Travailler moins, est-ce vivre mieux ? (S, juin 2016)

Énoncé

Travailler moins, est-ce vivre mieux ?
Comprendre le sujet
La question, telle qu'elle est posée, met en relation deux énoncés, le premier d'ordre quantitatif « travailler moins » et le second d'ordre qualitatif « vivre mieux ». Ce qui est mis alors en question est l'équivalence possible entre la signification de ces deux expressions. La question laisse supposer que la quantité de travail serait inversement proportionnelle à la qualité de la vie. Ainsi, plus on travaillerait et moins la vie serait satisfaisante et, inversement, moins on travaillerait plus la vie présenterait un réel intérêt. Le travail serait donc ce qui gâche notre vie ; il serait, en un certain sens, un obstacle au bonheur. Dans la mesure où le travail est une activité qui s'inscrit dans la durée, il semblerait que l'une des manières de le mesurer quantitativement soit relative au temps ; par conséquent, travailler moins signifierait travailler moins longtemps. On pourrait également envisager la quantité de travail en termes d'intensité, mais celle-ci est beaucoup moins mesurable et contient déjà des éléments qualitatifs plus difficiles à évaluer.
Quant au vivre mieux, il renvoie à l'idée du bonheur, de la liberté, de ce qui fait une existence vraiment humaine et digne d'être vécue. La question est donc ici de savoir si le travail nous éloigne de nous-même ou si, au contraire, il nous permet de nous réaliser et de nous épanouir. Travailler, est-ce « perdre sa vie à la gagner » ou est-ce s'accomplir pleinement ?
Mobiliser ses connaissances

Notions et distinctions utiles
–  Le travail, l'art, la technique, le bonheur, la liberté, le temps.
Repères du programme
Abstrait/ concret ; en acte/ en puissance ; cause/ fin, idéal/ réel.
Textes et œuvres pouvant servir de référence
–  L'Ancien Testament.
–  Aristote, la Politique, l'Éthique à Nicomaque, la Métaphysique.
–  Hegel, la Phénoménologie de l'esprit, « La Dialectique du maître et de l'esclave ».
–  Marx, le Manifeste du parti communiste, Le Capital.
–  Hannah Arendt, la Condition de l'homme moderne.
–  Georges Friedman, Le Travail en miettes.
Procéder par étapes

Problématiser
Bien souligner les deux aspects de l'énoncé du sujet, l'un quantitatif et l'autre qualitatif, et s'interroger : d'une part pour savoir comment quantifier le travail, et d'autre part pour remettre en question l'idée selon laquelle il pourrait s'établir une équivalence entre quantité de travail et qualité de vie.
Bien interroger les présupposés du sujet. Suffit-il nécessairement de diminuer le travail – sa durée, son rythme, son intensité – pour mieux vivre ? Le travail est-il nécessairement ce qui nous empêche de bien vivre ? L'homme ne peut-il, lorsque certaines conditions sont remplies, être heureux au travail ?
S'interroger également sur ce que signifie « mieux vivre » : est-ce être plus heureux ? plus libre ? Peut-on d'ailleurs concevoir l'un sans l'autre ?
Élaborer un plan détaillé du développement
Dans un premier temps, l'on peut s'interroger sur ce qui peut conduire à penser qu'il suffit de travailler moins pour vivre mieux. Dans la mesure où cette opinion repose sur une perception plutôt négative du travail, il faut questionner la représentation que l'on se fait du travail dans notre culture : le travail comme peine, comme malédiction et comme punition.
Cela peut ensuite déboucher sur l'analyse de l'ambivalence du travail qui est perçu à la fois comme ce qui nous aliène et en même temps comme ce par quoi nous pouvons parvenir à nous accomplir. Le travail serait donc ce qui peut tout aussi bien altérer la qualité de notre vie que ce qui lui permet de s'accomplir.
La seconde partie peut alors s'attacher à montrer en quoi le travail n'est pas nécessairement une servitude, dans la mesure où il peut permettre, dans certaines conditions, l'épanouissement de l'individu. Toute la question est alors de savoir comment cette activité a pu devenir ce qui peut faire obstacle à notre « mieux-vivre ».
On peut donc opposer dans une dernière partie le travail aliéné au travail libéré, et tenter de préciser quelles sont les conditions qui ont conduit à la première situation et celles qui permettraient d'en sortir. S'agit-il de travailler moins pour vivre mieux ou de travailler mieux et autrement ? La même question pourra d'ailleurs se poser au sujet du loisir, qui est désormais intégré dans la sphère des échanges économiques.

Corrigé

Introduction
La question du temps de travail est un sujet qui est au cœur des réflexions concernant l'évolution des sociétés développées. Les problèmes d'emploi et de chômage ont conduit certains responsables politiques à penser qu'une diminution du temps de travail permettait de le répartir plus équitablement et d'offrir à chacun la possibilité d'un plus grand épanouissement par le loisir. En d'autres termes, cette politique sous-entend que c'est en travaillant moins que l'on parviendra à vivre mieux. Implicitement, cette position laisse entendre que le travail est nécessairement une activité qui nuit à la qualité de la vie. Par conséquent, c'est en diminuant la quantité de travail à accomplir que l'on devrait parvenir à une amélioration de la qualité de l'existence et contribuer au progrès du bonheur humain. Cependant, les choses ne sont peut-être pas si simples et les conséquences d'une diminution importante du temps de travail ne sont pas forcément celles qui sont attendues par ceux qui la mettent en place. Nous n'aborderons pas ici la question des répercussions sur l'emploi de la diminution du temps de travail, car ce n'est pas notre sujet, mais nous nous intéresserons plus fondamentalement à la question de la place que le travail doit occuper dans notre existence, en insistant plus particulièrement sur l'ambivalence du travail.
En effet, si nous ne sommes pas prêts à consacrer toute notre vie au travail, nous ne sommes pas pour autant disposés à nous abandonner à la plus totale oisiveté et à renoncer au travail. Celui-ci est perçu comme ce qui nous contraint, mais aussi, lorsqu'il n'est pas l'exercice répétitif d'une activité mécanique, comme ce en quoi nous pouvons trouver une certaine forme d'accomplissement ou d'épanouissement. C'est pourquoi la question du « mieux-vivre » n'est peut-être pas tant une affaire de temps de travail que de modalité du travail. S'il faut réguler le temps de travail, peut-être faut-il aussi chercher à travailler autrement pour améliorer notre qualité de vie ?
I. Le travail comme servitude
1. La vie soumise au travail : le temps de travail est-il nécessairement celui de la servitude ?
À l'idée selon laquelle il suffirait de travailler moins pour vivre mieux est liée une perception négative du travail. Celle-ci s'inscrit dans les fondements même de notre culture qui présente le travail comme la punition à laquelle l'homme fut soumis pour avoir transgressé l'interdiction divine de ne pas consommer le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », dit Dieu à l'homme, et « Tu enfanteras dans la douleur », prédit-Il à la femme ; or, dans l'un et l'autre cas, c'est le terme de travail qui est employé. Le travail est donc perçu comme une souffrance, une peine nécessaire, et l'étymologie du mot lui-même évoque cette idée, puisque ce terme vient du latin tripalium qui désigne un instrument de torture.
De plus, si le travail évoque la souffrance, il évoque également la contrainte, voire l'esclavage et la servitude. Ainsi, dans la Grèce antique, mais aussi dans toutes les sociétés aristocratiques, l'homme libre, l'homme noble ne travaille pas et laisse cette activité aux catégories considérées comme les plus inférieures et les plus méprisables de la société. Comme l'écrit Hannah Arendt dans la Condition de l'homme moderne  :
« Dire que le travail et l'artisanat étaient méprisés dans l'Antiquité parce qu'ils étaient réservés aux esclaves, c'est un préjugé des historiens modernes. Les Anciens faisaient le raisonnement inverse : ils jugeaient qu'il fallait avoir des esclaves à cause de la nature servile de toutes les occupations qui pourvoyaient aux besoins de la vie. »

En d'autres termes, ce n'est pas parce que le travail était réservé aux esclaves qu'il était méprisé, mais parce qu'il était jugé méprisable que l'on faisait en sorte qu'il soit accompli par des esclaves, par ceux qu'Aristote qualifie « d'instruments animés ».
Le travail est donc une notion fortement connotée par les idées de souffrance et de malheur ; il n'est donc pas étonnant que l'opinion selon laquelle il suffirait de travailler moins pour vivre mieux ait pu germer dans certains esprits.
2. Temps de travail et reproduction des forces productives
La question du travail est fortement liée à celle du temps, et il est difficile de traiter cette question sans faire référence à une temporalité propre au travail. Non seulement parce que, comme nous le développerons par la suite, tout travail vise un objectif futur, mais aussi parce que le travail est une activité qui prend du temps, mais qui ne peut pas prendre tout le temps ; en effet, un temps qui n'est pas consacré au travail est nécessaire pour que le travailleur puisse recouvrer des forces productives. Sur ce point, la naissance des sociétés modernes et du système capitaliste n'a pas contribué à améliorer l'image que nous nous faisons du travail. Les descriptions que font du monde ouvrier les écrivains naturalistes du xixe siècle en sont un témoignage criant. On peut considérer qu'en ce domaine temps et argent sont comparables, car si l'on reprend les analyses du travail dans les sociétés capitalistes que développe Marx, de même que la force de travail de l'ouvrier ne peut descendre en dessous d'un certain prix, le temps de travail ne peut dépasser certaines limites. Il faut que le travailleur dispose de suffisamment de revenus et de temps pour renouveler ses forces productives. Autrement dit, dans un tel contexte, le temps, qu'il soit consacré directement au travail ou qu'il soit destiné à d'autres activités, reste soumis aux nécessités de la production des biens et des services, puisque c'est pour permettre son efficacité qu'un temps qualifié de « libre » est accordé au travailleur. Envisagé sous cet angle, le temps libre n'a plus rien à voir avec ce que désigne initialement le terme de loisir.
3. Travail et loisir
Dans un tel contexte, le temps qui n'est pas à proprement parler un temps de travail n'est plus vraiment un temps de loisir. En effet, le loisir, au sens littéral du terme, désigne une activité qui n'a d'autre fin qu'elle-même et non une activité dont le but est de produire un objet qui lui est extérieur. Le terme de loisir se dit en grec ancien scholé et a donné en français « école ». L'école est le lieu où l'on apprend, non dans un but utilitaire mais uniquement pour satisfaire le désir de connaître qu'Aristote considère dans la Métaphysique comme naturel aux hommes. L'école est, à l'origine, le lieu où, libéré des impératifs liés au travail, l'homme peut se consacrer à la seule culture de son esprit. Ce même terme se dit en latin otium et a pour opposé le neg-otium, qui a donné en français le négoce, l'activité intéressée. C'est pourquoi il ne faut pas croire que le travail s'oppose nécessairement à l'oisiveté et que le temps qui n'est pas consacré au travail est un temps d'inactivité. Dans la société antique, l'homme libre n'est pas un paresseux qui passe ses journées à ne rien faire, il se livre à des activités qui ne sont pas soumises à la nécessité matérielle et au besoin. Ainsi, le philosophe ou l'homme politique ne travaille pas, même s'il consacre tout son temps à l'activité qu'il exerce. Pour les Anciens, de telles activités sont à elles-mêmes leur propre fin ; c'est d'ailleurs ce qui explique que la science grecque ait donné lieu à peu de grandes réalisations techniques.
On peut considérer que, pour les Anciens, la vie bonne, la vie qui mérite d'être vécue n'est pas celle consacrée au travail tel que nous l'entendons aujourd'hui : elle est une plutôt une vie consacrée à des activités qui ont en elles-mêmes leur propre fin. Cependant, la modernité a rapidement modifié cette conception et rendu au travail ses lettres de noblesse, tout en réduisant le loisir à un simple divertissement, voire, comme c'est le cas aujourd'hui, à un objet de consommation intégré à la vie économique et source d'emploi. Aujourd'hui, on vend du loisir et certains travaillent tous les jours à organiser et concevoir des activités qui pourront être mises sur le marché pour occuper les moments de loisir de leurs semblables. On est bien loin ici de la scholé des Grecs ou de l'otium des Romains.
II. Le travail comme production de l'homme par lui-même
1. Travail et projet
Pour avancer dans notre réflexion, il convient tout d'abord de préciser que, si le travail est une activité proprement humaine, tous les hommes ne l'ont pas développé de la même manière et qu'il n'occupe pas la même place dans la vie de chacun. En effet, il est des civilisations dans lesquelles on travaille moins que dans d'autres. Ainsi, on ne peut pas, à proprement parler, considérer que les peuples de chasseurs-cueilleurs consacraient une grande partie de leur temps au travail. Chasser, pêcher, cueillir des fruits dans la forêt, ce n'est pas au sens strict travailler. Certes, cela peut demander de gros efforts, mais il s'agit uniquement de tirer profit d'une nature que l'on ne transforme pas, d'un environnement qui reste dans son état initial. Il n'y a véritablement travail que lorsque l'homme transforme la nature et produit à partir d'une matière première des objets qu'il a préalablement conçus.
Le rapport du travail au temps peut être pensé de plusieurs façons. D'une part, il y a la question de la durée du travail, du temps passé au travail dans la vie humaine. Mais d'autre part, il y aussi un second rapport à la temporalité, celui qui est déterminé par le caractère du travail que Marx souligne dans Le Capital, en le définissant comme projet. En effet, Marx n'y présente pas le travail comme une activité de subsistance. Lorsque l'homme transforme la nature uniquement pour produire de quoi survivre, son activité reste soumise à des déterminations naturelles sans pouvoir être considérée comme un réel travail. Pour qu'il y ait travail, il faut que l'homme pense ce qu'il fait avant de le réaliser. C'est en ce sens que le travail est toujours la réalisation d'un projet, une activité par laquelle l'homme se projette dans l'avenir. C'est ce qui fait dire à Marx que le plus mauvais des architectes sera toujours supérieur à la plus habile des abeilles, car cette dernière n'a pas conçu les cellules de cire qu'elle réalise, à la différence de l'architecte qui pense l'édifice qu'il va contribuer à construire. Ici, Marx est encore fortement influencé par Hegel ; celui-ci voit en effet dans le travail, mais aussi dans l'art, une manière de prendre conscience de soi pratiquement, en se reconnaissant dans le produit de ce travail, en y percevant le fruit de sa pensée et de ses efforts, et en les interprétant comme une confirmation de l'impression subjective que chacun a d'exister, une preuve de son existence. En ce sens, travailler permet de vivre mieux, car le travail est ici une immense source de joie. La joie est, en effet, selon Spinoza, l'affect qui est corrélé à une augmentation de la puissance d'agir de l'homme. Or, quand une personne contemple le fruit de son travail, elle contemple le produit de cette puissance d'agir, et plus le travail a été difficile, plus la joie est grande. En ce sens, il est permis de penser que le travail peut, dans certaines conditions, être l'activité par laquelle l'homme se réalise et s'accomplit, une activité par laquelle il devient plus humain et par conséquent qui lui permet de vivre mieux.
Le problème vient aujourd'hui de ce que l'évolution du travail et de son organisation a peut-être réduit cette possibilité de faire du travail une source de joie, et donc un moyen de « mieux vivre ».
2. La dimension historique du travail
Le temps du travail est aussi celui de l'histoire, car la transformation de la nature nécessite à son tour une réadaptation de l'homme à cette nature transformée, et par conséquent une nouvelle transformation de celle-ci… Le travail est donc aussi ce qui permet à l'homme de se produire lui-même dans la longue durée, pour le meilleur et pour le pire. Selon les conditions dans lesquelles il est effectué et selon la manière dont il est accompli, le travail produira aussi bien l'esclave souffrant de sa servitude que l'artisan heureux de contempler son chef-d'œuvre.
Mais surtout, ce qui fait l'historicité du travail vient de sa dimension sociale. Comme le fait remarquer Platon dans La République, un homme seul ne dispose pas du temps nécessaire pour produire tout ce dont il a besoin et surtout tout ce qu'il désire et qui fait l'agrément de l'existence humaine. Il est donc nécessaire, pour qu'il puisse produire tout ce qu'il lui faut pour vivre mieux, de procéder à une division sociale du travail, c'est-à-dire à une répartition des tâches qui permette à chacun d'échanger le produit de son travail contre le produit du travail des autres. Le travail est donc ce qui permet aux hommes de vivre mieux, en tant qu'il est l'activité qui leur permet de produire ce qui rend la vie plus confortable et ce qui libère du temps pour d'autres activités que celles consacrées à sa seule subsistance. Les hommes auraient-ils pu se livrer à la philosophie s'ils n'étaient parvenus, par le travail, à se libérer des nécessités auxquelles ils sont soumis dans la nature ? Comme le souligne Aristote dans la Métaphysique, c'est une fois que les nécessités de la vie et des choses qui intéressent son bien-être et son agrément eurent reçu satisfaction, que l'homme commença à rechercher une discipline de ce genre. Mais parler de l'homme est certainement ici peu approprié : il serait plus judicieux de parler de certains hommes. En réalité, la division sociale du travail n'est pas une répartition équitable : elle se manifeste tout d'abord par la distinction entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas et peuvent se livrer, comme nous l'avons souligné plus haut, aux loisirs. C'est cette division qui est à l'origine de la distinction entre l'homme libre qui ne travaille pas et le reste de la société. Elle repose sur un certain mépris pour le travail qui n'a pas résisté à l'épreuve de l'histoire et a produit un certain renversement des valeurs.
3. Le renversement des valeurs
Si la condition de l'esclave n'a rien d'enviable, il n'est pas certain pour autant que celle du maître lui soit nécessairement préférable. La question se pose donc de savoir, au bout du compte, lequel parvient à vivre mieux. En effet, comme l'a montré Hegel dans un texte de la Phénoménologie de l'esprit, que l'on a coutume de citer sous le titre de « la dialectique du maître et de l'esclave », c'est finalement l'esclave qui parvient à conquérir sa liberté par le travail, tandis que le maître se trouve balayé par le vent. Par son travail, l'esclave produit un monde qui est le sien, qui est le produit de sa pensée et de son action, un monde dans lequel il se reconnaît. En revanche, le maître devient vite dépendant de celui qu'il a réduit en servitude et vit dans un monde qui lui est totalement étranger. On peut donc se demander lequel vit mieux de celui qui travaille moins voire pas du tout, ou de celui qui travaille plus. Dans la mesure où l'on peut considérer avec Emmanuel Mounier que « tout travail contribue à faire un homme autant qu'une chose », on peut constater que le travail est devenu l'activité par laquelle l'homme se réalise et conquiert sa liberté et sa dignité.
Ainsi, la fin des sociétés aristocratiques a entraîné un certain renversement des valeurs : le travail n'est plus considéré comme une activité méprisable, mais bien au contraire comme celle grâce à laquelle l'homme parvient à conquérir sa dignité. Même s'il est vrai que le travail est inégalement réparti, même si certains continuent à pouvoir vivre sans travailler en bénéficiant du travail des autres, ne pas travailler n'est plus considéré comme un honneur, mais plutôt comme une honte. Le chômeur a le sentiment de ne plus être utile et de vivre une existence dénuée de sens, tandis que le rentier est considéré comme suspect et le plus souvent accusé de profiter du travail des autres.
Cependant, si le travail a conquis ses lettres de noblesse en tant qu'activité par laquelle l'homme non seulement produit des choses, mais également se produit lui-même, il n'empêche que la manière dont il est organisé et accompli contribue à rendre la vie plus ou moins humaine et à faire en sorte que la vie vaille ou non la peine d'être vécue. Alors que certains ont le sentiment de s'accomplir dans le travail et, en un certain sens, de vivre mieux grâce à leur travail, d'autres continuent d'avoir le sentiment de perdre leur vie à la gagner. La question de la qualité de vie n'est donc pas seulement une question de quantité de travail, mais aussi de modalités et de nature des tâches à accomplir.
III. Quelle place le travail doit-il occuper dans nos vies ?
1. Le travail et l'œuvre
Dans son livre sur la Condition de l'homme moderne, Hannah Arendt opère une distinction entre le travail et l'œuvre. Alors que le travail désigne l'activité par laquelle l'homme produit des objets utiles à la vie, prise au sens biologique du terme, il ne consiste pas pour Hannah Arendt en une activité spécifiquement humaine. Il serait plutôt la manière propre à certains êtres humains de répondre aux nécessités de la vie. Le travail désigne alors l'activité par laquelle l'homme produit ce qui est destiné à être consommé, c'est-à-dire à être détruit. Produire pour détruire ce qui a été produit, telle est la destinée du travailleur. Nous pouvons d'ailleurs souligner que ce processus se trouve accentué par la société de consommation qui est aussi une société de destruction, puisque le système économique ne peut fonctionner que si chacun renouvelle sans cesse les objets qu'il utilise quotidiennement. C'est ce processus qui est aujourd'hui à l'origine de l'obsolescence programmée. Ainsi envisagé, le travail est une activité anonyme dans laquelle la créativité de l'homme n'est pas convoquée. Le travail est plus l'activité qui permet à l'homme de survivre que celle qui lui permet de vivre mieux.
À l'opposé, l'œuvre désigne la création de ce qui permet à l'homme de s'affranchir des nécessités de la nature, voire de produire un monde non naturel. Ce qui différencie d'ailleurs les produits de l'œuvre des produits du travail, c'est que les premiers sont destinés à perdurer et non à être consommés, c'est-à-dire détruits et renouvelés. Une œuvre d'art, une théorie scientifique, une invention ne seront jamais détruites en tant que telles, même s'il est vrai que le capitalisme marchand, sous sa forme actuelle, a tendance à réduire tous les fruits de l'activité humaine à des produits de consommation.
Envisagée à partir de cette distinction, la solution au problème de la qualité de l'existence humaine, la voie qui peut aider à vivre mieux ne se situe peut-être pas uniquement dans la quantité de travail qu'il conviendrait de diminuer – en termes de durée comme de nombre de biens produits –, mais également dans la qualité de l'activité exercée. Faire en sorte que le travail se rapproche plus de l'œuvre, l'accomplir et l'organiser de manière à ce qu'il devienne une activité plus créative dans laquelle l'individu soit en mesure de s'affirmer et de s'accomplir, c'est probablement le chemin à suivre pour mieux vivre au travail.
2. Travail et organisation du travail
Le travail en tant qu'activité sociale s'inscrivant dans l'histoire des sociétés développées ne peut s'accomplir, comme nous l'avons souligné plus haut, que dans le cadre d'une division sociale. L'évolution de cette division n'a pas seulement donné lieu à une répartition des tâches entre les différents membres de la société : elle a également produit des distinctions sociales et sexuelles qui font que certains travaux ont été réservés à certaines catégories sociales ou à l'un des sexes – les travaux domestiques ayant été plus particulièrement attribués aux femmes. Cette division s'est même accentuée dans la société industrielle puisqu'elle a donné lieu, avec le taylorisme, à une parcellisation des tâches qui a renforcé l'aliénation de l'homme par le travail. Elle a d'une part produit une séparation entre le travail intellectuel et le travail manuel, mais d'autre part, le travail a été organisé de telle sorte qu'une même tâche a été émiettée – pour reprendre l'expression du sociologue Georges Friedman : Le Travail en miettes – en une multiplicité de tâches ne demandant au travailleur aucune forme quelconque de réflexion, d'initiative ni de créativité. C'est cette pulvérisation qui a donné lieu au travail à la chaîne et à la forme d'aliénation qu'il entraîne, et qu'a magistralement illustrée Charlie Chaplin dans Les Temps modernes. Le travail ainsi géré, organisé et administré ne permet plus de vivre mieux, il n'est pas ce par quoi l'homme s'accomplit et se libère ; il est à l'inverse la forme la plus achevée de son aliénation. Être aliéné signifie littéralement être étranger à soi-même, ne plus s'appartenir, ne plus être soi-même, ne plus être l'origine de ses actes et de ses pensées : en d'autres termes, ne plus être libre. Cependant, l'aliénation du travailleur de l'ère industrielle diffère de celle de l'esclave antique. Ce dernier ne s'appartenait pas dans le sens où il était la propriété d'un autre. Il pouvait cependant, lorsqu'il exerçait une activité réclamant un certain effort de conception et de réflexion, se reconnaître dans les produits de son travail. L'aliénation du travailleur moderne est celle d'un homme juridiquement libre, mais dont le travail est devenu anonyme et répétitif. Peut-on encore se reconnaître dans un produit fabriqué en série et pour la production duquel on n'a effectué qu'une seule opération ? Peut-être son concepteur se reconnaît-il en lui, mais certainement pas celui qui ne l'a qu'en partie réalisé. C'est là d'ailleurs la conséquence de la division entre le travail intellectuel et le travail manuel. On peut donc comprendre que celui qui effectue des tâches répétitives et mécaniques n'ait d'autre souci que de travailler moins pour vivre mieux. Encore faut-il d'ailleurs savoir ce que l'on doit entendre par « travailler moins », la diminution du temps de travail proprement dit n'étant pas nécessairement une amélioration lorsqu'elle est compensée par une augmentation de la quantité de produits à réaliser durant une même portion de durée. L'accélération des cadences n'est certainement pas ce qui permet de vivre mieux. La question du « mieux-vivre » ne peut donc se réduire à une diminution de la durée du temps de travail, mais relève également de son organisation et de ses modalités. La problématique serait alors comment travailler mieux et autrement pour vivre mieux.
3. Le travail et le loisir libérés
Vivre mieux, pour l'être humain, c'est principalement vivre libre en ayant pour horizon le bonheur, c'est-à-dire une certaine adéquation avec soi-même. Cette synthèse entre la liberté et la recherche du bonheur se situe dans une certaine mesure à l'intérieur même de la joie spinoziste qui désigne l'affect ressenti par celui qui parvient à agir de manière adéquate et qui sent ainsi sa puissance d'être et d'agir augmenter. Or, lorsque le travail se limite à une activité n'ayant d'autre but que de permettre à celui qui l'exécute de gagner sa vie, lorsque la seule satisfaction qu'il permet d'obtenir est celle procurée pas le salaire, plus ou moins maigre, qu'il procure à la fin du mois, il ne peut être la source d'un « mieux-vivre ». On peut donc comprendre que celui qui travaille dans de telles conditions souhaite travailler moins. Cependant, vivra-t-il mieux pour autant ? Il vivra, certes, un peu moins mal, mais si son activité reste toute aussi pénible, ingrate, répétitive et mécanique qu'elle l'était auparavant, le temps passé au travail restera un temps perdu pour la vie dans ce qu'elle a de proprement humain. Que Charlot visse un boulon huit ou dix heures par jour, même s'il est préférable pour lui de ne le faire que huit heures, il vivra malgré tout son temps de travail comme un temps d'aliénation.
Ce n'est donc pas la diminution du temps ou de l'intensité du travail qui, à elle seule, peut permettre de vivre mieux. Cela est d'ailleurs d'autant plus vrai que la diminution du temps de travail ne met pas nécessairement fin à l'aliénation puisqu'elle est susceptible de déboucher sur une autre forme d'aliénation, celle des loisirs sous leur forme contemporaine. Le loisir, qui était à l'origine l'activité libre par excellence, l'activité qui n'avait d'autre fin qu'elle-même, a évolué de telle sorte qu'il est devenu une des formes de ce divertissement dont Pascal dit qu'il est ce par quoi l'homme se détourne de sa condition. Certes, il reste quelque chose de la dimension gratuite du loisir dans la pratique des arts, de la culture physique, du sport ou du bricolage, mais toutes ces activités ont été intégrées dans notre modèle économique de telle sorte qu'elles sont également devenues des produits de consommation et l'occasion de créer du travail pour leur organisation et la production des objets nécessaires à leur pratique. L'aliénation touche d'ailleurs à son comble lorsque nous nous apercevons qu'une bonne partie de nos loisirs consiste à consommer durant notre temps libre ce que nous avons produit durant le temps de travail. Consommation qui n'est d'ailleurs pas plus libre que le reste, dans la mesure où nous sommes conditionnés par la publicité et les médias qui n'ont de cesse de tout faire pour nous ravir du « temps de cerveau », pour reprendre l'expression utilisée, avec le plus total cynisme, par un dirigeant d'une grande chaîne de télévision.
Pour vivre mieux, il faudrait donc certainement libérer le travail et les loisirs des exigences imposées par la société de consommation, afin de véritablement faire en sorte que ces activités contribuent un peu plus à un réel bonheur humain et participent à la réalisation de ce qui nous est réellement utile, en donnant à ce terme le sens que lui confère Spinoza. Ce qui est vraiment utile, tant du point de vue de l'utile propre – pour l'individu – que de l'utile commun – pour la société – renvoie à ce qui contribue à l'augmentation de notre puissance d'être et d'agir, de notre inventivité et de notre créativité, et non à ce qui renforce notre aliénation.
Le progrès des techniques nous obligera peut-être à nous orienter dans cette voie, car le jour où les machines et les robots pourront travailler à notre place, il ne nous restera plus, outre la conception de machines de plus en plus performantes, que ce qui est de l'ordre de l'œuvre, c'est-à-dire d'une activité qui n'est pas quantifiable et qui contribue à améliorer la qualité de notre vie dans ce qu'elle a de réellement humain.
Conclusion
Il ne suffit donc pas de travailler moins pour vivre mieux, il faut surtout travailler mieux et autrement. Certes, la diminution du temps de travail ou la réduction des cadences peut améliorer les conditions de vie des hommes, mais cela ne suffit pas : il est nécessaire aussi que le travail soit l'occasion pour l'homme d'exercer son esprit d'initiative, sa créativité et son inventivité, afin qu'il puisse être pour lui une source de joie. Pour parvenir à une telle libération du travail et des loisirs, la manière dont le travail est organisé et ses modalités d'exercice doivent évoluer. Cette évolution sera peut-être la conséquence du progrès technologique, à moins que celui-ci n'engendre de nouvelles formes d'aliénation.