Peut-on agir moralement sans s'intéresser à la politique ? (S, juin 2013)

Énoncé

Peut-on agir moralement sans s'intéresser à la politique ?
Comprendre le sujet
« Agir moralement » signifie accomplir ce que la morale prescrit. Par « morale »), on entendra ici la recherche rationnelle des fins et des valeurs que l'individu doit garder en tête pour mener une vie bonne.
« S'intéresser à la politique » signifie se soucier de la vie de la cité en général et, en particulier, du gouvernement des sociétés humaines (ses fins, ses moyens).
La modalité du sujet (« peut-on ») interroge l'action morale du point de vue de sa réalisation et de sa légitimité. Coupée de la politique, l'action morale peut-elle se réaliser concrètement ? Et peut-elle dans ces conditions se penser légitimement comme morale ?
Le sens du sujet est donc le suivant : celui qui ne prête aucune attention aux affaires de la cité peut-il accomplir une action morale digne de ce nom ? Sous cet angle assez original, le sujet invite donc à repenser l'opposition généralement présupposée de la morale et de la politique. La réponse qui vient spontanément à l'esprit est affirmative : la morale désigne l'exercice individuel de la vertu, tandis que la politique désigne l'organisation du pouvoir et de la vie publique par le droit. On peut cependant objecter à cette opposition que si la morale commande de dépasser son intérêt individuel en prenant en compte l'existence et la valeur d'autrui, elle implique de s'intéresser à la politique.
Repères et notions à connaître et à utiliser dans le traitement du sujet
La morale, la politique, le souverain, la fin/ la finalité, le moyen, la raison, la société, la théorie, l'universel/ le général/ le particulier/ le singulier.
Textes et citations pouvant servir de référence
Un texte d'Aristote dans lequel l'auteur explique que l'homme est un « animal politique » :
« Il est manifeste, à partir de cela, que la cité fait partie des choses naturelles, et que l'homme est par nature un animal politique, et que celui qui est hors cité, naturellement bien sûr et non par le hasard des circonstances, est soit un être dégradé soit un être surhumain, et il est comme celui qui est injurié en ces termes par Homère : « sans lignage, sans loi, sans foyer ».
Car un tel homme est du même coup naturellement passionné de guerre, étant comme un pion isolé au jeu de trictrac. C'est pourquoi il est évident que l'homme est un animal politique plus que n'importe quelle abeille et que n'importe quel animal grégaire. Car, comme nous le disons, la nature ne fait rien en vain ; or seul parmi les animaux l'homme a un langage. Certes la voix est le signe du douloureux et de l'agréable […]. Mais le langage existe en vue de manifester l'avantageux et le nuisible, et par suite aussi le juste et l'injuste. »
Aristote, Les Politiques, livre I, chapitre II, trad. P. Pellegrin, Paris, Flammarion, 1993, p. 92.
Un texte de Kant qui montre que l'action morale est parfaitement indépendante des conditions extérieures de sa réalisation :
« La bonne volonté ne tire pas sa bonté de ses effets ou de ses résultats, ni de son aptitude à atteindre tel ou tel but proposé, mais seulement du vouloir, c'est-à-dire d'elle-même, et, considérée en elle-même, elle doit être estimée incomparablement supérieure à tout ce qu'on peut exécuter par elle au profit de quelque penchant, ou même de tous les penchants réunis.
Quand un sort contraire ou l'avarice d'une nature marâtre priveraient cette volonté de tous les moyens d'exécuter ses desseins, quand ses plus grands efforts n'aboutiraient à rien, et quand il ne resterait que la bonne volonté toute seule (et je n'entends point là un simple souhait, mais l'emploi de tous les moyens qui sont en notre pouvoir), elle brillerait encore de son propre éclat, comme une pierre précieuse, car elle tire d'elle-même toute sa valeur. »
Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, trad. V. Delbos, Paris, Delagrave, 1997, p. 87.
Un texte de Hegel qui nous met en garde contre une morale trop abstraite, incapable de s'inscrire dans la réalité par des actions concrètes :
« Quoique nous ayons plus haut attiré l'attention sur le point de vue de la philosophie kantienne, point de vue sublime dans la mesure où il établit la conformité du devoir et de la raison, il faut toutefois en signaler le défaut, car, ce qui manque, c'est l'articulation avec la réalité.
La proposition : « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée en principe universel », serait très bonne si nous possédions déjà des principes sur ce qu'il faut faire. Quand nous exigeons, en effet, d'un principe qu'il doive être aussi la détermination d'une législation universelle, nous admettons que cette législation a déjà un contenu et si ce contenu était effectivement présent, l'application serait facile. Mais le principe lui-même fait défaut et le critère selon lequel il ne doit pas y avoir de contradiction ne donne rien, car, où il n'y a rien, il ne peut y avoir contradiction. »
Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Principes de la philosophie du droit, § 135, ad.,trad. R. Derathé, Paris, Vrin, 1998, p. 173.
« L'homme est un animal politique. » Aristote, Les Politiques, livre I, chapitre II, trad. P. Pellegrin, Paris, Flammarion, 1993, p. 92.
« L'homme est un animal qui, du moment où il vit parmi d'autres individus de son espèce, a besoin d'un maître. Car il abuse à coup sûr de sa liberté à l'égard de ses semblables. » Emmanuel Kant, Idée d'une histoire universelle du point de vue cosmopolitique, 6e proposition, Paris, Aubier, 1947, p. 67.
« Il n'y a qu'un impératif catégorique et c'est celui-ci : Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. » Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, traduction V. Delbos, Paris, Delagrave, 1997, p. 136.
« Le kantisme a les mains pures ; par malheur, il n'a pas de mains. » Charles Péguy, Œuvres en prose complètes, Paris, Gallimard, 1992, p. 331.
« Né citoyen d'un État libre, et membre du souverain, quelque faible influence que puisse avoir ma voix dans les affaires publiques, le droit d'y voter suffit pour m'imposer le devoir de m'en instruire. » Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Paris, Flammarion, 2012, livre I, p. 41.
Procéder par étapes
Identifier les difficultés particulières de ce sujet
La difficulté principale vient des expressions « agir » et « s'intéresser ». D'un côté, la question porte sur la possibilité de l'action morale, non sur la morale elle-même en tant que recherche des fins ou doctrine du bien. D'un autre côté, la politique est envisagée ici seulement en tant qu'on peut s'y « intéresser », non s'y engager, y prendre part.
Problématiser le sujet
D'un côté, agir moralement semble renvoyer à la sphère individuelle et recommander un certain retrait par rapport à la politique.
Mais d'un autre côté, parce que contre tout égoïsme elle commande de s'intéresser à autrui, l'action morale nous engage à nous soucier de la vie publique.
Trouver le plan
Dans un premier temps, on pourra montrer que l'homme est un être par nature politique et qu'en conséquence il ne saurait trouver son bien ailleurs que parmi ses semblables.
Dans un deuxième temps on pourra objecter que l'action morale suppose une parfaite indépendance par rapport à l'agitation des affaires de la cité, lieu des passions du pouvoir. Enfin, on pourra tenter d'unir ces deux développements en montrant que s'intéresser à la politique, sans être un devoir moral, constitue une précieuse maxime de prudence.

Corrigé

Introduction
On est tenté parfois d'opposer la morale et la politique comme on oppose l'individuel au collectif ou encore l'idéal à la réalité. La première renfermerait une idée du bien à respecter par principe, tandis que la seconde obéirait à l'exigence d'efficacité imposée par l'exercice concret du pouvoir. Il faudrait alors opposer d'un côté la constance du sage qui agit moralement et, de l'autre, l'inconstance, la versatilité de l'homme de pouvoir qui adapte sa conduite aux contraintes du moment.
Pourtant, si la morale désigne le dépassement par l'individu de son intérêt particulier et le souci, en conséquence, du bien d'autrui, ne commande-t-elle pas de nous intéresser à l'organisation de la vie publique, c'est-à-dire à la politique ? Si « agir moralement » consiste en ce sens, pour l'individu, à s'arracher à tout égoïsme, on comprend donc qu'elle puisse requérir notre intérêt pour la vie de la cité, de la polis. Mais ira-t-on jusqu'à penser qu'à l'inverse le désintérêt, l'indifférence pour la chose publique empêche l'action morale, voire est contraire à la morale elle-même ?
Nous aboutissons à une alternative qui révèle la problématique de ce sujet. Tantôt agir moralement paraît commander un retrait par rapport à la politique, tantôt cela semble justifier au contraire qu'on s'y intéresse.
I. La morale s'accomplit dans la politique
1. L'homme est un être politique
Pour agir moralement, il faut dépasser le souci de son seul bien privé et envisager le bien de tous, autrement dit s'intéresser à la vie de sa communauté politique.
S'il en est ainsi, c'est que l'homme est un être social, un « animal politique », pour reprendre l'expression d'Aristote (Les Politiques, livre I, chapitre II). En effet, ce n'est pas par accident que les hommes se trouvent rassemblés en communautés politiques. Car c'est la nature elle-même qui les y dispose, les ayant dotés du pouvoir de parler, c'est-à-dire d'exprimer et de rechercher en commun le juste et l'injuste d'une manière rationnelle. Grâce à cette précieuse faculté du discours rationnel, l'homme s'arrache à l'existence animale et sa communauté devient « politique ».
2. Le bien est commun
Il n'est donc pas dans la nature de l'homme de mener une vie coupée de ses semblables. Il ne saurait chercher le bien ailleurs que dans la communauté politique à laquelle il appartient. La vie bonne est une vie en harmonie avec autrui, dans des rapports d'utilité et de justice. Le bien de la cité est plus important et plus parfait que le bien de l'individu. On ne saurait concevoir de bien individuel indépendant du bien commun.
3. La vie bonne est celle du citoyen
L'homme vivant en marge de la cité est donc, ajoute Aristote, « naturellement passionné de guerre » et n'est « pas même un homme » (Les Politiques, livre I, chapitre II). L'être humain n'accomplit ce qu'il est et ne vit comme il convient que lorsqu'il s'inscrit de plain-pied, par sa vie et sa pensée, dans une cité. Ainsi, chacun d'entre nous ne peut trouver son bonheur et accéder au « souverain bien », en un mot mener une vie raisonnable, qu'au sein d'une cité. Davantage donc que porter un simple intérêt à la politique, l'individu membre d'une cité doit y participer activement. Agir moralement, c'est agir politiquement.
L'exercice du pouvoir, dans les faits, suggère que celui-ci peut être contraire à la morale (les manœuvres, les complots, l'appétit du pouvoir, l'ambition personnelle, etc.). La politique, loin d'accomplir la morale, n'est-elle pas ce qui la corrompt ?
II. S'intéresser à la politique est inutile voire nuisible à l'action morale
1. La morale n'est pas la politique
Pour agir moralement il convient de se tenir à l'écart de la politique. Car, à bien y regarder, tout oppose la morale et la politique. La première désigne la recherche rationnelle des fins universellement bonnes, tandis que la seconde désigne la recherche des moyens visant à conquérir et conserver le pouvoir. Ce n'est pas la question du « souverain bien » qui est au cœur de la politique, mais celle des moyens d'un gouvernement efficace, lequel ne tient aucun compte « de la justice et de la morale », pour reprendre les mots de Machiavel (Le Prince, chapitre VIII). La politique n'est que l'art d'harmoniser les intérêts individuels pour sauvegarder la paix civile. Aucun moyen n'est par conséquent exclu, quelque indignation morale qu'il nous inspire.
2. L'indépendance du sage
Pour agir moralement, nous aurions tort de nous intéresser à la politique et plus encore de nous en mêler. Suivons plutôt la leçon d'Épicure et rejoignons-le, loin de l'agitation des affaires du pouvoir, là où une existence mesurée, le bonheur et l'amitié sont encore possibles. Dans le « Jardin » où il fonde sa petite communauté amicale et philosophique, Épicure proclame, au cœur même de la cité la plus « politique » de son temps, Athènes, la solution morale de la sagesse à l'impasse politique du pouvoir.
3. Raison de la morale, déraison de la politique
Cet idéal d'indépendance du sage, ferme en ses jugements, constant dans ses principes, tranquille en son for intérieur, constitue le cœur de la morale. Agir moralement, que nous recherchions les plaisirs ou cultivions la vertu, c'est toujours accomplir une action mesurée, c'est-à-dire raisonnée. Être moral, c'est en effet se conduire avec raison, quand bien même cela ne nous plaît pas. Or, la raison, c'est l'universel. Kant l'a bien vu : agir moralement, c'est agir dans l'idée que mon action puisse être « érigée en loi universelle ». Nous agissons moralement, lorsque nous ne laissons aucune circonstance singulière entamer la pureté rationnelle de notre intention.
S'intéresser à la politique n'est donc d'aucune utilité pour accomplir une action morale. Mieux : cela peut nous détourner de la morale et corrompre la pureté des principes universels dans le calcul des conséquences particulières. La politique est le théâtre des passions du pouvoir, de la déraison des hommes. Contrairement à ce que pense Aristote, la politique marque un défaut de morale : c'est parce qu'il « abuse à coup sûr de sa liberté » que « l'homme a besoin d'un maître » et que s'ouvre la question difficile du gouvernement des hommes.
L'idéal moral n'est-il pas le fait d'une morale idéale, chimérique ? Car pour agir moralement, il faut prendre en compte autrui non pas comme humanité universelle abstraite, mais comme individu concret pris dans une situation précise. Dès lors, la morale ne commande-t-elle pas de nous intéresser à la politique ?
III. S'intéresser à la politique pour nourrir son discernement moral
1. Politiser la morale
Peut-on, avec Kant, opposer l'idéal et le réel, la raison « pratique » pure et le raisonnement « pragmatique », la morale et la politique ? Peut-on accepter un tel abîme entre, d'un côté, l'idéal rationnel du jugement moral et, de l'autre, la réalité concrète de l'action politique ? Comme le fait remarquer Hegel, la morale de Kant est purement abstraite. Elle nous donne le moyen de juger de la moralité d'une action (elle doit être universalisable), non le moyen d'agir moralement dans une situation concrète. Nous savons ce que signifie le devoir, mais nous ignorons ce qu'il faut faire : « ce qui manque, c'est l'articulation avec la réalité » souligne Hegel dans l'addition au § 135 de ses Principes de la philosophie du droit. Dans une formule saisissante, Charles Péguy ne dit pas autre chose : « Le kantisme a les mains pures ; par malheur, il n'a pas de mains. » La morale kantienne envisage l'universel, mais ne tient aucun compte des communautés humaines concrètes. Or, c'est en elles que notre vie se déploie et que la question de la morale acquiert son importance.
2. Un devoir civique
Comme l'a bien vu Rousseau, une politique défaillante engendre la corruption des mœurs. Une société mal gouvernée gâte le discernement moral et engendre le vice. Les mauvaises lois font les mauvaises mœurs : sous des lois inégalitaires, chacun n'a plus d'intérêt que pour sa propre image dans l'opinion des autres (« amour-propre ») et délaisse les sentiments altruistes (la pitié par exemple). Pour qu'agir moralement devienne enfin possible, il faut donc s'intéresser une fois pour toutes à la politique. C'est un devoir civique. Nous devrions donc tous déclarer, avec Rousseau au début du livre I du Contrat social, que notre condition de citoyen nous impose le devoir de nous instruire de la justice dans la cité, de nous intéresser à la politique.
3. Un intérêt nécessaire et suffisant
Devoir civique, « s'intéresser à la politique » consiste concrètement dans l'exercice de notre vigilance, ce que le philosophe Alain appelle le « contrôle » permanent des pouvoirs. Mais l'on se gardera cependant de désirer le pouvoir lui-même. S'intéresser à la politique est nécessaire et cela suffit. Car la recherche du pouvoir n'attire communément que les hommes les moins aptes à l'exercer. L'homme moral a, en effet, bien assez de se gouverner lui-même et redoute la charge de gouverner les autres. Ce sont les « âmes tyranniques » qui, ne sachant pas se gouverner elles-mêmes, se mêlent toujours de gouverner la vie des autres. Il est donc à craindre que ce soient les pires des hommes qui fassent la loi en politique.
Conclusion
Une différence radicale doit être maintenue entre la morale et la politique. La première appartient à la sphère individuelle de l'intention, tandis que la seconde concerne la réalisation concrète des fins par l'intermédiaire du droit. Toutefois, cette distinction n'autorise pas à conclure que la morale peut rester étrangère à la politique et qu'il n'existe en conséquence aucun devoir de s'y intéresser. L'intérêt de chacun pour la vie de la cité témoigne d'un élan proprement moral d'ouverture aux autres. Et si cette attention n'est pas un impératif catégorique de la morale, elle constitue cependant une maxime de prudence indispensable au discernement moral.