Faut-il démontrer pour savoir ? (S, juin 2016)

Énoncé

Faut-il démontrer pour savoir ?
Comprendre le sujet
Il importe ici d'être très attentif à l'intitulé du sujet. « Faut-il démontrer pour savoir ? », ce n'est pas « Peut-on démontrer pour savoir ? » ou « Doit-on démontrer pour savoir ? ». L'expression « faut-il » évoque l'idée de nécessité, tandis que « peut-on » évoque la possibilité et « doit-on » l'obligation. En d'autres termes, la nécessité étant le caractère de ce qui ne peut pas ne pas être ou ne peut être autrement qu'il n'est, la question sous-entend qu'un réel savoir, un savoir digne de ce nom, ne peut pas ne pas être démontré. C'est donc cette hypothèse qui est ici mise en question et qu'il va falloir analyser.
Il faut également, pour bien comprendre le sujet, définir précisément le terme de démonstration et préciser à quel type de raisonnement l'on a affaire lorsque l'on parle de démonstration.
De même, le terme de savoir est ici à interroger et à distinguer de termes voisins comme celui de science ou de connaissance.
Les différentes disciplines de l'esprit doivent également être prises en considération. Démontre-t-on de la même façon lorsque l'on fait des mathématiques, lorsque l'on pratique les sciences de la nature ou lorsque l'on développe une réflexion philosophique ? La démonstration est-elle toujours nécessaire dans ces diverses disciplines pour accéder au savoir ?
Mobiliser ses connaissances
Notions et distinctions utiles
– Toute la partie du programme regroupée sous la rubrique : « La raison et le réel ».
– Principalement, bien évidemment, la démonstration, mais aussi la vérité ainsi que la théorie et l'expérience.
Repères du programme
Analyse/ synthèse ; cause/ fin ; formel/ matériel ; intuitif/ discursif ; médiat/ immédiat ; objectif/ subjectif ; principe/ conséquence.
Œuvres pouvant servir de référence
– La théorie du syllogisme chez Aristote dans les Analytiques.
– Descartes, Discours de la méthode.
– Spinoza, Traité de la réforme de l'entendement.
– Pascal, De l'esprit de géométrie.
– David Hume, Enquête sur l'entendement humain.
– Kant, Critique de la raison pure.
– Gaston Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique.
Procéder par étapes
Problématiser
Commencer par analyser la notion de démonstration afin d'en préciser les limites et de soulever les difficultés auxquelles conduit la thèse selon laquelle il faudrait nécessairement démontrer pour savoir. Si tout savoir est démontrable et si la démonstration peut se définir comme un raisonnement allant des principes à leurs conséquences, est-il possible de fonder la démonstration sur des principes eux-mêmes démontrables ?
Élaborer un plan détaillé du développement
Dans une première partie, il faut tirer toutes les conséquences de l'hypothèse mise en question par le sujet en précisant ce qui fait à la fois la puissance et la faiblesse du raisonnement démonstratif. La démonstration se présente comme un raisonnement formellement rigoureux, mais dont le contenu peut parfois apparaître comme douteux.
Une fois les limites de la démonstration identifiées, il faudra s'interroger sur la voie à suivre pour les dépasser et déterminer sur quel fondement établir les principes d'une démonstration valide. Faut-il considérer qu'en raison des limites de la démonstration aucun savoir n'est accessible et glisser vers le scepticisme ou n'y a-t-il pas une issue possible en définissant des critères de vérité spécifiques aux prémisses du raisonnement déductif ?
Enfin, la dernière partie déclinera les différentes formes de démonstration possibles en fonction des multiples domaines du savoir et s'interrogera sur les limites de notre pouvoir de connaître.

Corrigé

Introduction
Affirmer que tout savoir nécessite d'être démontré pour être considéré comme vrai peut sembler aller de soi. Il n'est pas rare, lorsque nous énonçons une affirmation, quelle qu'en soit la teneur, que notre interlocuteur reste dubitatif et nous demande de démontrer ce que nous avançons.
Cependant, si l'on analyse le sens même de la notion de démonstration, on se trouve confronté à une difficulté qui peut paraître insurmontable. En effet, la démonstration relève d'un raisonnement de type déductif, c'est-à-dire d'un enchaînement logique de propositions par lequel on dégage toutes les conséquences implicitement présentes dans le ou les principes sur lesquels s'appuie cette opération. Se pose alors la question de la valeur à accorder aux principes, c'est-à-dire de la vérité des propositions premières et fondamentales de la démonstration. Si tout savoir doit nécessairement être démontré, il s'avère, en conséquence, nécessaire de démontrer également les principes de la démonstration afin de juger qu'ils renvoient eux-mêmes à un véritable savoir et qu'ils ne sont pas des fictions de notre imagination. De même se pose la question de la validité des règles logiques que nous utilisons pour construire la démonstration. Comment savons-nous que ces principes sont les bons ? Ce n'est certainement pas par une démonstration.
Il semble donc que l'affirmation de la nécessité de démontrer pour savoir conduise nécessairement à une impasse, celle de la régression à l'infini. Pour être certains que les principes de la démonstration sont vrais, il faudrait les démontrer également, c'est-à-dire les déduire d'autres principes qu'il faudrait également démontrer à partir d'autres principes et ainsi de suite à l'infini. Par conséquent, soit la démonstration est impossible et aucun savoir n'est accessible, soit il ne faut pas seulement démontrer pour savoir, mais il faut aussi savoir pour démontrer. Il faudrait, en effet, posséder la science même des principes et des règles de la démonstration pour pouvoir conduire un raisonnement déductif aboutissant à un savoir véritable. Mais alors cela signifierait que cette science est constituée d'un savoir non-démontrable et reconnaissable en fonction d'un tout autre critère dont il faudrait préciser en quoi il consiste.
I. Démontrer pour savoir
1. Le sens de la démonstration
La démonstration se définit tout d'abord comme un raisonnement déductif procédant de principe(s) à conséquence. Il s'agit d'une inférence, c'est-à-dire, en premier lieu, d'un procédé logique consistant à parvenir à affirmer la vérité d'une proposition à partir des liens qu'elle entretient avec d'autres propositions. L'une des formes les plus classiques de la démonstration déductive est celle théorisée par Aristote et qui se nomme le syllogisme. Le syllogisme est un raisonnement formé de trois propositions, deux principales et une conclusion qui en résulte. Parmi les exemples de syllogismes, le plus célèbre est le suivant :
« Tous les hommes sont mortels.
Or, Socrate est un homme.
Donc Socrate est mortel. »

Dans ce raisonnement, les deux premières propositions qui ont valeur de principes ou de prémisses se subdivisent en deux. La première est appelée majeure, car elle contient le terme qui a la plus grande extension, l'ensemble qui contient le plus grand nombre d'éléments, c'est-à-dire celui des êtres mortels. La seconde est appelée mineure, car elle contient le terme qui a la plus petite extension, ici Socrate, qui est un élément unique. Aussi, comme Socrate fait partie de l'ensemble des hommes et que l'ensemble des hommes est inclus dans celui des mortels, Socrate appartient nécessairement à l'ensemble des mortels. On pourrait donc en conclure qu'à l'aide d'un tel raisonnement, on a pu démontrer le caractère mortel de Socrate. Cependant, sait-on vraiment quelque chose de plus après avoir effectué ce raisonnement ? Est-il vraiment nécessaire de démontrer que tel ou tel homme est mortel pour le savoir ?
2. Les limites de la démonstration
En réalité, le savoir qui est le nôtre au sujet de la mortalité des êtres vivants est un savoir empirique, c'est-à-dire un savoir issu de l'expérience. Comme le souligne Spinoza dans son Traité de la réforme de l'entendement  :
« Je sais par expérience vague que je mourrai ; si je l'affirme, en effet, c'est que j'ai vu d'autres êtres semblables à moi rencontrer la mort, bien que tous n'aient pas vécu le même espace de temps et ne soient pas morts de la même maladie. »

En d'autres termes, Spinoza nous apprend ici que la connaissance que nous avons de notre condition mortelle n'est pas le produit d'une déduction, mais d'une induction. C'est à partir de la perception d'une multitude de cas particuliers que j'en conclus une proposition plus générale. Cependant, le savoir auquel ce raisonnement aboutit est beaucoup moins fiable que la déduction, dans la mesure où il ne présente aucun caractère de nécessité : il suffit que l'on me présente un seul contre-exemple pour que cet enchaînement de propositions se trouve invalidé. Certes, jusqu'à ce jour personne n'a encore jamais rencontré un homme qui aurait vécu au-delà des limites jugées normales de la vie humaine, mais rien dans le raisonnement inductif ne prouve l'impossibilité qu'un tel cas puisse être rencontré. Par conséquent le syllogisme, par lequel je sais que Socrate est mortel, n'est qu'une démonstration déductive apparente, dans la mesure où il s'appuie sur des principes qui résultent, quant à eux, d'un raisonnement inductif qui ne présente aucune apodicticité, autrement dit aucune nécessité logique. On pourrait, certes, tenter de démontrer les prémisses, mais on serait alors confronté, comme cela a été souligné dans l'introduction, à cette impasse logique que l'on nomme régression à l'infini.
3. Le formalisme de la démonstration
Il convient également de préciser que, si la démonstration logique et déductive est une condition nécessaire à la constitution du savoir, elle n'en est pas une condition suffisante. En effet, dans la mesure où ce qui définit la structure d'un raisonnement déductif, comme le syllogisme, c'est uniquement sa forme, rien dans cet enchaînement de propositions ne permet de vérifier le contenu des propositions qui le constituent. C'est pourquoi les logiciens distinguent d'ailleurs entre la vérité matérielle d'une proposition et la validité formelle d'un raisonnement. Prenons, par exemple, le syllogisme suivant :
« Tous les lampadaires sont des mammifères.
Or, mon téléviseur est un lampadaire.
Donc mon téléviseur est un mammifère. »

Du point de vue du contenu des propositions, tout est faux et la totalité du raisonnement est totalement absurde. Nous savons tous que les lampadaires ne sont pas des mammifères et qu'un téléviseur n'est pas un lampadaire. En revanche, d'un point de vue purement formel, ce raisonnement est exactement conçu de la même façon que celui auquel il a été fait référence précédemment et qui aboutit à la conclusion que Socrate est mortel. Il s'agit d'un syllogisme de la forme :
« Tous les A sont B.
Or C est A.
Donc C est B. »

On peut dans ce raisonnement remplacer chacun des termes par une variable indéterminée et cela n'en affecte aucunement la validité logique.
Il semble donc difficile, si la démonstration ne peut suffire à vérifier ses propres principes et si elle ne peut suffire à attester de la vérité d'un énoncé, d'en faire la voie royale qui mène au savoir. S'il faut parfois démontrer pour savoir, cela ne suffit pas ; et si les principes du savoir ne sont pas démontrables, cela signifie-t-il que le savoir est inaccessible ou faut-il reconnaître la vérité des principes en fonction d'un autre critère que la qualité d'être démontrable ?
II. Les principes de la démonstration
1. L'impossibilité de démontrer les principes doit-elle nous conduire au scepticisme ?
Envisagée sous l'angle purement logique, la démonstration semble donc confirmer ce qu'écrit Descartes dans le Discours de la méthode au sujet du syllogisme :
« […] pour la logique, ses syllogismes et la plupart de ses autres instructions servent plutôt à expliquer à autrui les choses qu'on sait ou même, comme l'art de Lulle, à parler, sans jugement, de celles qu'on ignore, qu'à les apprendre. »

Son incapacité à attester de la vérité de ses propres principes pourrait même nous conduire à penser avec Pascal que le projet de constituer un savoir certain fondé en raison est vain et qu'il n'est, en un certain sens, qu'une manifestation de l'orgueil démesuré de l'esprit humain. Pascal dénonce, en effet, dans De l'esprit de géométrie, la régression à l'infini à laquelle conduit nécessairement toute tentative de démonstration qui se voudrait conséquente. Il souligne pour cela, contre Descartes, l'impossibilité d'élaborer une méthode suffisamment rigoureuse pour accéder à la vérité :
« Certainement cette méthode serait belle, mais elle est absolument impossible : car il est évident que les premiers termes qu'on voudrait définir en supposeraient de précédents pour servir à leur explication, et que de même les premières propositions qu'on voudrait prouver en supposeraient d'autres qui les précédassent ; et ainsi il est clair qu'on n'arriverait jamais aux premières. »

Cette critique de la possibilité d'accéder au savoir par la démonstration conduit chez Pascal à privilégier le cœur par rapport à la raison, c'est-à-dire à accorder la primauté à la foi. Cependant, cette attitude de défiance vis-à-vis de la raison et de sa capacité à démontrer peut également conduire au scepticisme, c'est-à-dire à une attitude consistant à douter de tout et rendant impossible toute forme de pensée.
2. Du doute sceptique au doute méthodique
Douter consiste à suspendre son jugement, à ne rien affirmer ni nier catégoriquement, à rester toujours dans l'indécision. Cette attitude, qui fut défendue par un important courant de la philosophie antique, présente l'inconvénient, si on la pousse à l'extrême, de condamner celui qui l'adopte au silence et à l'inaction, à l'aphasie et à la paralysie. En effet, si je ne suis certain de rien, je ne peux plus parler, dans la mesure où toute parole prétend toujours dire quelque chose de quelque chose, mais je ne peux pas non plus agir, car toute action poursuit un but et pose cet objectif comme préférable à un autre. Or, comme je doute de tout, je ne peux rien affirmer et me trouve dans l'incapacité d'émettre une quelconque préférence. La seule attitude possible pour le sceptique est donc le silence ou, comme la pratiquait le philosophe sceptique Pyrrhon (360-275 av. J.-C.), l'ironie sous sa forme la plus radicale. L'ironie pyrrhonienne ne consiste pas, à l'instar de celle que pratiquait Socrate, à servir d'instrument pour rechercher la vérité, mais à cultiver l'ambiguïté en affirmant toujours une chose et son contraire.
Le scepticisme qui, en renonçant à toute forme de démonstration, renonce à toute forme de savoir conduit à une paralysie de l'esprit qui amènera un philosophe comme Spinoza à qualifier ceux qui se réclament de ce courant « d'automates dénués de pensée ».
Cependant, l'usage que font du doute les sceptiques ne repose-t-il pas finalement sur une méconnaissance des vertus même de la suspension du jugement ?
Ces vertus positives du doute vont être révélées par Descartes qui, bien que critique envers la logique, va justement montrer que la démonstration n'est possible et ne permet d'accéder au savoir qu'à la condition de ne pas en faire la seule voie menant à la vérité, principalement pour ce qui concerne les vérités premières, les principes mêmes de la démonstration.
En effet, plutôt que de faire du doute un obstacle au savoir, Descartes va en faire un outil de reconnaissance pour les vérités premières qui, bien qu'indémontrables, n'en sont pas moins vraies, car elles relèvent de l'évidence, c'est-à-dire de la vérité qui se perçoit immédiatement en s'offrant à nous dans la clarté même du vrai. C'est cet usage du doute qui est préconisé par Descartes dans le premier précepte de sa méthode :
« Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle : c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention ; et de ne comprendre rien de plus en mes jugements, que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute. »

Ainsi, lorsque l'esprit est dans l'impossibilité de douter d'une assertion, lorsque ce doute confirme plus l'affirmation qu'il ne l'infirme, il se trouve face à une vérité indubitable et par conséquent évidente, une vérité qui peut servir de modèle à toutes les autres et valoir comme vérité première. C'est ce précepte que va appliquer Descartes dans la démarche du cogito  : après avoir quasiment tout réfuté par le doute, aussi bien les connaissances issues des sens et de l'expérience que celles auxquelles l'esprit accède par sa seule puissance, il ne peut plus qu'affirmer cette proposition « Je suis, j'existe ». Il s'agit d'une proposition indubitable, car dans la mesure où le doute nécessite un sujet du doute, plus je doute que j'existe plus je m'affirme comme existant ; mais aussi d'une proposition indémontrable, car elle n'est pas inférée d'une autre proposition. Cependant, elle n'en est pas moins vraie, elle est évidente, elle est la vérité qui se voit – évidence vient du verbe latin videre qui signifie voir – immédiatement avec les yeux non du corps, mais de l'esprit.
3. La vérité se reconnaît à son propre signe
Ainsi, poser l'évidence comme étant le propre des vérités premières permet, tout en montrant les limites de la démonstration dans l'accès au savoir, de ne pas la rendre totalement inopérante, mais de préciser les conditions de l'usage que l'on peut en faire. Cependant, la démarche cartésienne reste critiquable dans la mesure où elle s'appuie sur une méthode à l'adresse de laquelle on pourrait formuler les mêmes critiques que celles qui ont permis de saisir les limites de la démonstration. En effet, affirmer la nécessité d'une méthode pour atteindre le savoir tombe également sous le coup de l'objection affirmant que cette manière de procéder conduit nécessairement à une régression à l'infini. C'est cette critique que va développer Spinoza dans son Traité de la réforme de l'entendement à l'encontre de l'idée même de méthode. Pour ce faire, Spinoza va recourir à l'analogie avec la technique :
« Pour forger le fer en effet, on a besoin d'un marteau et pour avoir un marteau il faut le faire ; pour cela un autre marteau, d'autres instruments sont nécessaires et, pour avoir ces instruments, d'autres encore et ainsi de suite à l'infini ; par où l'on pourrait s'efforcer vainement de prouver que les hommes n'ont aucun pouvoir de forger le fer. »

Par cette analogie, Spinoza explique en quoi l'idée de méthode est en elle-même problématique. En effet, de même que les hommes ont pu commencer à produire des outils avant même de disposer d'outils pour les fabriquer, il n'est pas nécessaire pour accéder au savoir de disposer d'une méthode qui nécessiterait pour être élaborée que l'on dispose d'une autre méthode et ainsi de suite à l'infini. C'est pourquoi, pour Spinoza, seule la réflexion vaut comme méthode pour accéder au savoir, il n'est pas nécessaire de recourir à une méthode qui peut apparaître comme lui étant extérieure. Il suffit que le savoir s'examine lui-même en produisant les idées des idées qui le constituent pour parvenir à distinguer les idées vraies des idées fictives. C'est en ce sens que selon lui « la vérité se reconnaît à son propre signe ». Pour qu'une idée soit reconnue comme vraie ou adéquate, il suffit que l'esprit en saisisse toute la cohérence interne. De même que les premiers hommes ont commencé par utiliser les outils que la nature leur offrait pour commencer à forger le fer, c'est donc en partant de l'idée vraie que nous avons que nous posons les bases du savoir à partir desquelles nous pouvons construire des démonstrations qui nous permettent d'aller plus loin. Cette démarche est d'ailleurs celle à laquelle recourt Spinoza dans l'Éthique, son livre majeur qui est rédigé selon la méthode géométrique et qui est principalement constitué de définitions et de propositions immédiatement suivies pour chacune d'elles de leur démonstration.
III. Savoir philosophique et connaissance scientifique
Si la démonstration peut donc fonctionner pour accéder au savoir à la condition de poser des principes, quant à eux indémontrables, il convient peut-être pour clarifier cette réflexion de distinguer la manière dont elle s'exerce selon les différents domaines du savoir et les différents objets de connaissance.
1. La démonstration mathématique
Le propre des mathématiques est d'être une science qui, bien que pouvant servir d'outil intellectuel aux sciences expérimentales, ne dépend d'aucun objet d'expérience précis et qui n'a besoin, par conséquent, d'aucune procédure expérimentale pour vérifier les conclusions de ses démonstrations. Personne n'a jamais observé un cercle parfait ni eu l'expérience sensible de la racine carrée. Il n'empêche que nous pouvons déduire toutes les propriétés de ces divers objets par le seul raisonnement et que nous pouvons d'ailleurs ensuite utiliser ces savoirs dans des domaines comme la physique ou l'astronomie, voire dans les sciences humaines et sociales lorsqu'elles utilisent des statistiques ou des probabilités.
Quoi qu'il en soit, la science mathématique est à ce point étrangère à l'expérience sensible qu'elle est en mesure de construire des systèmes cohérents ne correspondant à aucune donnée empirique. Cela se vérifie tout particulièrement en géométrie, puisque la découverte des géométries non-euclidiennes nous a permis de concevoir d'autres espaces que celui à trois dimensions dans lequel nous vivons. C'est en voulant démontrer par l'absurde le postulat d'Euclide, qui affirme que deux parallèles ne se rencontrent jamais, que des mathématiciens ont pu découvrir la possibilité de construire d'autres géométries. Une démonstration par l'absurde consiste à partir du principe inverse de celui que l'on veut démontrer. Si, à l'issue du raisonnement, on parvient à des incohérences, cela prouve que ce principe inverse est faux et donc que son opposé est vrai. Aussi, certains mathématiciens, comme Saccheri au xviie siècle puis Riemann et Lobatchevski au xixe, se sont aperçus, après avoir tenté de prouver par l'absurde le postulat des parallèles, que l'on pouvait très bien postuler, par exemple, que deux parallèles se rencontrent en un point à l'infini, et construire une autre géométrie et par conséquent un autre espace totalement différent de celui de notre expérience commune. S'il en va ainsi, c'est que la science mathématique présente un caractère fortement formel et que toute théorie mathématique est en réalité une axiomatique, c'est-à-dire un système reposant sur des axiomes, des propositions indémontrables qui ne sont vraies qu'à l'intérieur du système qu'elles permettent de construire. On comprend mieux ainsi en quoi les sciences mathématiques ne sont pas expérimentales et en quoi leurs démonstrations s'effectuent de manière totalement a priori.
2. La méthode scientifique
Dans une certaine mesure, on peut considérer que la science relève plus de la connaissance que d'un savoir. En effet, alors que le savoir ne relève que de la perception que l'esprit a de lui-même et de ce qu'il est capable de produire en ne recourant qu'à ses seules ressources, la connaissance est toujours connaissance d'un objet, c'est-à-dire étymologiquement d'une chose qui est « jetée devant » un sujet. Ce que cherche à connaître le scientifique, le physicien, le chimiste ou le biologiste, mais cela peut aussi valoir en un certain sens pour les sciences humaines et sociales, est une réalité objectivée et perceptible dans le cadre d'une expérience, c'est-à-dire d'un rapport sensible au monde. La question se pose alors de savoir s'il faut démontrer pour connaître et, si c'est le cas, de préciser sur quels principes doit s'appuyer le scientifique pour élaborer ses démonstrations.
On pourrait croire dans un premier temps qu'il suffit d'observer l'expérience pour en tirer une connaissance. Une telle manière de procéder relèverait d'une certaine forme d'empirisme et reviendrait donc à croire que toute connaissance provient de l'expérience – empeiria en grec ancien – et consisterait peut-être plus à montrer qu'à démontrer. En effet, si l'on se situe dans une perspective purement empiriste, la seule démonstration possible relève de l'induction, c'est-à-dire de l'inférence d'une règle générale à partir de l'observation et du constat d'une multiplicité de cas identiques. C'est, par exemple, parce que j'ai pu observer qu'à chaque fois que j'élève la température de l'eau à plus de 100° celle-ci se met à bouillir que j'ai pu inférer la loi selon laquelle l'eau bout à 100°.
Cependant, la conception inductive et empiriste de la démonstration ne va pas sans poser problème et présente certains aspects contradictoires. Comment peut-on à la fois affirmer que toute connaissance provient de l'expérience et établir des lois scientifiques que nous pensons, que nous le voulions ou non, comme nécessaires alors que rien dans l'expérience ne permet de penser la nécessité. Le philosophe anglais David Hume a beau considérer que l'affirmation selon laquelle le soleil ne se lèvera pas demain est une hypothèse tout aussi recevable que la proposition inverse :
«  Le soleil ne se lèvera pas demain, cette proposition n'est pas moins intelligible et elle n'implique pas plus contradiction que l'affirmation : il se lèvera. Nous tenterions en vain d'en démontrer la fausseté. »

Il n'empêche que nous pensons les lois qui régissent la révolution des astres comme nécessaires et que nous ne tirons pas le concept de nécessité de l'expérience, pas plus d'ailleurs que celui de causalité que nous utilisons, par exemple, pour établir une relation entre l'élévation de la température de l'eau et son ébullition. Par conséquent, nous sommes conduits à penser que, pour établir ses démonstrations, le scientifique ne s'appuie par uniquement sur l'expérience, mais doit aussi s'appuyer, comme l'a exposé Kant dans la Critique de la raison pure, sur des concepts a priori, c'est-à-dire des concepts constitutifs de notre pouvoir de connaître, tels ceux de nécessité ou de causalité, et que nous appliquons à l'expérience. Aussi, s'il faut démontrer pour connaître dans les sciences, il importe pour bien faire de la science de savoir que celle-ci n'est pas un simple « compte rendu » de l'expérience, mais une construction organisant les données empiriques à partir d'éléments a priori qui leur sont appliqués. Cela se vérifie d'ailleurs dans la méthode expérimentale qui n'a rien d'empirique étant donné qu'elle consiste à élaborer un processus de vérification d'hypothèse à partir d'éléments théoriques préalablement construits. C'est d'ailleurs ce qui fait dire à Gaston Bachelard que toute expérience scientifique est une « théorie matérialisée ».
Cela étant dit, une dernière question se pose : qu'en est-il de la connaissance des conditions même de l'expérience dont, par définition, nous ne pouvons avoir l'expérience puisqu'elles lui sont antérieures ? Peut-on produire à leur sujet un savoir en usant uniquement de la seule puissance de l'esprit ou cette connaissance nous est-elle inaccessible ?
3. La métaphysique et les preuves de l'existence de Dieu
Cette question est celle qui se situe au cœur même de l'ouvrage majeur de Kant, la Critique de la raison pure, et qui peut se résumer ainsi : la métaphysique peut-elle être une science ? La métaphysique désigne la discipline que l'on qualifie depuis Aristote de philosophie première puisqu'elle se veut la science des principes mêmes de la nature, méta/ physique pouvant se comprendre comme ce qui est premier par rapport à la nature – phusis en grec ancien. Cette antériorité fait que, comme nous l'avons souligné précédemment, nous ne pouvons avoir d'expérience de ce que la métaphysique pose comme ses objets – l'âme, le monde et Dieu –, dans la mesure où ces derniers sont posés comme les conditions même de l'expérience et qu'ils lui sont antérieurs. C'est pourquoi le discours qui peut être tenu à leur sujet ne peut être que spéculatif. Il ne peut se situer qu'au seul niveau des idées sans jamais pouvoir faire l'objet d'une quelconque vérification expérimentale. C'est en raison de cette dimension purement spéculative de la métaphysique que Kant va considérer que cette dernière ne peut accéder au statut de science, quelle que soit la rigueur des démonstrations qui la constituent. Dans la mesure où les objets de la métaphysique sont les idées de la raison pure, c'est-à-dire des concepts ne correspondant à aucun objet perceptible dans l'expérience, les démonstrations que l'on peut établir à leur sujet sont invérifiables bien qu'incontestables. Kant expose d'ailleurs, dans la partie de la Critique de la raison pure qui s'intitule « la dialectique transcendantale », que, dans la mesure où la raison tourne en quelque sorte à vide lorsqu'elle élabore des démonstrations métaphysiques, elle est en capacité de démontrer avec autant de rigueur une thèse et celle qui lui est opposée. Par exemple, la raison peut tout aussi bien démontrer que le monde a un commencement dans le temps et qu'il est limité dans l'espace que la thèse opposée selon laquelle le monde existe de toute éternité et n'est pas limité dans l'espace.
Cette critique de la métaphysique va également concerner les preuves de l'existence de Dieu, par exemple celle que l'on qualifie d'ontologique parce qu'elle démontre l'existence de Dieu à partir de son essence, c'est-à-dire de sa définition. Cette déduction peut se résumer ainsi : si Dieu est l'être parfait par excellence, il ne peut qu'exister, puisque s'il n'existe pas, il perd une perfection et n'est plus Dieu. Kant remet en question cette prétendue preuve en mettant en évidence que l'existence n'est pas un prédicat, c'est-à-dire n'est pas une propriété appartenant à la nature d'un être. Qu'une chose soit posée comme existante ou non, elle ne change pas pour autant de nature. Kant prend l'exemple d'une somme d'argent, cent thalers : que j'aie cette somme dans ma poche ou que je l'imagine, cela fera toujours cent thalers.
Cette critique de la métaphysique nous montre qu'il ne suffit pas de démontrer pour savoir, mais qu'il faut également s'interroger sur ce qui fait l'objet de la démonstration pour savoir si ses conclusions sont recevables ou non. Kant établit ainsi par sa démarche critique les limites de la connaissance et du savoir. Nous ne pouvons connaître que les phénomènes, c'est-à-dire les choses dont nous avons l'expérience et telles que nous les percevons au travers de nos facultés de connaissance, mais nous ne pouvons pas connaître la chose en soi, c'est-à-dire le réel tel qu'il est indépendamment de nous.
Conclusion
Il ne faut donc pas nécessairement démontrer pour savoir, il faut aussi savoir pour démontrer, étant donné que la démonstration n'est pas en mesure d'établir la vérité des principes sur lesquels elle s'établit et se construit. C'est pourquoi le recours à l'évidence intellectuelle est requis chez des philosophes comme Descartes ou Spinoza pour permettre d'établir la vérité de leurs démonstrations.
La démonstration peut même parfois être à l'origine d'un savoir illusoire en raison de sa rigueur formelle qui fait oublier le caractère souvent fragile et incertain de son contenu.
Aussi faut-il nécessairement soumettre la démonstration à la réflexion et à la critique pour nous éviter de sombrer dans de vaines et creuses spéculations sources d'erreurs et d'illusions.