La politique échappe-t-elle à l'exigence de vérité ? (S, juin 2015)

Énoncé

La politique échappe-t-elle à l'exigence de vérité ?
Comprendre le sujet
Il s'agit d'examiner le lien qui unit ou oppose la politique et l'exigence de vérité. S'il semble que la politique « échappe » de fait à l'exigence de vérité, ne lui faut-il pas, en droit, tâcher de la respecter ?
La politique (du grec polis, « cité ») désigne le gouvernement des hommes réunis dans une communauté (« cité »). On y rencontre deux types de questions : l'une relative aux moyens (l'exercice concret du pouvoir), l'autre aux finalités (le bien public : justice, ordre, prospérité).
L'exigence de vérité désigne le souci de fonder ses jugements et ses actes sur des idées conformes à la réalité. Elle exclut donc aussi bien l'ignorance que l'erreur, l'illusion ou encore le mensonge.
L'opinion commune et sa remise en question
La politique semble étrangère à l'exigence de vérité, car en matière de bien commun et de justice publique, il semble qu'il n'y ait pas de vérité, mais seulement des opinions variées, changeantes, voire contradictoires. Si certains le déplorent, craignant que le mensonge, l'erreur et l'illusion triomphent en politique, d'autres s'en félicitent, jugeant qu'il y a là une condition essentielle à la liberté d'expression.
Toutefois, à l'inverse, sans l'exigence de vérité, la politique ne risque-t-elle pas de sombrer dans la violence et l'injustice des rapports de force entre opinions rivales, qu'elle a précisément à charge de conjurer ? Qu'est-ce qui, en dehors de l'exigence de vérité, pourrait encore guider le jugement politique ?
Mobiliser ses connaissances
Notions et distinctions utiles
– La notion de politique renvoie aux chapitres sur l'État, la société, les échanges, la justice et le droit.
– La notion de vérité fait elle-même l'objet d'un chapitre au programme.
– La distinction de l'opinion et de la vérité.
– La justice et le droit, opposés à la force.
– La recherche de la vérité (pensée comme simple exigence) distinguée de la possession de la vérité (considérée comme réellement existante).
Repères du programme à mobiliser
En fait/ en droit ; idéal/ réel ; persuader/ convaincre.
Citations pouvant servir de référence
« Plaisante justice qu'une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » Blaise Pascal, Pensées, fragment 294, classement Brunschvicg.
« Le genre humain ne mettra pas fin à ses maux avant que la race de ceux qui, dans la rectitude et la vérité, s'adonnent à la philosophie n'ait accédé à l'autorité politique. » Platon, Lettre VII.
Textes de référence
Cet extrait du fameux discours de Calliclès (Platon, Gorgias), sophiste et adversaire de Socrate, développe une charge vigoureuse contre la philosophie, incapable à ses yeux de gouverner une cité. C'est à la force des hommes éloquents, non à cette ridicule exigence de vérité des philosophes, qu'il convient de s'en remettre en matière politique.
« Certes, ce sont les faibles, la masse des gens, qui établissent les lois, j'en suis sûr. C'est donc en fonction d'eux-mêmes et de leur intérêt personnel que les faibles font les lois, qu'ils attribuent des louanges, qu'ils répartissent des blâmes. Ils veulent faire peur aux hommes plus forts qu'eux et qui peuvent leur être supérieurs. C'est pour empêcher que ces hommes ne leur soient supérieurs qu'ils disent qu'il est vilain, qu'il est injuste, d'avoir plus que les autres, et que l'injustice consiste justement à vouloir avoir plus. Car, ce qui plaît aux faibles, c'est d'avoir l'air d'être égaux à de tels hommes, alors qu'ils leur sont inférieurs.
[…] Or, au contraire, il est évident, selon moi, que la justice consiste en ce que le meilleur ait plus que le moins bon et le plus fort plus que le moins fort. Partout il en est ainsi, c'est ce que la nature enseigne, chez toutes les espèces animales, chez toutes les races humaines et dans toutes les cités ! Si le plus fort domine et s'il est supérieur à lui, c'est là le signe que c'est juste. 
[…] cet homme [le philosophe], aussi doué soit-il, ne pourra jamais être autre chose qu'un sous-homme, qui cherche à fuir le centre de la Cité, la place des débats publics, « là où, dit le poète, les hommes se rendent remarquables ». Oui, un homme comme cela s'en trouve écarté pour tout le reste de sa vie, une vie qu'il passera à chuchoter dans son coin avec trois ou quatre jeunes gens, sans jamais proférer la moindre parole libre, décisive, efficace. »
Platon, Gorgias.
Réfutant la position sophistique qui tend à séparer l'exercice du pouvoir de la recherche de la vérité, Platon, par la bouche ici de Socrate, entend défendre le projet d'un gouvernement éclairé où l'exigence de vérité fait barrage à la violence des opinions contradictoires et des passions irrationnelles. Car là où nul ne se préoccupe plus de vérité, le mensonge, la tromperie et l'ignorance règnent sans partage dans un monde violent et injuste qui par conséquent n'a plus rien de politique.
« Tant que les philosophes ne seront pas rois dans les cités, ou que ceux qu'on appelle aujourd'hui roi et souverains ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes ; tant que la puissance politique et la philosophie ne se rencontreront pas dans le même sujet ; tant que les nombreuses natures qui poursuivent actuellement l'un ou l'autre de ces buts de façon exclusive ne seront pas mises dans l'impossibilité d'agir ainsi, il n'y aura de cesse, mon cher Glaucon, aux maux de la cité, ni, ce me semble, à ceux du genre humain, et jamais la cité que nous avons décrite tantôt [le gouvernement de la cité d'après l'idée vraie du Juste en soi] ne sera réalisée, autant qu'elle peut l'être, et ne verra la lumière du jour. Voilà ce que j'hésitais depuis longtemps à dire, prévoyant combien ces paroles heurteraient l'opinion commune. »
Platon, République , Livre V.
Dans le texte suivant, David Hume développe un célèbre argument qui vise à distinguer le registre des valeurs du registre de la vérité. Tandis qu'un jugement de vérité porte sur ce qu'une chose « est », un jugement de valeur énonce ce qui « doit être » (le juste, le bien). Or, quiconque examine une chose n'y trouvera jamais de quoi affirmer qu'elle doit être, qu'elle possède une valeur quelconque. La politique qui prescrit des actions (lois) ne peut relever de l'exigence de vérité qui décrit des réalités.
« Dans tous les systèmes de morale que j'ai rencontrés jusqu'alors, j'ai toujours remarqué que les auteurs, pendant un certain temps, procèdent selon la façon habituelle de raisonner et établissent l'existence de Dieu ou font des observations sur les affaires humaines ; puis, soudain, je suis surpris de voir qu'au lieu des habituelles copules est et n'est pas, je ne rencontre que des propositions reliées par un doit ou un ne doit pas. Ce changement est imperceptible mais néanmoins de la première importance. En effet, comme ce doit ou ne doit pas exprime une nouvelle relation ou affirmation, il est nécessaire qu'on la remarque et qu'on l'explique. En même temps, il faut bien expliquer comment cette nouvelle relation peut être déduite des autres qui en sont entièrement différentes car cela semble totalement inconcevable. Mais, comme les auteurs n'usent pas habituellement de cette précaution, je me permettrai de la recommander aux lecteurs et je suis persuadé que cette petite attention renversera tous les systèmes courants de morale et nous fera voir que la distinction du vice et de la vertu ne se fonde pas simplement sur les relations des objets et qu'elle n'est pas perçue par la raison.»
David Hume, Traité de la nature humaine, Livre III, Partie I.
Cette analyse de Jürgen Habermas revisite l'opposition socratique du dialogue véritable et du choc des opinions : seule l'exigence de vérité dans une communauté politique établit entre les hommes une réelle « communication » et les préserve des rapports de force où ne se déploient que des « stratégies » de domination et de manipulation.
« J'appelle communicationnelles les interactions dans lesquelles les participants sont d'accord pour coordonner en bonne intelligence leurs plans d'action ; l'entente ainsi obtenue se trouve alors déterminée à la mesure de la reconnaissance intersubjective des exigences de validité. Lorsqu'il s'agit de processus d'intercompréhension explicitement linguistiques, les acteurs, en se mettant d'accord sur quelque chose, émettent des exigences de validité ou plus précisément des exigences de vérité, de justesse, ou de sincérité selon qu'ils se réfèrent à quelque chose qui se produit dans le monde objectif (en tant qu'ensemble des états-de-chose existants), dans le monde de la communauté sociale (en tant qu'ensemble des relations interpersonnelles légitimement établies au sein du groupe social) ou dans le monde subjectif personnel (en tant qu'ensemble des expériences vécues auxquelles chacun a le privilège d'accéder).
Mais alors que dans l'activité stratégique l'un influe sur l'autre empiriquement (que ce soit en le menaçant d'une sanction ou en lui faisant miroiter des gratifications) afin d'obtenir la continuation escomptée de l'interaction, dans l'activité communicationnelle chacun est motivé rationnellement par l'autre à agir conjointement et ce en vertu des effet d'engagement illocutoires inhérents au fait que l'on propose un acte de parole. »
Jürgen Habermas, Morale et Communication.
Procéder par étapes
Identifier les difficultés particulières de ce sujet
On apportera une attention particulière à l'expression « l'exigence de vérité » qu'on ne confondra pas avec « la vérité » tout court. Il conviendra de préciser au fil du devoir que l'exigence de vérité peut avoir un sens bien que l'existence de la vérité elle-même demeure problématique. Que la vérité n'existe pas en politique n'interdit peut-être pas qu'on la vise et qu'on tente de progresser vers elle comme en direction d'un idéal salutaire.
Problématiser le sujet
La contradiction que sous-tend le sujet correspond à l'opposition formulée ci-dessus dans la rubrique « L'opinion commune et sa remise en question ».
– D'un côté, la politique n'étant pas une science, on voit mal en quoi elle pourrait (ou devrait) se soumettre à l'exigence de vérité. Le bien commun et l'art de gouverner reposent davantage sur la liberté ou la contingence des opinions que sur une idée vraie, nécessaire et universelle.
– Mais d'un autre côté, en l'absence de tout souci de vérité, la politique tend à devenir une arène où, rivalisant les uns avec les autres, les hommes retombent dans un « état de nature » qui n'a plus rien de politique.

Corrigé

Introduction
Parmi les reproches que nous avons coutume d'adresser à la vie politique, l'un des plus fréquents et des plus vifs concerne son peu d'égard à la vérité. Les mensonges de représentants sans scrupules ou encore les illusions et erreurs entretenues pas des utopies politiques plus ou moins calamiteuses soulèvent régulièrement l'indignation des peuples. Si le gouvernement des hommes échappe, ainsi que l'histoire ne cesse de le montrer, à l'exigence de vérité, n'est-ce pas que le goût du pouvoir y trouve davantage à se satisfaire ? Dès lors, aux dérives d'une classe politique commandée par le goût du pouvoir, il conviendrait d'opposer une exigence de transparence des affaires publiques.
Toutefois, ne serait-ce pas se méprendre sur la nature de la politique ? Le gouvernement des hommes se définit d'après sa finalité qui est la vie juste, sûre et prospère dans une société. Il s'agit donc de bien vivre. Or, quel lien la recherche du bien a-t-elle avec l'exigence de vérité ? Ne faut-il pas admettre qu'en matière de justice et de bien commun, il n'est pas de vérité ? Mieux : l'exigence de vérité ne constitue-t-elle pas un danger pour la vie publique elle-même qui vit du libre échange des opinions et se dégrade sitôt qu'elle entreprend d'imposer une vérité?
Dès lors, le rapport de la politique à l'exigence de vérité pose un problème : d'un côté, l'exigence de vérité semble menacer la libre confrontation des opinions des citoyens, et donc la vie politique elle-même. Mais, d'un autre côté, l'indifférence à la vérité, voire son mépris, semble réduire la politique au seul rapport de force débouchant sur la violence et le triomphe de l'injustice, que précisément la politique a à charge de combattre.
Comment sortir de cette contradiction ? Quel sens et quelle place accorder à l'exigence de vérité en politique ?
I. La politique est affaire non de vérité, mais de libre confrontation d'opinions sur le bien commun
L'expérience suffit semble-t-il à enseigner qu'en matière de politique, il n'y a pas de vérité. L'idée que les peuples se sont fait du juste et de l'injuste et, d'une façon générale, du bien commun, est si multiple, changeante et contradictoire que l'on sourit, avec Pascal, à l'idée qu'on pût croire détenir un jour une quelconque vérité en la matière : « Plaisante justice qu'une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà » (Pensées, 294).
Du reste, ce constat de fait s'explique aisément. La vérité énonce ce qui est, jamais ce qui doit être. Le bien commun, qui fait tout l'objet de la politique, ne relève donc pas de la vérité puisqu'il commande, non pas d'épouser la réalité, mais de la corriger, de l'orienter vers un but. La politique ne décrit pas le réel, mais se propose de prescrire un idéal (de justice, d'ordre ou de prospérité). De sorte que, si l'on peut dire que la politique échappe à l'exigence de vérité, c'est qu'elle ne vise pas la connaissance, mais l'action.
Demander à la politique de s'ordonner à l'exigence de vérité, c'est donc confondre l'ordre du bien et du juste avec celui du vrai. Convenons-en : la justice et le bon gouvernement des hommes est affaire de volonté et de convention, non de savoir et de vérité. Le juste n'est pas ce qu'on peut connaître, mais ce qu'on institue librement. C'est une distinction qui d'ailleurs nous est devenue familière : pour l'avoir confondue, de nombreuses utopies politiques n'ont abouti qu'à la servitude, la violence et l'injustice. Il n'existe pas de parti de la vérité en politique qui ne soit un ferment d'oppression et un facteur d'anéantissement de toute vie politique. C'est dans cet esprit que le régime de la liberté d'opinion (démocratie) entend nous protéger contre toute imposition d'une idée réputée vraie (tyrannie). On est citoyen non pas parce qu'on détient une vérité, mais lorsqu'on exprime son opinion.
Toutefois, la promotion de l'opinion (libre) contre la vérité (réputée impossible et oppressive) ne conduit-elle pas à un scepticisme à la fois dangereux et inconséquent ? Le renoncement à la vérité n'engendre-t-il pas un relativisme ruineux pour la politique en encourageant une concurrence des opinions qui s'apparente à une « guerre de tous contre tous » ?
II. La politique doit être guidée par l'exigence de vérité
Si l'expérience enseigne que les opinions des hommes en matière de justice et de bien commun sont multiples, changeantes et contradictoires, cela n'implique nullement que le destin de la politique y soit essentiellement et pour toujours attaché. On ne saurait conclure de l'existence conflictuelle et erratique de la politique à son essence. Car, si la politique est dominée par des conflits d'opinions, n'est-ce pas simplement que les hommes manquent encore d'une connaissance de la vraie justice et du gouvernement véritablement bon pour eux ?
Tout l'effort de Platon fut à cet égard de réaffirmer l'idée d'un savoir vrai du Bien et du Juste en soi. Car en prétendant à la fois que la vérité n'existe pas et que la politique ne relève que de l'éloquence et de la ruse du plus habile, les sophistes ont réduit la politique à une arène où s'affrontent des opinions, chacune riche de sa seule force de persuasion et du désir de pouvoir qu'elle exprime. Dès lors, si la force fait droit, la vérité périt dans le choc des opinions et la politique s'abîme dans ce qu'elle avait pour mission de conjurer : la violence et l'injustice.
Dès lors, si par politique on veut entendre autre chose que le « droit du plus fort » débouchant sur la violence et l'injustice, il faut, ainsi que l'a bien vu Platon, tâcher de sortir de la « caverne » des opinions antagonistes, pour mûrir son jugement au « soleil » de la vérité du Juste en soi. Toutes les opinions ne se valent pas. Et l'étalon de la valeur n'est pas la force, mais la vérité. Il convient donc de confier le gouvernement des hommes à ceux qui, plus doués que les autres, savent écouter autre chose que leur appétit de puissance, et administrer les affaires publiques à la lumière de la vérité. Ces hommes sont les philosophes, appelés par leur naturel à devenir « rois ». La vraie justice est celle qui rétablit l'harmonie du supérieur et de l'inférieur où la raison commande aux désirs et où la vérité prime sur la liberté.
Si la politique échappe aujourd'hui à l'exigence de vérité, il importe donc qu'elle n'y échappe plus demain. Au gouvernement des opinions libres de tous, on opposera le gouvernement du savoir vrai des seuls philosophes (savants). Et l'on fustigera à bon droit l'imposture de ceux qui, flattant les désirs du peuple, n'ont pour dessein que de le soumettre et l'enchaîner à une liberté illusoire et à un vain scepticisme.
Quelle place reste-t-il pour la liberté du citoyen ? Quelle valeur aurait un gouvernement savant s'imposant en dépit du bon vouloir des individus ? Dès l'instant où une vérité s'impose, tout dialogue devient superflu et le gouvernement des hommes s'apparente à la conduite d'un troupeau servile.
III. La politique n'est pas une science, mas elle ne peut échapper à l'exigence de vérité
Il ne peut exister de vérité permettant d'orienter le gouvernement des hommes.
Le juste et l'injuste, le bien et le mal appartiennent au registre des valeurs. Or, les valeurs ne relèvent pas de la vérité. Hume nous l'enseigne : un jugement de vérité énonce ce qui est, tandis qu'un jugement de valeur affirme d'un être quelque chose qu'on ne saurait découvrir en lui, dans son être, en examinant ses caractères. Quelque effort qu'on y mette, on ne lira jamais, inscrit dans aucune chose, qu'elle est bonne ou mauvaise, juste ou injuste. De ce qui est, on ne peut conclure à ce qui doit être. Cet écart délimite la part de contingence propre à l'action politique et la rend pour toujours inaccessible aux prétendues vérités nécessaires et immuables sur le bien ou le juste en soi. Dès lors, en vertu de cette même contingence, le destin des affaires publiques dépend de la seule liberté des citoyens. La politique n'est donc pas une science et ne peut chercher à le devenir.
Toutefois, cela ne signifie pas que la politique puisse et doive échapper à l'exigence de vérité. Au contraire, celle-ci est cruciale. Il faut concéder ce point à Platon : le mépris de la vérité dans une cité conduit inexorablement à sa perte. Car là où nul ne se soucie plus de vérité, la confrontation des opinions vire au rapport de force où chacun ne cherche qu'à triompher de l'autre. Or, comment la politique pourrait-elle sans contradiction rétablir le règne de la force quand tout son objet est au contraire d'y mettre fin ? Livrée à la logique des rapports de force, la politique se confondrait avec ce que les modernes nomment l' « état de nature » et perdrait par-là même son sens et sa valeur.
Pour articuler ces deux thèses, il nous faut distinguer la possession de la vérité et l'exigence de vérité. S'il n'existe pas de vérité en politique, il ne s'ensuit pas que la politique commande une indifférence ou un mépris pour la vérité. Nous l'avons admis, la politique est étrangère aux vérités universelles et nécessaires, car elle relève du domaine des valeurs et de la contingence de l'action. Mais à défaut d'être jamais une possession, la vérité constitue pour l'homme vivant en société une exigence essentielle, c'est-à-dire une visée, qui préserve son jugement de l'impression immédiate et non critique. Telle est bien la leçon que Socrate enseignait du haut de son ignorance aux hommes infatués de leurs certitudes : au choc des monologues qui cherchent à avoir raison l'un de l'autre, le philosophe invite à l'exercice du dialogue qui exige que chacun s'arrache à sa propre opinion pour la soumettre à un examen critique. L'exigence de vérité ne désigne donc rien d'autre que le respect de la raison dans l'exercice du jugement. Elle nous permet ainsi d'occuper une position médiane entre le scepticisme et le dogmatisme, tous deux funestes à la politique. L'exigence de vérité est ce qui nous arrache à nos simples impressions et opinions bornées, sans toutefois nous porter à la prétention orgueilleuse et naïve au savoir définitif. Ainsi, lorsque Socrate déclarait « Je suis un homme qui aime à être réfuté », il nous révélait la première vertu de la politique, condition de toutes les autres.
Conclusion
La politique ne peut s'accommoder ni du mépris de la vérité ni de son idolâtrie. Le mépris sceptique débouche sur la confusion de la force et du droit dans un régime où l'éloquence, la ruse et la violence, sont l'unique loi. Mais l'idolâtrie dogmatique de la vérité ne vaut guère mieux, puisqu'elle ne conduit qu'à l'intolérance et à l'abolition de la liberté d'expression. Pour sortir de ce cercle, il faut distinguer l'existence, en effet contestable, de la vérité en politique, et l'exigence, nécessaire et légitime, de vérité observée par les citoyens dans l'exercice de la délibération et de l'action publique. En ce sens, Socrate nous enseigne l'essentiel : la politique ne peut échapper à l'exigence de vérité sans se perdre, car seul le respect de cette exigence, qui ne préjuge en rien de l'existence d'une quelconque vérité définitive, peut donner naissance au véritable dialogue des individus qui fait toute la vie d'une cité.