Texte de Bergson, La Pensée et le Mouvant (S, juin 2013)

Énoncé

Expliquer le texte suivant :
« Qu'est-ce qu'un jugement vrai ? Nous appelons vraie l'affirmation qui concorde avec la réalité. Mais en quoi peut consister cette concordance ? Nous aimons à y voir quelque chose comme la ressemblance du portrait au modèle : l'affirmation vraie serait celle qui copierait la réalité. Réfléchissons-y cependant : nous verrons que c'est seulement dans des cas rares, exceptionnels, que cette définition du vrai trouve son application. Ce qui est réel, c'est tel ou tel fait déterminé s'accomplissant en tel ou tel point de l'espace et du temps, c'est du singulier, c'est du changeant. Au contraire, la plupart de nos affirmations sont générales et impliquent une certaine stabilité de leur objet. Prenons une vérité aussi voisine que possible de l'expérience, celle-ci par exemple : « la chaleur dilate les corps ». De quoi pourrait-elle bien être la copie ? Il est possible, en un certain sens, de copier la dilatation d'un corps déterminé à des moments déterminés, en la photographiant dans ses diverses phases. Même, par métaphore, je puis encore dire que l'affirmation « cette barre de fer se dilate » est la copie de ce qui se passe quand j'assiste à la dilatation de la barre de fer. Mais une vérité qui s'applique à tous les corps, sans concerner spécialement aucun de ceux que j'ai vus, ne copie rien, ne reproduit rien. »
Henri Bergson, La Pensée et le Mouvant, 1934.

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.
Comprendre le sujet
Le texte traite de la question de la vérité, et plus particulièrement de la relation qui existe entre la pensée et le réel.
Le thème abordé renvoie donc à la partie du programme intitulée « La raison et le réel » dans la mesure où l'auteur y pose la question du rapport de la pensée et de ce qui se trouve face à elle et qu'elle essaie de saisir.
Bergson réfute ici la thèse selon laquelle la vérité se définit comme la conformité de la pensée au réel. Il défend donc l'idée selon laquelle le jugement produit par la pensée humaine est toujours trop général pour pouvoir se définir comme une « copie » du réel, qui est toujours singulier.
Repères et notions à connaître et à utiliser dans le traitement du sujet
L'adéquation, la vérité, le concept, le sujet/ l'objet, l'universel/ le particulier/ le général/ le singulier, le concret, l'abstraction.
Textes de référence à rapprocher du sujet pour approfondir sa compréhension et élargir le champ de la thèse philosophique
Un texte de William James qui reprend sa célèbre théorie pragmatiste de la vérité :
« Prenons, par exemple, cet objet, là-bas, sur le mur. Pour vous et pour moi, c'est une horloge et pourtant aucun de nous n'a vu le mécanisme caché qui fait que c'est bien une horloge. Nous acceptons cette idée comme vraie, sans rien faire pour la vérifier. […] Nous nous en servons comme d'une horloge. […] Dire que notre croyance est vérifiée, c'est dire, ici, qu'elle ne nous conduit à aucune déception, à rien qui nous donne un démenti. Que l'existence des rouages, des poids et du pendule soit vérifiable, c'est comme si elle était vérifiée. Pour un cas où le processus de la vérité va jusqu'au bout, il y en a un million dans notre vie où ce processus ne fonctionne qu'ainsi, à l'état naissant. Il nous oriente vers ce qui serait une vérification ; […] alors, si tout concorde parfaitement, nous sommes tellement certains de pouvoir vérifier, que nous nous en dispensons ; et les événements, d'ordinaire, nous donnent complètement raison. »
William James, Le Pragmatisme, Paris, Flammarion, 1968, pp. 147-148.
Un texte de Kant qui critique la vérité conçue comme adéquation :
« La vérité, dit-on, consiste dans l'accord de la connaissance avec l'objet. […] mais c'est bien loin de suffire à la vérité. Car puisque l'objet est hors de moi et que la connaissance est en moi, tout ce que je puis apprécier, c'est si ma connaissance de l'objet s'accorde avec ma connaissance de l'objet. […] c'est cette faute que les sceptiques n'ont cessé de reprocher aux logiciens ; ils remarquaient qu'il en est de cette définition de la vérité comme d'un homme qui ferait une déposition au tribunal et invoquerait comme témoin quelqu'un que personne ne connaît, mais qui voudrait être cru en affirmant que celui qu'il invoque comme témoin est un honnête homme. Reproche absolument fondé, mais la solution du problème en question est totalement impossible pour tout le monde. »
Emmanuel Kant, Logique, Introduction, VIII, Paris, Vrin, 1966, p. 54.
Un texte de Nietzsche qui met en évidence la singularité du réel :
« Tout concept naît de l'identification du non-identique. Aussi sûr que jamais une feuille n'est entièrement identique à une autre feuille, aussi sûrement le concept de feuille est-il formé par abandon délibéré de ces différences individuelles […] comme s'il y avait dans la nature, en dehors des feuilles, quelque chose comme « la feuille » une sorte de forme originelle sur le modèle de quoi toutes les feuilles seraient tissées […]. L'omission de l'élément individuel et réel nous fournit le concept, comme elle nous donne aussi la forme, tandis que la nature au contraire ne connaît ni formes ni concepts, et donc pas non plus de genres, mais seulement un X qui reste pour nous inaccessible et indéfinissable. »
Friedrich Nietzsche, Vérité et Mensonge au sens extra-moral, Arles, Actes Sud, 2012, p. 14-15.
Citations pouvant servir à la compréhension du texte et à son explication
« On définit la vérité par la conformité de l'intellect et de la chose. » Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Dieu, tome I, question 16, article 2, Paris, Cerf, 1984, p. 276.
« Toutes les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies. » René Descartes, Méditations métaphysiques, 3e méditation, Paris, Flammarion, 1992, p. 95.
« La vérité est norme d'elle-même et du faux. » Baruch Spinoza, Éthique, IIe partie, proposition 43, scolie, Paris, Seuil, « Points », 1999, p. 173.
Procéder par étapes
Identifier les difficultés particulières du texte
La difficulté majeure de ce texte tient au fait qu'il critique la thèse classique de la vérité comme adéquation de la pensée et du réel. Bergson affirme ici au contraire la naïveté d'une telle conception de la vérité et son inadéquation à la singularité du réel.
Problématiser le texte
Il s'agit d'interroger l'écart entre les concepts, par définition généraux, et le caractère mouvant et original de toute réalité.
Trouver le plan
On distinguera trois moments dans l'argumentation mise en œuvre dans ce texte.
Dans un premier temps (du début du texte jusqu'à « la réalité »), Bergson expose la thèse qu'il entend réfuter, celle de la vérité conçue comme adéquation.
Dans un second temps (de « Réfléchissons-y » à « de leur objet »), l'auteur remet en question cette thèse en montrant pourquoi la généralité de la pensée est inadéquate à la saisie du réel.
Enfin, dans un dernier moment, de « Prenons » jusqu'à la fin du texte, Bergson illustre sa thèse à travers un exemple physique concret, celui de la dilatation des corps.

Corrigé

Introduction
Le texte est extrait de La Pensée et le Mouvant d'Henri Bergson. Il aborde la question de la vérité à travers l'analyse du jugement, c'est-à-dire de l'acte par lequel la pensée humaine se rapporte au réel et affirme quelque chose sur lui. Bergson critique dans ce texte une conception classique de la vérité définie comme « adéquation de l'intellect et de la chose » (adaequatio rei et intellectus). Selon Bergson au contraire, la vérité ne peut être conçue comme une simple adéquation ou une copie du réel. Le jugement est toujours général tandis que le réel est toujours singulier. Le problème philosophique posé ici est donc relatif à la façon dont la pensée se rapporte au réel. Du fait de l'irréductibilité du réel à la généralité du langage et de la pensée à la singularité du réel, la vérité est nécessairement le fruit d'un acte de généralisation, d'abstraction de la pensée et non une réelle saisie des cas singuliers et concrets.
Pour expliquer cet extrait, nous suivrons l'ordre du texte lui-même que l'on peut ainsi décomposer :
  • dans une première partie (du début du texte jusqu'à « la réalité »), Bergson expose la thèse qu'il entend réfuter, celle de la vérité conçue comme adéquation ;
  • dans une seconde partie (de « Réfléchissons-y » à « de leur objet »), l'auteur remet en question cette thèse en montrant pourquoi la généralité de la pensée est inadéquate à la saisie du réel ;
  • enfin, dans une troisième partie, de « Prenons » jusqu'à la fin du texte, Bergson illustre sa thèse à travers l'exemple concret de la dilatation des corps.
I. Réfutation de la thèse commune de la vérité conçue comme copie de la réalité
1. La vérité comme saisie immédiate du réel
Généralement, on considère qu'un jugement vrai est un jugement qui coïncide avec la réalité. Cette affirmation fait implicitement référence à la thèse de la philosophie scolastique selon laquelle la vérité est « adéquation de l'intellect et de la chose ». Cette thèse est également celle du sens commun. Bergson va alors s'employer à la réfuter. Mais avant d'entreprendre cette réfutation, il va d'abord l'analyser.
2. La nature de cette thèse
Selon la thèse de la « concordance », la vérité désigne la coïncidence de nos affirmations et de la réalité. Prenons un exemple : un jugement affirmatif comme « Le chat est noir » qui lie un sujet (le chat) à ce que l'on appelle en philosophie un prédicat (noir) est vrai si cette affirmation ressemble à la réalité empirique qui existe objectivement en face de moi. Ainsi, si je suis face à un chat roux ou blanc, on considérera que mon jugement est faux, parce que non conforme à l'objet de mon expérience immédiate. Cette conception commune de la vérité va donc être remise en question par Bergson, qui va l'analyser de plus près dans un second temps afin d'en montrer les insuffisances philosophiques.
II. L'inadéquation de la généralité du jugement à la singularité du réel
1. La rareté de la validité de la thèse commune sur la vérité
« La réalité coule ; nous coulons avec elle ; et nous appelons vraie toute affirmation qui, en nous dirigeant à travers la réalité mouvante, nous donne prise sur elle et nous place dans de meilleures conditions pour agir. » (Bergson, La Pensée et le Mouvant, p. 246)
Bergson montre alors que cette thèse de la vérité comme concordance de la pensée ou du jugement au réel n'est en fait pas conforme à la réalité mouvante des choses. « C'est seulement dans des cas rares, exceptionnels, que cette définition du vrai trouve son application », écrit-il. Comme dans l'exemple du chat ci-dessus. Mais dans la plupart des cas, le jugement est toujours trop large, trop général, trop abstrait pour fixer le réel, le concret toujours singulier et changeant.
2. La singularité du réel
Pour Bergson en effet, le réel est toujours singulier, c'est-à-dire que le réel est fait de « tel et tel fait déterminé s'accomplissant en tel ou tel point de l'espace et du temps », qu'il est « changeant ». Cela signifie que le réel ne peut être copié tel qu'il est puisqu'il est toujours changeant. Si par exemple je dis du soleil qu'il est jaune, cela est certes vrai, mais non absolument, car le soleil est « mouvant », « changeant », et le soir il devient orange, voire rouge. Le jugement « Le soleil est jaune » est certes vrai, mais il ne « copie » pas absolument le réel qui, dans la mesure où il change, ne peut être copié, toute copie supposant une certaine « fixité » n'appartenant pas à la réalité mais aux jugements (« nos affirmations sont générales et impliquent une certaine stabilité de leur objet »).
Dès lors, Bergson va utiliser un exemple empirique afin d'illustrer la thèse de la singularité irréductible du réel.
III. La dilatation des corps
1. Le caractère mouvant et changeant du réel
Bergson propose de prendre l'exemple d'une vérité « aussi voisine que possible de l'expérience », à savoir le jugement suivant : « la chaleur dilate les corps ». Le philosophe va alors montrer que cette proposition, du fait de sa généralité, n'est pas le réel, et ne peut pas correspondre au réel. « De quoi pourrait-elle bien être la copie ? » : telle est la question soulevée par l'auteur. En effet, il semble bien que cette proposition corresponde à notre expérience immédiate du réel, mais elle n'est pas pour autant une « copie » de la réalité dans la mesure où un corps qui se dilate du fait de la chaleur (un morceau de cire que l'on chauffe par exemple) prend différents aspects au cours de la dilatation, change, varie, tandis que la proposition générale, elle, ne varie pas. Elle est nécessairement figée là où la réalité change sans cesse.
2. La généralité de la vérité
Ce n'est donc que « par métaphore » que l'on peut considérer la vérité comme « copie » du réel, car la singularité du réel et la généralité du jugement sont dans un rapport d'opposition. Les vérités énoncées par l'homme sont des généralisations et non pas des copies du réel. Cela ne signifie pas qu'elles sont fausses, mais qu'elles ne peuvent pas être considérées comme de simples « copies ». Ainsi, si tous les corps sont dilatés par la chaleur, les cas de dilatation des différents corps (fer, cire, plastique, etc.) ne sont que des cas particuliers et non des copies de cette vérité générale qui « ne copie rien, ne reproduit rien ».
Conclusion
Si la vérité n'est pas adéquation de la pensée et de la chose, elle est généralisation par la pensée de la diversité singulière des choses. La pensée a un caractère fondamentalement et irréductiblement abstrait qui ne peut, de ce fait, qu'effleurer et figer le réel, toujours mouvant et changeant. « La réalité coule ; nous coulons avec elle ; et nous appelons vraie toute affirmation qui, en nous dirigeant à travers la rélité mouvante, nous donne prise sur elle et nous place dans de meilleures conditions pour agir. » (La Pensée et le Mouvant, p. 246)