Texte de Pascal, Pensées (S, juin 2011)

Énoncé

Expliquer le texte suivant :
« Chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu'on appréhende plus de blesser ceux dont l'affection est plus utile et l'aversion plus dangereuse. Un prince sera la fable de toute l'Europe, et lui seul n'en saura rien. Je ne m'en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu'ils se font haïr. Or, ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu'ils servent ; et ainsi, ils n'ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes.
Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes ; mais les moindres n'en sont pas exemptes, parce qu'il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n'est qu'une illusion perpétuelle ; on ne fait que s'entre-tromper et s'entre-flatter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette mutuelle tromperie ; et peu d'amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu'il n'y est pas, quoiqu'il en parle alors sincèrement et sans passion.
L'homme n'est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l'égard des autres. Il ne veut donc pas qu'on lui dise la vérité. Il évite de la dire aux autres ; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur. »
Pascal, Pensées

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Corrigé

Introduction
Pascal entend démontrer ici que l'homme n'est « que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l'égard des autres » ; bref, qu'il hait la vérité, en ceci précisément qu'elle est toujours d'abord vérité sur soi, éclairant d'un jour bien cru nos faiblesses, nos défauts et nos compromissions. Pourtant, et c'est là le point, cette « mutuelle tromperie », pour quelque contraire qu'elle soit à la « justice » et à la « raison », est aussi ce qui fonde « l'union […] entre les hommes ».
La vérité est toujours cruelle : aussi préfère-t-on l'ignorer, et n'aimons-nous pas qu'on nous la dise. Plus donc un homme sera puissant et redouté, et plus les autres, par crainte de son courroux, lui cacheront ce que pourtant ils savent – tel est le constat initial de notre texte. Cependant, la vérité dans toute son impitoyable dureté ne cesse pas d'être « utile » : connaître nos vices et surtout les voir révélés par la bouche d'autrui (c'est-à-dire savoir que les autres les connaissent aussi), voilà après tout ce par quoi il faut bien passer, si nous voulons nous en défaire et nous amender. Cependant, l'amour-propre parle en nous plus fort que la vertu, et que la volonté de progresser : aussi, quiconque nous révèle nos tares s'expose à notre colère, et même est certain par avance de se faire « haïr ». Or le propre de ceux que le pouvoir attire, et qui sont prêts à endurer toutes les humiliations que leur imposent les puissants, c'est de ne consentir à la servilité que parce qu'ils en tireront quelque avantage : plus un prince est puissant, plus il est entouré de flatteurs, et moins ces derniers auront tendance à lui révéler ce que tous savent, puisque cela les desservirait.
Ainsi donc, il y a comme une malédiction du pouvoir, un malheur « ordinaire » (c'est-à-dire dans l'ordre des choses) des « plus grandes fortunes » : la puissance attire la flatterie, elle corrompt l'homme en lui donnant les moyens de se laisser corrompre, puisqu'elle réduit à quia toute critique et toute mise en garde, surtout si elles sont justifiées. Il ne faut pas croire cependant que ce malheur ne frappe que ceux qui ont été comblés de bienfaits : « il y a toujours quelque intérêt » à la flatterie, et nul n'est assez dépourvu de tout, pour qu'il puisse espérer d'autrui quelque franchise. Chacun donc prend bien soin de ne dire à l'autre que ce qui servira ses propres intérêts ; qu'importe alors si la vérité elle-même passe à l'as, et que tous sombrent dans un jeu de dupes où l'on « ne fait que s'entre-tromper et s'entre-flatter ». Peut-être même faut-il aller jusqu'à dire que nous tolérons la présence des autres à la seule condition qu'ils nous distraient, et nous détournent d'une vérité sur nous-mêmes que nous ne connaissons que trop, et qui nous fait horreur ; en sorte que « l'union […] entre les hommes » ne serait « fondée que sur cette mutuelle tromperie ». La conclusion s'impose d'elle-même : vanité des vanités, tout n'est que vanité. L'homme est l'être qui a plus d'amour de soi que d'amour du vrai : il préfère ignorer ses vices et se voir plus parfait qu'il ne l'est, que de se corriger, parce qu'une telle correction impliquerait d'abord qu'il prenne conscience de sa propre misère. L'amour-propre est donc cette « malheureuse racine », pour reprendre une autre expression pascalienne, racine appartenant à la nature humaine (ce pourquoi elle est « naturelle »), qui ne cesse d'éloigner l'homme d'une vérité qu'il connaît pourtant, et qu'il hait d'autant plus que, malgré toutes les flatteries, il ne parvient guère à l'oublier.
I. Analyse détaillée du texte
1. Les puissants sont entourés de flatteurs
a) On ne s'attire pas les faveurs des puissants en leur disant la vérité sur eux-mêmes
Pascal commence par établir ce fait : la fortune a des degrés, chacun est toujours plus ou moins puissant qu'un autre – et à mesure que nous grimpons cette échelle, cette ascension « nous éloigne davantage de la vérité ». Qu'est-ce à dire ? Nous ne gravissons pas seuls les degrés de la réussite : nous ne nous y hissons qu'en profitant de l'aide de ceux qui sont plus haut placés que nous. Plus donc nous nous élevons, et plus notre élévation même dépend de puissants dont on a tout à craindre, et d'abord qu'ils ruinent nos plans par quelque disgrâce qui nous ferait d'un coup retomber tout en bas. Pour s'élever par conséquent, il faut s'attirer les faveurs de ceux qui ont du pouvoir sur les gens de notre condition ; et on n'entrera pas dans leurs bonnes grâces en rendant publiques les tares qui les affectent. Tel est stupide, tel autre est concupiscent, tel autre est un voleur ; celui-là est ignare, et cet autre méchant ; mais quels que soient leurs vices, il n'en est aucun qui mérite que je perde tout ce que j'ai si péniblement acquis, en le dévoilant au grand jour. Partant, plus un homme est puissant, et plus tous seront enclins à taire les maux qui l'accablent, du moins en sa présence. Et comme il est humiliant de devoir flatter un homme dont on connaît si bien les défauts, on se rattrape en s'en gaussant, sitôt qu'il a le dos tourné : voilà qui explique qu'un prince « sera la fable » (c'est-à-dire la risée) « de toute l'Europe, et lui seul n'en saura rien ». Éclairons cependant ce point, qui est somme toute délicat : on ne saurait flatter celui qui ignore les vices affectant son caractère. Seul l'homme qui se sait orgueilleux aime à ce qu'on vante devant lui sa modestie, seul celui qui connaît bien sa ladrerie se réjouit de ce qu'on le pare de toutes les bienfaisances, et de toutes les générosités. C'est précisément parce qu'il ne connaît que trop les défauts qui l'accablent, que l'homme aime à ce qu'on les démente : ce prince dont on rit n'ignore pas ce qui le rend méprisable, mais il se rassure en croyant qu'il est le seul à le savoir – or précisément, nos vices sont souvent moins bien cachés que nos vertus.
b) Dire la vérité à autrui sert ses intérêts et dessert les miens
Il va pourtant de mon plus grand intérêt, c'est-à-dire de mon salut, d'essayer de corriger ce mal qui m'habite : l'homme n'est pas impeccable (il porte en lui la trace du péché originel), et il ne se sauvera de sa propre perte qu'en tâchant, autant qu'il est en lui, d'arracher la racine de ses maux, qui est l'amour de soi. Celui qui me parlerait de mes vices et tenterait de m'en défaire, celui qui me donnerait à comprendre que mes défauts ne sont pas plus ignorés de lui que de moi-même, celui-là n'agirait pas nécessairement pour mon malheur ; celui qui se tait et ne souffle mot, celui-là n'agit pas nécessairement pour mon bien. Preuve en est que nous ne disons nos « quatre vérités » qu'à ceux dont nous n'avons rien à craindre : nous mettons alors la vérité au service de notre vanité, parce qu'il est plaisant toujours d'humilier ceux qui sont moins puissants que nous en criant haro sur le baudet, pour reprendre un vers fameux de La Fontaine dans Les Animaux malades de la peste. C'est pour la même raison exactement (et comme le montre également cette fable) qu'à l'inverse nous taisons consciencieusement tout ce que nous savons de la méchanceté des puissants : le roi lion est tout excusé d'avoir « dévoré force moutons », et « toutes les autres puissances […] aux dires de chacun étaient de petits saints ». Mais en flattant ainsi les « puissances », on les détourne en fait de la voie du salut : le flatteur fait passer son intérêt devant celui de l'homme qu'il flatte, il l'encourage dans ses vices au lieu de l'en détourner, parce que lui procurer un tel « avantage » (et qui n'est pas des moindres, puisque l'enjeu n'est autre que la possibilité de son rachat), l'amènerait à se nuire à lui-même.
2. L'homme ne hait rien tant que la vérité
a) Chacun aspire à être détourné de lui-même
Or, on l'a dit, la fortune a des degrés ; de là s'ensuit que ce « malheur » n'est pas réservé aux seuls puissants, puisqu'on est toujours le puissant de quelqu'un, et que par conséquent il s'en trouvera toujours pour avoir intérêt à nous flatter. Quoi qu'il en soit, il est clair que la flatterie s'exerce toujours « aux dépens de celui qui l'écoute » (pour reprendre un autre vers de La Fontaine), et d'abord parce qu'elle le détourne de la volonté de progresser. Mais alors, plus un homme est puissant, plus il est excusé dans ses vices, moins il peut compter sur de sages conseils d'un ami pour s'en détourner : en voilà assez pour faire au sens propre tout notre « malheur », celui d'être livrés seuls à nous-mêmes et à nos propres faiblesses : la puissance se paye du prix de la solitude face à soi, et c'est précisément ce qui rend la flatterie d'autant plus nécessaire, dans un cercle sans fin ni trêve. Plus je suis puissant, plus les autres ont intérêt à me flatter, moins je suis capable de me déprendre de mes vices, et plus ils me flatteront : voilà qui explique que ce malheur s'accroît à mesure que grandit ma fortune ; voilà aussi ce qui explique son caractère « ordinaire », entendons par là commun et partagé, sans qu'il faille s'en étonner. De là s'ensuit que quelle que soit ma condition, il s'en trouvera toujours d'autres que j'aurai intérêt à flatter, et d'autres encore qui auront intérêt à être mes flatteurs. Il y a toujours en effet « quelque intérêt à se faire aimer des hommes », et la formule est assez contradictoire pour mériter qu'on le remarque : car enfin, qu'est-ce qu'un amour dicté par l'intérêt ? Si aimer, c'est vouloir le bien de l'autre avant le mien, il s'ensuit que l'amour intéressé n'en est jamais un : on n'aime pas les puissants, on veut se faire aimer d'eux en les divertissant de leur propre misère ; et ils ne nous aiment pas davantage, puisqu'ils savent très bien que nous leur mentons – ils nous méprisent, assurément, mais trouvent justement dans ce mépris une distraction les détournant d'eux-mêmes, et nous récompensent de les avoir si bien divertis. C'est pourquoi Pascal peut bien qualifier la « vie humaine » d'« illusion perpétuelle » : comme un mouvement perpétuel s'entretient lui-même, cette illusion trouve dans son propre renchérissement de quoi se perpétuer. Chacun est tour à tour flatteur et flatté, chacun trompe autant qu'il est trompé, et pourtant nul ne s'abuse ni sur lui-même, ni sur les autres : on ne trompe que celui qui a la volonté de se laisser tromper, on ne peut flatter que celui qui sait reconnaître la flatterie pour ce qu'elle est, c'est-à-dire un mensonge. Ce jeu s'arrêterait-il alors fût-ce une seconde, que tous les masques tomberaient d'un coup : ce pourquoi il faut à tout prix l'entretenir, non seulement par crainte de perdre l'appui de ceux qui récompensent notre hypocrisie, mais aussi (et surtout) par peur d'être enfin confronté sans remède à notre propre culpabilité. Le privilège des princes alors, c'est d'être flattés par tous, et ridiculisés par « l'Europe entière » ; le bourgeois quant à lui devra se contenter des courbettes de son tailleur, de la révérence feinte de ses domestiques, et de leur moquerie sitôt qu'il a le dos tourné. On peut, en quelque sorte, juger de la position sociale d'un homme au nombre de ceux qui se rient de lui en sa présence, et là n'est pas le dernier moteur nous poussant à nous élever au-dessus de notre condition première.
b) La haine de la vérité est au fondement de l'union entre les hommes
Qui donc consentirait à ravaler son orgueil en écoutant les critiques d'autrui, surtout si elles touchent juste et nous mettent l'âme à nu ? La vérité sur soi est insupportable, parce que nul n'est exempt de tout reproche face à lui-même – et d'abord, de celui d'avoir consenti à flatter les puissants par intérêt, de s'être abaissé devant eux jusqu'à l'humiliation, dans le seul espoir de pouvoir à notre tour en humilier d'autres. Aussi est-ce bien sur cette « mutuelle tromperie » qu'est en dernière analyse fondée « l'union entre les hommes », et cela à double titre : celui qui me révélerait cette vérité sur moi que je passe mon temps à essayer d'oublier, se rendrait par cela même insupportable à mes yeux ; et c'est précisément parce que je sais déjà très bien sur quelles montagnes de compromissions, d'hypocrisies et de lâchetés ma position est bâtie, que j'ai autant besoin d'autrui. Nous n'aimons pas les autres, parce que nous les connaissons trop bien, et tout notre drame vient de ce que nous ne nous ignorons pas assez nous-mêmes pour parvenir à ne pas nous détester : « l'union qui est entre les hommes » n'est pas la cause de la « mutuelle tromperie », elle en est la conséquence – ce ne sont pas la bienséance, la politesse, le respect de l'ordre établi qui me poussent à mentir et à accepter qu'on soit insincère avec moi ; bien au contraire, c'est parce que tous nous avons besoin de nous détourner et au sens propre de nous divertir de nous-mêmes, que nous réclamons tant la présence des autres, et que la solitude nous est si pesante. Peut-être y a-t-il en ce monde quelques amitiés vraies, où l'autre n'a pas peur de nous dire ce qu'il faudrait nous dire, et où nous ne lui en voulons pas trop, de l'avoir écouté. Pour le reste, il n'y a là que des flatteurs, qui ne parlent « sincèrement et sans passion » que lorsqu'est éloigné l'objet même de leurs discours – manière commune d'oublier ses propres vices, en exhibant ceux d'autrui, sitôt du moins qu'il n'y a plus de risque à le faire.
3. L'homme hait la vérité parce qu'il se hait lui-même
La conclusion s'impose alors d'elle-même : « l'homme n'est que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l'égard des autres ». On y revient : seul celui qui tente déjà de se mentir à lui-même et de se tromper sur son propre compte, peut écouter d'une oreille bienveillante les propos flatteurs. Et telle est au fond la misère humaine : si mentir, c'est connaître la vérité et ne pas la dire, alors on ne saurait véritablement se tromper soi-même, puisqu'en ce cas celui qui connaît la vérité et celui qui voudrait la taire sont confondus. Pour que nos mensonges sur notre propre compte puissent prendre forme et vie, encore faut-il qu'ils soient confirmés par d'autres : c'est parce que l'homme « ne veut pas qu'on lui dise la vérité » qu'il « évite de la dire aux autres », et c'est parce que la puissance trouve toujours dans le monde assez d'hypocrites pour la révérer, qu'elle est autant recherchée. L'amour de soi conduit à la haine de soi : au lieu de reconnaître sa propre misère, l'homme voudrait pouvoir s'adorer tel qu'il est, et se hait de n'y point parvenir. Aussi ces dispositions propres à la nature humaine sont-elles bien « éloignées de la justice et de la raison » : ce que nous recommanderait la raison en effet, c'est précisément de faire preuve de justice envers nous-mêmes, c'est-à-dire de nous savoir coupables ; au lieu de flatter les autres, de tâcher de les aider à progresser sur la voie de la vertu ; au lieu de rire de leurs vices, de contempler les nôtres sans ciller, et sans plus chercher à les cacher avec les moyens du bord. Les hommes pèchent par vanité : ils préfèrent tout, à la conscience de leur misère. Aussi la racine de tout le mal est-elle profondément enfoncée dans le cœur de l'homme : cette « épine dans la chair » dont parlait déjà saint Paul, c'est l'amour-propre, qui nous détourne de la seule possibilité du salut – au lieu de nous abîmer dans ce théâtre d'ombres, au lieu d'entretenir cette illusion d'amour où chacun fait semblant d'aimer l'autre pour ce qu'il lui permet d'obtenir, et le déteste pour ce qu'il est, il faut prier Dieu, dont seul l'amour est vrai (puisqu'il nous aime, fût-ce contre nous-mêmes), et qui partant seul peut être aimé – telle est bien l'affirmation finale de ces Pensées, dont le titre aurait dû être (si Pascal n'était pas mort avant de pouvoir les achever) : Apologie de la religion chrétienne.
II. Intérêt philosophique
1. Position du problème : l'amour-propre est la racine du mal
Pascal, et l'ensemble des moralistes français étaient, à en croire Nietzsche, « les seuls auteurs que les Grecs eussent aimé lire », parce qu'ils étaient les seuls, depuis les tragiques grecs, à s'être penchés sans défaillir au bord cet abîme qu'est le cœur humain. Et effectivement, la thèse pascalienne a de quoi faire frémir : il s'agit de dire que l'homme hait la vérité, parce qu'elle est toujours d'abord vérité sur lui-même, et qu'il se connaît trop pour ne pas se savoir indigne de l'amour qu'il se voue. Chacun n'aime que soi, chacun se sait détestable, et même les plus nobles actions ne sont menées que par intérêt, désir de reconnaissance et soif de flatterie. L'homme bon ne l'est presque jamais qu'en apparence, puisqu'il n'est bon que pour être loué de cette bonté même – et il le sait, comme il sait que les autres ne l'ignorent pas, au moment même où ils la louent. C'est pourquoi il ne déteste rien autant, que la voix qui vient troubler ce jeu de dupes en étant porteuse de vérité : de même que Xerxès faisait fouetter la mer qui lui avait fait perdre sa flotte, et exécutait les messagers porteurs de mauvaises nouvelles, de même nous méprisons celui qui nous montre à quel point nous sommes nous-mêmes méprisables.
2. La haine est le rapport premier à la vérité
On peut alors bien songer à Kant, qui faisait également de l'insincérité face à soi-même la racine de tout mal ; on peut surtout penser à cette allégorie de la caverne, qui est bien chez Platon une exposition de la condition humaine : lorsque l'homme délivré qui a vu le soleil, redescend au fond de la grotte pour libérer de leurs chaînes les autres captifs, ceux-là le mettent à mort : ces prisonniers alors n'étaient pas captifs de leurs chaînes, puisqu'ils ont refusé qu'on les leur ôte ; ils étaient captifs de leurs propres illusions, et firent périr celui qui leur révélait cette servitude, d'autant plus grande qu'elle était volontaire.
Conclusion
À n'en pas douter, ce texte de Pascal s'inscrit dans le cadre d'une méditation chrétienne de la culpabilité : il n'y a pas d'innocence en ce monde, et l'homme est toujours coupable, d'autant plus coupable à vrai dire qu'il refuse l'épreuve de cette culpabilité même. Aussi le salut ne peut-il venir ni des autres, ni de nous : il n'adviendra que par la grâce de Dieu. Ce qu'il faut surtout remarquer, c'est qu'ici Pascal nous montre que nous ne sommes jamais étrangers à la vérité : nous y sommes toujours déjà ouverts, si nous détestons ce qu'elle nous dévoile, et qui vient par trop contredire notre amour-propre. Aussi notre rapport au vrai est-il initialement un rapport de haine : nous ne cherchons pas la vérité, parce que nous ne la connaissons déjà que trop ; nous ne la désirons pas : nous la détestons, et n'aimons rien tant que l'illusion, et le mensonge.