On pourrait également faire une remarque similaire au sujet de ceux dont l'orientation sexuelle s'écarte de la norme. De même, si l'on considère la manière dont chaque culture juge et considère les autres cultures, on s'aperçoit que chaque peuple a construit un système de représentations dans lequel l'autre est toujours considéré d'une manière ou d'une autre comme inférieur. Ainsi les Grecs qualifiaient-ils de « barbares » tous ceux qui ne parlaient pas grec. Mais comme le fait remarquer Claude Lévi-Strauss dans son livre Race et Histoire : « Le barbare, c'est d'abord celui qui croit à la barbarie ». Par conséquent, on est en droit de considérer que la barbarie ne se situe pas du côté de la nature, qu'elle n'est pas l'expression d'une absence de culture, mais qu'elle est, au contraire, inhérente à la culture elle-même qui rencontre des difficultés pour tolérer l'altérité, aussi bien en son propre sein qu'à l'extérieur. Prendre conscience de ce qu'il peut y avoir d'aliénant à l'intérieur de sa propre culture peut donc, en effet, nourrir le désir de se libérer de sa culture, mais cela ne signifie pas pour autant abandonner sa culture, ni se soumettre à une autre culture.
2. Ethnocentrisme et relativisme
Les cultures sont diverses et cette diversité est parfois source d'affrontements en raison même de la difficulté, soulignée précédemment, que rencontre chaque culture pour tolérer la différence. C'est ce qui a donné lieu à ce que l'on nomme l'ethnocentrisme, qui consiste à n'interpréter le monde qu'au travers du prisme de sa propre culture et à essentialiser certaines normes qui ne sont en réalité que des particularités propres à un peuple, à un certain moment de son histoire. Cette attitude dérive très vite vers le racisme, dans la mesure où l'on glisse rapidement de l'idée qu'une culture est inférieure à une certaine représentation de ceux qui la partagent comme étant par nature, eux aussi, inférieurs. L'autre devient alors un barbare, un sauvage, que l'on s'estime en droit d'envahir, de coloniser et à qui on estime pouvoir imposer sa propre culture.
Prendre conscience de cela revient donc, en un certain sens, à vouloir se libérer de sa culture en rejetant les préjugés qu'elle véhicule et en nourrissant un certain respect pour les autres cultures. Mais le respect pour les autres cultures ne doit pas non plus conduire au relativisme, c'est-à-dire à l'attitude qui consiste à penser qu'au nom du droit à la différence et de la reconnaissance de la diversité des cultures tous les systèmes de valeurs se valent, sous prétexte que l'on ne pourrait les juger qu'en fonction de son propre système de valeurs, lui-même particulier. En d'autres termes, pour éviter l'ethnocentrisme, on en viendrait à tolérer chez les autres ce que l'on remet en question chez soi. Or, se libérer de ce qui dans sa culture constitue un facteur d'aliénation, ce n'est ni abandonner sa culture et se permettre de faire n'importe quoi en transgressant toutes les règles qui lui sont propres, ce n'est pas non plus se soumettre à d'autres cultures comme on a pu être soumis à sa culture d'origine. Défendre l'émancipation des femmes ne signifie pas faire la promotion d'une culture particulière aux dépens d'une autre. Critiquer toute culture, et en premier lieu la sienne, nécessite que l'on se réfère à des valeurs dont on peut considérer qu'elles sont susceptibles d'être reconnues universellement quelle que soit sa culture d'origine.
3. Différences culturelles et universalité
Il convient donc pour se libérer, non pas de sa culture, mais dans sa culture, de se référer à des valeurs universelles qui sont également le fruit d'une culture, mais d'une culture qui n'est pas propre à telle ou telle communauté, mais qui est susceptible d'être partagée par tous les hommes. C'est pour promouvoir cette culture qu'il est important de distinguer les deux sens du mot « culture » et de réfléchir sur les liens qui peuvent les unir. D'une part, il faut considérer la culture comme un système de règles et de valeurs propres à un peuple, et d'autre part, il faut se référer à la culture au sens où l'entend Cicéron, c'est-à-dire comme cette démarche par laquelle l'esprit humain prend soin de lui-même, comme le paysan prend soin de son champ, pour faire en sorte qu'il donne le meilleur de lui-même. Cette culture repose sur la capacité de connaissance et le pouvoir de réflexion de l'esprit humain qui, lorsque des circonstances favorables se présentent, est en mesure de se remettre en question. Envisagée globalement, aucune culture propre à une civilisation donnée ou un peuple précis ne peut être considérée comme supérieure ou inférieure à une autre. En revanche, en toute culture il est possible de trouver des éléments contestables qui peuvent présenter un caractère aliénant, comme il est d'ailleurs possible de trouver des éléments dont d'autres cultures peuvent s'inspirer pour promouvoir en leur sein la liberté et permettre aux hommes de devenir toujours un peu plus humains qu'ils ne sont.
Se libérer de sa culture, ou plutôt se libérer au sein même de sa culture, cela consiste donc à promouvoir une culture universelle de l'humanité, une culture qui ne nierait pas la diversité des cultures, qui est une richesse, mais qui permettrait à chaque culture de progresser vers plus de liberté en s'appuyant sur ce qu'il y a de commun entre les hommes, quelles que soient leurs origines culturelles. Comme le faisait déjà remarquer Nicolas Malebranche au xviie siècle, la raison humaine, en tant que puissance de penser et de réfléchir en respectant une certaine cohérence, en tant qu'aptitude à reconnaître certaines vérités, n'est pas le privilège d'une culture sur une autre, mais est partagée par tous les hommes :
« … si la raison que je consulte, n'était pas la même qui répond aux Chinois, il est évident que je ne pourrais pas être aussi assuré que je le suis, que les Chinois voient les mêmes vérités que je vois. Ainsi la raison que nous consultons quand nous rentrons dans nous-mêmes, est une raison universelle. »

Il ne s'agit pas, bien évidemment d'imposer la rationalité de type occidental à tous les peuples, mais de s'appuyer sur ce que nous possédons tous en commun pour développer cette puissance de réflexion qui est en nous et de la cultiver pour parvenir à faire en sorte de promouvoir en toute culture ce qui libère et d'y combattre tout ce qui peut être une source d'aliénation. N'est-ce pas finalement ce qui traversa toute la culture européenne et occidentale au xviiie siècle avec le mouvement des Lumières, dont Kant dit, dans son opuscule Qu'est-ce que les Lumières ?, qu'il consiste à promouvoir en tout homme l'autonomie de la pensée ? Les principes et les valeurs qui ont pu émerger d'un tel mouvement et qui ont, entre autres, participé à la naissance des droits de l'homme, ne sont pas simplement les produits d'une culture particulière, celle de l'Occident chrétien, mais résultent plutôt de la remise en question de cette culture dans un but émancipateur. Comme le fait remarquer Tzvetan Todorov, l'esprit des Lumières est présent dans toutes les cultures sous des formes différentes. C'est précisément en faisant émerger l'universel présent en toute culture que l'on peut parvenir, non à se libérer de sa culture, ce qui est impossible, mais à se libérer à l'intérieur de sa culture.
Conclusion
Il n'est donc pas possible de se libérer de sa culture. Dans la mesure où nous sommes le produit de celle-ci, nous ne pouvons accéder à l'humanité que dans et par la culture, et concrètement, c'est toujours à l'intérieur d'une culture particulière que se réalise cet accès à l'humanité. Néanmoins, il est possible de conquérir sa liberté à l'intérieur même de la culture dont on est issu. En effet, étant donné que la culture n'est pas nécessairement ce qui s'oppose à la nature, mais peut aussi être interprétée comme ce par quoi les potentialités naturelles de l'homme peuvent s'accomplir sous diverses formes, il est possible de voir se réaliser, grâce à elle, les conditions d'une véritable liberté humaine. Il faut pour cela qu'à l'intérieur de cette culture, lorsque des circonstances favorables se présentent, certaines individualités ressortent et, par un mouvement réflexif, parviennent à remettre en question certaines normes ou certaines croyances, afin d'éveiller les consciences et de permettre le plein épanouissement de la liberté qui est en nous. C'est ce mouvement qui a été initié au xviiie siècle  par la philosophie des Lumières et qui se poursuit aujourd'hui lorsque, par exemple, certaines consciences s'éveillent et alertent d'autres consciences sur la condition qui est faite aux femmes ou le pouvoir excessif de la religion à l'intérieur de leur culture.