Texte de Rousseau, Émile ou De l'éducation (S, juin 2012)

Énoncé

Expliquer le texte suivant :
« On façonne les plantes par la culture, et les hommes par l'éducation. Si l'homme naissait grand et fort, sa taille et sa force lui seraient inutiles jusqu'à ce qu'il eût appris à s'en servir ; elles lui seraient préjudiciables, en empêchant les autres de songer à l'assister ; et, abandonné à lui-même, il mourrait de misère avant d'avoir connu ses besoins. On se plaint de l'état de l'enfance ; on ne voit pas que la race humaine eût péri, si l'homme n'eût commencé par être enfant.
Nous naissons faibles, nous avons besoin de force ; nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin d'assistance ; nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n'avons pas à notre naissance, et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l'éducation.
Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes ou des choses. Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l'éducation de la nature ; l'usage qu'on nous apprend à faire de ce développement est l'éducation des hommes ; et l'acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent est l'éducation des choses.
Chacun de nous est donc formé par trois sortes de maîtres. Le disciple dans lequel leurs diverses leçons se contrarient est mal élevé, et ne sera jamais d'accord avec lui même ; celui dans lequel elles tombent toutes sur les mêmes points, et tendent aux mêmes fins, va seul à son but et vit conséquemment. Celui là seul est bien élevé. »
Rousseau, Émile ou De l'éducation

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Corrigé

Introduction
Dans ce texte, Rousseau entend démontrer que l'homme n'est pas seulement la seule créature qui soit susceptible d'être éduquée : il est tout et entièrement ce que son éducation fait de lui. Certes on éduque l'homme, si on « façonne les plantes par la culture » et si on dresse les animaux ; mais faut-il alors en déduire que l'éducation est à l'homme ce que la mise en culture est aux plantes, et le dressage aux animaux ? Non pas : ici, l'homme ne se contente pas de façonner à son usage ce qui n'est pas lui – il se donne à lui-même sa propre forme.
Il serait naïf, par conséquent, de déplorer nos faiblesses naturelles : si l'homme était par nature « grand et fort », si comme l'animal il naissait en réclamant peut-être des soins, mais jamais l'aide de ses semblables, alors c'est l'humanité elle-même qui aurait « péri ». Car enfin, l'homme n'est homme que par l'éducation : c'est donc bien sa faiblesse naturelle qui, en rendant nécessaire l'assistance des « autres », le fait accéder à sa propre humanité.
Nous sommes en effet dépourvus à la naissance de tout ce qui caractérise notre humanité, et en premier lieu de la raison ou « jugement ». Or c'est parce que nous naissons « dépourvus de tout », que « nous avons besoin d'assistance » : ce que la nature ne lui donne pas, l'humanité va s'en doter elle-même, et par là se choisir et progresser. Tout au contraire, les animaux naissant tout parfaits pour leur existence, n'ont qu'à suivre en eux la voix de l'instinct, qui est un guide infaillible : l'animal ne manquant de rien, il n'a guère besoin de l'assistance de ses semblables ; mais du coup, il demeure ce qu'il était à la naissance et, ne faisant que ce que son instinct lui dicte, est incapable de devenir autre chose que ce à quoi il est naturellement préparé.
Il serait faux toutefois de penser que l'homme est le seul maître de l'homme : nous sommes tout autant éduqués par « la nature », les « hommes », et les « choses ». L'homme en effet est un être naturel soumis au développement d'un corps vivant : après sa naissance sa taille augmente, son organisme se modifie naturellement (un nourrisson n'apprend pas à faire pousser ses dents). On peut ainsi dire que la nature nous éduque quand se développent notre corps et nos facultés ; de même, il est certain que l'expérience nous instruit : l'enfant apprend autant des choses que de ses maîtres, comme, par exemple, que du métal exposé au feu est brûlant, ou que le miel a une saveur sucrée. Il est certain cependant que « l'éducation de la nature » comme celle « des choses » ne serviraient de rien sans « l'éducation des hommes », laquelle nous apprend à faire « usage » et bon usage de nos facultés autant que de nos organes ; c'est elle également qui nous transmet les connaissances que nous pourrons nous approprier par l'expérience des choses.
Aucun de ces trois moments du processus éducatif ne saurait sans dommage contredire les autres : il faut que les « trois sortes de maîtres » qui nous forment ne se portent pas mutuellement contradiction – à défaut de parler d'une même voix, ils devront dire la même chose. Une éducation livresque coupée de toute leçon de choses ne fait qu'un esprit débile, qui ne s'est pas pénétré d'un savoir lui demeurant pour ainsi dire extérieur ; et si les préceptes du maître s'opposent au développement naturel de nos facultés ou de nos organes au point de les venir contrarier, il n'en résultera qu'un être au corps malade et à la pensée pervertie. Voilà donc la thèse de Rousseau, dans ce texte tiré de l'Émile, lequel est précisément un traité d'éducation : éduquer, c'est mettre d'accord ces trois sortes de maîtres et les faire tendre « aux mêmes fins ». Telle est la seule manière d'amener l'enfant par la suite à vivre « conséquemment », c'est-à-dire de façon conséquente avec elle-même ; telle est la seule manière de le « bien » élever, c'est-à-dire aussi de l'élever à la hauteur qui doit être la sienne.
I. Analyse détaillée du texte
1. « L'homme n'est homme que par l'éducation »
a) Analogie entre l'éducation et la culture
L'homme est l'être qui ne se contente pas du donné naturel, mais qui le travaille et le transforme pour satisfaire à ses besoins. Ainsi, il « façonne les plantes par la culture » : cultiver, en effet, c'est précisément modifier un végétal (et d'abord à l'aide de croisements) pour le doter de caractéristiques qu'il n'avait naturellement pas, mais qui nous intéressent pour une raison ou pour une autre. L'homme, ainsi, ne se contente pas de prélever dans la nature de quoi assurer sa subsistance : il la modifie conformément à ses volontés. Il faut, nous dit Rousseau, comprendre que, de même, on « façonne » les hommes « par l'éducation ». Sans doute faut-il éclairer le sens de cette analogie : si la comparaison entre la mise en culture et le processus éducatif est possible, c'est parce qu'il s'agit dans les deux cas de doter un être de propriétés nouvelles, bref, de le façonner – de même qu'il n'y aurait pas de blé si l'homme n'avait progressivement modifié une plante naturelle pour en faire tout autre chose, de même, il n'y aurait pas d'humanité s'il n'y avait l'éducation pour faire de l'animal que tous nous sommes à la naissance quelque chose de qualitativement distinct, à savoir un homme. Aussi faut-il bien comprendre que l'éducation n'est pas un simple développement de capacités naturellement présentes (on parlera en ce cas plutôt de dressage, lequel vient bien plutôt concerner l'animal) : l'éducation ne fait pas seulement grandir l'enfant, elle l'élève et l'amène à être quelque chose qu'il n'aurait pas été sans elle.
b) Limites de cette analogie
Cependant, cette comparaison a également ses limites : alors que la plante subit une transformation qui lui est imposée de l'extérieur par la culture, l'homme se dote lui-même de sa propre forme, il se modifie lui-même dans l'éducation. Ainsi donc, ce qui pouvait sembler être un désavantage eu égard à la condition animale, s'avère être la clef de notre émancipation et de notre spécificité : l'homme est homme parce que la nature n'a pas pour lui de plan entièrement tracé d'avance ; il se distingue de l'animal en ceci que chez lui, l'instinct ne commande pas impérativement. Mais précisément : parce qu'il est dénué d'instincts, l'homme en naissant n'aurait que faire d'être « grand et fort » ; bien au contraire, de telles qualités naturelles se retourneraient nul doute contre un être qui ne saurait pas s'en servir, pour ne l'avoir pas encore appris. L'homme naît petit et faible, et c'est heureux : cela oblige ses semblables à s'occuper de lui pour satisfaire des « besoins » d'autant plus nombreux à vrai dire que le nourrisson est dans l'incapacité d'y subvenir par ses propres moyens.
c) L'éducation porte l'enfance au-delà d'elle-même
Ainsi donc, l'état de faiblesse qui est le nôtre à la naissance nous épargne en fait la « misère » qui serait celle d'un être devant s'occuper seul de lui-même, lors même qu'il serait dans l'incapacité de faire bon usage de sa force : on se plaît à croire que l'existence serait plus douce, si elle ne commençait par une telle faiblesse, sans comprendre que c'est cette faiblesse même qui fonde l'humanité. Sans elle, affirme Rousseau, « la race humaine eût péri » : l'homme n'est homme que parce qu'il a besoin du secours des autres, car c'est ce qui rend l'éducation nécessaire ; or c'est par cette dernière qu'il accède à l'humanité même.
Il faut tout apprendre à un nourrisson, et s'occuper d'abord de la satisfaction de besoins qui, pour vitale qu'elle soit, demeure hors d'atteinte de ses propres forces : que nous naissions « dépourvus de tout » rend nécessaire qu'on nous porte « assistance ». Force et jugement, corps et raison, tout ce dont l'adulte a besoin, l'enfant en est dépourvu : il faut alors que d'autres hommes lui donnent ce qui lui fait naturellement défaut. Un enfant abandonné dans la forêt avant d'avoir l'âge de satisfaire à ses besoins aurait tôt fait de mourir ; et même après, même s'il était capable de survivre, il ne serait au mieux qu'un animal dépourvu de raison : parole, pensée, jugement tout cela ne peut venir à nous qu'à la condition de nous venir des autres. Mais ce faisant, l'humanité se dote elle-même de sa propre forme : elle se libère des déterminations naturelles qui délimitent d'emblée les possibilités d'un animal. Quand se tait cette voix de la nature brute qu'est l'instinct, peut s'élever la parole de la raison : que l'éducation nous donne « tout ce que nous n'avons pas à notre naissance et dont nous avons besoin étant grands », cela ne signifie alors justement pas qu'elle se contente de satisfaire les besoins naturels de la petite enfance, mais qu'elle ouvre l'enfance à autre chose que la simple prolongation d'elle-même. Alors que l'animal n'aura qu'à devenir ce qu'il est déjà, au degré de grandeur et de perfection près (le louveteau est déjà un loup, n'étaient sa taille et sa force), l'homme apprendra à devenir tout autre chose que ce qu'il était à la naissance : ses semblables lui enseigneront à développer des facultés qu'il est le seul à posséder, comme le jugement, mais qui ne sauraient passer à l'acte et devenir effectives sans l'intervention d'autrui.
2. L'éducation est un processus complexe
a) Développement naturel de nos organes et de nos facultés
Cependant, et là est le point, tout dans l'éducation ne vient pas de l'homme, si du moins ce qui en vient est bien déterminant : comme l'affirme Rousseau, nous sommes tout autant (mais sans doute pas au même titre) éduqués et par la « nature », et par les « choses » elles-mêmes. Et en effet, comme tout être vivant, l'homme a, à la naissance, un corps qui n'est pas encore pleinement développé, un corps donc qui ne peut pas tout ce dont il sera plus tard capable. L'enfant connaîtra un « développement interne » de ses « facultés » et de ses « organes » : il apprendra à toucher, à voir et pour tout dire à sentir ; à manipuler, à coordonner ses gestes et plus généralement à agir. Seulement, que ce développent soit « interne » ne signifie pas qu'il aurait lieu quelles que soient les circonstances extérieures : ainsi par exemple, si le corps du nourrisson n'est pas encore apte à la marche, s'il en développera peu à peu la capacité physique, cette capacité purement corporelle ne serait rien sans autrui pour la faire passer à l'acte, et cela suffit pour distinguer la façon dont organes et facultés se développent chez l'enfant, de la manière dont un animal développe seul ses propres capacités naturelles.
b) Apprentissage de l'usage de nos capacités naturelles
On comprend alors mieux le rôle central que Rousseau attribue à « l'éducation des hommes » : c'est elle qui nous apprend à faire « usage » de nos organes autant que de nos facultés. C'est elle qui accomplit ce que la nature ne fait que développer intérieurement ; c'est elle qui rend possible l'enseignement des choses, par le développement et l'usage de ces organes et de ces facultés mêmes. Notre corps par exemple croît de lui-même, mais cette croissance n'implique pas qu'on devienne seul et tout seul capable de s'approprier des possibilités nouvelles. Le corps du jeune enfant n'est déjà plus celui du nourrisson, mais ce qui les sépare par-dessus tout, c'est l'usage que le premier fait du sien, dont est incapable le second ; usage qui ne provient pas de la nature, mais bien d'autres hommes. Il en va de même de nos facultés : en grandissant, un enfant s'éveille naturellement à l'intelligence, mais ce sont ses éducateurs qui lui en apprennent l'usage, et d'abord en lui proposant des exercices adaptés à son âge, et au développement de son esprit.
c) Intériorisation de cet apprentissage par l'expérience
Cependant, les leçons du meilleur des maîtres demeureraient un savoir extérieur et mort, si elles n'étaient pas intériorisées par l'expérience : l'expérience permet à l'enfant de s'approprier la connaissance délivrée par son éducateur et pour tout dire de la faire sienne – il est bon d'expliquer à un enfant comment repérer les constellations dans le ciel, mais cette science resterait purement livresque et abstraite, si on ne l'amenait pas en pleine nature, à devoir identifier l'étoile polaire pour retrouver son chemin. Bref, si les organes et facultés d'un enfant se développent tout naturellement, suivant un rythme prescrit par l'espèce, c'est l'homme fait qui lui en enseigne l'usage, et c'est l'expérience personnelle qui lui permet d'intégrer ce savoir à sa propre existence.
3. La bonne éducation met en accord les « trois sortes de maîtres »
a) Fonction de chacun des maîtres
Il est donc certain que l'éducation est un processus complexe : elle suppose que notre corps et nos facultés évoluent, et se dotent de possibilités qui n'étaient pas simplement présentes au départ ; mais comme ces possibilités nouvelles ne peuvent d'elles-mêmes passer à l'acte, elles réclament à leur tour que d'autres hommes nous apprennent à nous en servir ; et cet apprentissage lui-même implique une mise en pratique, qui ne peut se faire que dans l'expérience. C'est pourquoi Rousseau peut affirmer que chacun de nous est « formé par trois sortes de maîtres » : chacun a son rôle, et sa fonction, s'il ne s'agit cependant pas de trois moments simplement successifs (notre corps continue à se développer jusqu'à l'âge adulte, lors même que d'autres hommes ont commencé depuis longtemps à nous parler et à nous instruire ; et nous pouvons tirer profit d'un livre bien après nos premières expériences personnelles).
b) Ce que serait une mauvaise éducation
Une bonne éducation, une éducation donc qui rendra l'homme à la fois intelligent et bon, sera par conséquent une éducation capable d'accorder ce que ces « trois sortes de maîtres » nous disent. Il faut comprendre par là, négativement, qu'une mauvaise éducation est une éducation où ces trois discours seront portés à la contradiction ; et qui pourrait apporter ici la contradiction, si ce n'est le second maître ? Ni la nature, ni notre expérience des choses ne peuvent se contredire entre elles, en sorte que l'éducation ne peut être ratée que du seul fait de l'homme. Ayez des instructeurs dont les leçons contredisent celles de la nature, par exemple en développant en nous des tendances qui n'ont rien de naturelles (ainsi, le goût pour la paresse, le lucre, la possession ou la violence) ou celles de l'expérience (en nous donnant des habitudes contraires à ce que la simple perception nous enseigne), et vous formerez un être chétif, méchant et borné. Il est beau d'avoir des manières de table : cela nous éloigne de la sauvagerie animale. Mais si ces manières contredisent ce que les choses nous enseignent, et nous habituent à une nourriture trop grasse, trop riche, trop sucrée, à laquelle nous rechignerions sans cette accoutumance, alors de telles manières ne nous sont inculquées qu'à notre détriment. De même, s'il est bien que la société ait des usages, ceux-ci ne nous éduquent en rien, s'ils ne nous apprennent qu'à travestir nos sentiments, à développer en nous l'hypocrisie, l'envie et la lâcheté.
c) Ce que l'éducation doit être
La bonne éducation tout au contraire, est celle chez qui les préceptes de l'éducateur ne contredisent ni nos dispositions naturelles, ni ce que les choses nous enseignent : ainsi, Émile devra être éduqué en prenant en compte le développement interne de ses facultés, au lieu que de lui imposer une instruction sans rapport avec son âge, et dont il n'aurait que faire : que lui sert d'apprendre par cœur des fables de La Fontaine, dont il n'entend pas encore le sens ? Un tel apprentissage ne peut que l'habituer à une docilité servile, en lui donnant la mauvaise habitude de répéter sans comprendre. De même, la parole de l'éducateur ne saurait dispenser l'élève de faire ses propres expériences : si le livre nous dispense du commerce avec les choses, ce ne sera qu'à notre détriment, car un tel commerce est nécessaire pour appliquer la leçon apprise, et partant pour en apercevoir le sens, et la portée. Ce qui vaut pour la science vaut plus encore pour la conduite : au lieu que d'inculquer à l'enfant des préceptes moraux par force, qui demeureront par conséquent toujours extérieurs à sa volonté, pourquoi ne pas le laisser faire ses premières expériences morales, par exemple en étant saisi par la souffrance d'un autre, et en sentant ainsi s'éveiller en lui et de lui-même un sentiment de pitié ? Être « bien élevé » par conséquent, c'est être élevé à la hauteur de ce qu'un homme peut être : quand le maître humain tient compte du développement des organes et des facultés avant que d'enseigner quoi que ce soit, quand il guide son élève dans ses propres expériences sans pour autant se substituer à lui ou le dispenser de les faire, alors l'enfant grandira harmonieusement, garanti contre les vices qu'une mauvaise éducation ne peut manquer de transmettre.
II. Intérêt philosophique
1. L'homme se choisit lui-même
Comme le dira plus tard Kant, qui fut sur ce point grand lecteur de Rousseau, « l'homme n'est homme que par l'éducation » : un enfant qui aurait grandi loin de ses semblables (et tel fut le cas de Victor de l'Aveyron) ne saurait se comporter que comme une bête. Tout ce qui fait de nous des hommes provient d'autres hommes, en sorte qu'il est juste de dire que l'humanité se donne à elle-même sa propre forme. C'est pourquoi notre dénuement initial, celui par exemple dont parlait Protagoras dans le dialogue de Platon, est moins une limitation qu'une ressource : l'animal étant dès la naissance tout ce qu'il doit être, ne saurait devenir autre chose, et se condamne par là même à ne pouvoir choisir ce qu'il est. Certes, un louveteau n'est pas un loup, mais un louveteau ne deviendra pas autre chose qu'un loup, parce que l'animal n'écoute, ici comme en toute chose, que la voix de l'instinct : incapable de se choisir, il demeure incapable de progresser.
2. La perfectibilité, fondement de la spécificité humaine
Or, tel est en dernière analyse le véritable fondement de la spécificité humaine chez Rousseau : ce qui distingue à coup sûr l'homme de l'animal, c'est la faculté de se perfectionner ou perfectibilité. Pour l'homme et pour l'homme seul, demain peut être autre chose que la répétition d'hier : il peut devenir capable de faire ce qu'auparavant il ne savait pas faire, il peut s'approprier de nouvelles possibilités, en sorte que sa voie n'est pas toute tracée d'avance par l'instinct. Et précisément : si l'homme peut ainsi se perfectionner, c'est justement parce qu'il est le seul être susceptible d'éducation. L'homme est ce que ses maîtres en font, ce pourquoi Rousseau prend bien soin de préciser que le progrès peut avoir lieu « en bien comme en mal » : seul à pouvoir s'améliorer, l'homme est aussi le seul être à pouvoir se rabaisser lui-même, et d'abord en sombrant dans une bestialité dont les animaux eux-mêmes sont incapables.
Conclusion
Faudra-t-il allouer à l'éducation un rôle d'abord disciplinaire, en disant qu'elle doit se préoccuper d'effacer chez l'enfant tout ce qui s'apparente à une nature animale ? Selon Rousseau, la réponse est négative : certes, il faut que l'enfant apprenne à dominer ses appétits, il faut que la discipline le libère de la tyrannie de l'instinct, en apprenant à sa volonté à n'y point céder ; mais une bonne éducation ne saurait faire fi de la nature de celui qu'elle éduque. Un enfant de trois ans n'en a pas cinq : ses organes n'en sont pas au même point de développement, ses facultés non plus. Il ne viendrait à l'idée de personne de nourrir un nouveau-né avec autre chose que du lait ; il est aussi absurde d'apprendre à l'enfant à singer des comportements qui ne sont pas de son âge, et auxquels il ne comprend goutte : le faire, ce n'est que lui apprendre la soumission et la veulerie, ce n'est que flatter son désir de plaire, lequel aura tôt fait de se changer en amour-propre, où chacun ne s'estime qu'à travers l'estime que les autres ont de lui.