La morale peut-elle se passer d'un fondement religieux ? (S, sept. 2010)

Énoncé

La morale peut-elle se passer d'un fondement religieux ?

Corrigé

Introduction
Si l'on en croit les travaux de l'historien Jean Bottéro portant sur la figure de Moïse, la grande nouveauté introduite par l'Ancien Testament, c'est d'avoir présenté des préceptes moraux (les fameux « dix commandements ») comme autant d'expressions de la volonté divine : désormais, on n'honorera plus les dieux par des sacrifices et des libations, mais en rendant conforme notre action à certaines prescriptions éthiques qui trouveraient en Dieu lui-même leur origine. Alors que les religions antiques (grecques ou romaines par exemple) étaient avant tout des pratiques sociales destinées à signifier l'appartenance commune à une cité, en s'adressant en premier lieu au citoyen, les trois grandes religions monothéistes vont intérioriser toujours davantage le discours religieux : désormais, Dieu parle au cœur de chaque homme, et c'est chaque homme qu'il jugera, sur sa foi et sur ses actes. Ainsi donc, de pratique civique, la religion est devenue exigence morale (celle du Dieu qui « sonde les reins et les cœurs », et à qui rien n'est caché), au point qu'on peut se demander si nos systèmes moraux survivront longtemps à ce que Nietzsche nommait la « mort de Dieu ». La question est bien la suivante : si l'autorité du commandement moral provenait de la nature supposée divine de son auteur, l'homme acceptera-t-il encore de s'y soumettre, maintenant qu'il ne croit plus à l'existence de cet auteur même, maintenant du moins que cette existence pour lui ne va pas de soi ? Davantage : n'avons-nous pas, des siècles durant, accepté de brider nos désirs et de mettre un frein à nos satisfactions en cette vie non par pur respect pour ce que la morale prescrit, mais par crainte d'une punition ailleurs et plus tard, parce que la faute morale nous avait été présentée comme un péché à l'encontre du Créateur ? Que deviendra alors la morale, si elle ne peut plus se fonder sur une transcendance et si elle ne peut plus nous inciter au respect par la crainte d'un châtiment auquel nul coupable ne saurait se soustraire ?
Peut-être alors que la crise du dogmatisme qui caractérise nos sociétés modernes vient effectivement menacer la moralité des mœurs ; peut-être aussi est-elle l'occasion de leur donner un autre fondement et d'établir un système du devoir qui ne soit (comme le disait Kant) ni simplement terrestre et fondé sur le fait, ni céleste et fondé sur une autorité divine que nous ne pouvons désormais admettre que dans la seule mesure où nous y croyons, sans plus pouvoir en faire l'objet d'un savoir certain.
I. De la fondation religieuse de la morale à son renversement
1. La religion ne fonde pas les morales antiques
On l'a dit : la grande nouveauté des religions du Livre, ce n'est pas tant l'invention du monothéisme que l'idée selon laquelle on honorait Dieu en suivant un certain nombre de prescriptions d'ordre éthique (tu ne voleras pas, tu ne tueras pas…), et non par des rites propitiatoires ou des sacrifices. Cela revient-il à fonder l'exigence morale sur la religion ? Mais, en ce cas, faut-il en conclure qu'un homme qui ne croirait ni à Dieu ni à diable serait incapable de mener une vie juste ? Que faire alors de la figure de « l'athée vertueux », selon l'expression employée par Kant à propos de Spinoza ? À l'évidence, de telles questions ne se posaient pas à l'homme grec, pour qui la conduite vertueuse était une affaire humaine et seulement humaine, sans plus de rapport avec les volontés divines, et dont les dieux eux-mêmes n'étaient pas précisément des modèles de vertu. On en trouvera sans doute l'illustration la plus frappante dans l'épicurisme : l'homme vertueux est celui qui se contente des désirs naturels et nécessaires, celui qui ne laisse pas la crainte de la mort et la peur des dieux corrompre ses appétits et les faire sombrer dans l'illimité. C'est parce que j'ai peur qu'après la mort les dieux me punissent et me châtient que je cherche à m'attirer leur faveur par des conduites superstitieuses et stupides, qui jamais ne suffisent à me rassurer. C'est parce que je crains la mort que je me prends à vouloir la fortune ou la gloire, afin qu'il reste quelque chose de moi, afin que les vivants continuent à honorer mon nom. Or ces désirs sont non naturels, ils n'ont pas la sensation pour principe, c'est-à-dire qu'ils ne sont désirs d'aucun plaisir, puisqu'ils sont illimités et de ce fait toujours insatisfaits (quelque gloire que j'obtienne, ce ne sera jamais assez pour m'en trouver quitte). La vraie morale alors se fonde non sur la religion, mais sur la physique : il n'y a que le vide et les atomes, en sorte qu'il ne restera rien de moi après ma mort, par laquelle les corpuscules qui me constituent se délient et se dispersent. De même, les dieux ne sont pas à craindre : s'ils existent, ils demeurent dans les intermondes, et leur félicité parfaite leur interdit de se préoccuper seulement de notre conduite. Ainsi donc, dire que l'homme sage vivra « comme un dieu parmi les hommes », selon la formule d'Épicure à Ménécée, ce n'est justement pas fonder la morale sur la religion : les dieux n'attendent rien de nous, ils ne s'inquiètent pas de notre sort, ne réclament pas qu'on s'occupe d'eux et ne sont un modèle qu'en tant qu'ils présentent l'idéal d'une vie sereine. Vivre comme un dieu, en d'autres termes, c'est précisément ne pas plus se soucier d'eux qu'ils ne se soucient de nous : la seule morale qui tienne (celle qui doit nous conduire à donner au plaisir la durée d'une vie bienheureuse) réclame que nous nous déprenions des craintes de la superstition.
2. Le fondement moral des religions
La question en revanche se pose à nouveau pour les trois grandes religions monothéistes, qui prétendent bien fonder le commandement moral sur la volonté divine. Faudra-t-il alors admettre que les préceptes moraux qui s'imposent encore à nous (y compris sous leur forme la plus indéterminée, celle d'un « ne pas faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas qu'il nous fît ») ne sont que les restes d'anciennes croyances religieuses sécularisées ? Mais, en ce cas, comment comprendre que ces préceptes nous semblent encore respectables (même si de fait nous ne les respectons pas toujours), alors même que pour la plupart, sinon pour tous, nous ne croyons plus qu'ils ont un Dieu pour origine ? Peut-être est-ce là l'indice que nous prenons ici le problème proprement à l'envers. Se pourrait-il que, loin de fonder la morale, la religion fût au contraire fondée par elle ? Telle est du moins la thèse avancée par Nietzsche, et selon laquelle nos religions et leurs « arrière-mondes » sont en fait des créations destinées à favoriser en nous certains comportements, certains instincts, certaines valeurs. Dans les cités de type aristocratique en effet, la « vertu » n'avait rien de moral : elle était d'abord virtu au sens propre, courage au combat. Celui qui remportait la victoire était « bon », celui qui perdait était « mauvais » et comme tel réduit à l'esclavage : telle était la morale primitive, fondée sur la domination brute de la force. Lorsque les esclaves ainsi soumis se sont révoltés, ils ont selon Nietzsche pris le pouvoir à la faveur d'une inversion des valeurs : sera bon désormais celui qui précisément ne tyrannise personne, celui qui justement n'a pas fait usage de sa force. De force physique, la bonté devient pureté morale : il ne faut pas mentir, il ne faut pas soumettre autrui à soi-même, il vaut mieux subir l'injustice que la commettre, etc. Or, précisément, les grandes religions morales sont contemporaines de cette inversion des valeurs : Dieu désormais passe du côté des faibles, il promet mille morts au méchant (l'ancien maître) et sauvera l'esclave. L'idée est bien la suivante : si je suis bafoué et humilié en cette vie, alors je suis du côté des « bons ». Et le bonheur terrestre que je n'aurai pas pu goûter par la faute des méchants, Dieu me le donnera ailleurs et plus tard, comme il punira mon persécuteur de l'entièreté de ses crimes. Ainsi donc, nous dit Nietzsche, les religions monothéistes et leurs arrière-mondes sont des inventions dictées par le ressentiment, c'est-à-dire par un secret désir de se venger : elles se fondent en dernière analyse sur les morales ascétiques des anciens esclaves qui se sont emparés du pouvoir, en faisant de leur faiblesse et de leur incapacité à endurer l'âpreté de la vie autant de vertus.
3. Les morales ascétiques et la « mort de Dieu »
Voilà ce qui peut expliquer pourquoi nous sommes encore persuadés de l'autorité des commandements moraux, alors même que « Dieu est mort », alors même autrement dit que nous ne croyons plus de façon absolue et inconditionnée à son existence. Dieu est mort en un sens, parce que nous n'avons plus besoin d'y croire : nous avons à ce point intégré les prescriptions des morales ascétiques (tu dois faire ton devoir quoi qu'il t'en coûte, tu dois dominer ton corps et tes désirs, et si du moins tu ne le fais pas, tu dois t'en sentir coupable) que nous n'avons plus besoin désormais de la caution divine pour nous plier à de tels commandements. En ce sens, l'effondrement de la pratique religieuse n'est pas le signe d'un retour à la « grande santé » de l'esprit, bien au contraire : c'est plutôt l'indice que nous sommes à ce point affaiblis et débiles (au sens médical du terme) que nous continuons à nous soumettre à des prescriptions qui ont pourtant au fond perdu à nos propres yeux toute justification et toute légitimité.
II. La morale comme autonomie de la volonté
1. Retournement de la perspective : l'indépendance de la morale
La thèse nietzschéenne est radicale, en ceci précisément qu'elle inverse l'ordre de la fondation et qu'elle rend raison par cela même de ce fait en apparence inexplicable : que des commandements formulés par les religions monothéistes puissent voir leur autorité leur survivre. On peut cependant interpréter le même phénomène d'une tout autre façon : après tout, le fait que le commandement moral nous oblige encore (nous avons tous à l'intérieur de nous la certitude que le mensonge n'est pas bon en soi, ou qu'il est mal de tuer son prochain), même lorsque nous ne croyons plus en Dieu, cela est peut-être l'indice que la morale ne se fonde pas sur la religion, et que les religions monothéistes ne font en fait qu'exprimer un commandement que chaque homme porte par-devers lui. Telle est du moins la thèse de Kant, selon laquelle la loi morale, ce « fait de raison », s'impose à tout être raisonnable par cela même qu'il est raisonnable. Or ce que la loi morale commande, ce n'est précisément pas simplement de ne pas faire à autrui ce que je ne voudrais pas qu'il me fît (cette maxime est au fond celle de l'égoïsme), mais plus rigoureusement de m'assurer de l'universelle validité de ma maxime. Une intention est moralement pure lorsqu'elle pourrait avoir sans contradiction la même universalité qu'une loi de la nature (la loi de la gravitation par exemple) : j'agis moralement en d'autres termes, lorsque ce que je veux peut être voulu par tout être raisonnable sans aucune exception.
2. Le commandement moral comme inconditionné véritable
La morale ne se fonde donc pas sur la religion, car elle ne se fonde que sur elle-même : ce n'est pas Dieu qui commande de ne pas tuer mon prochain, de ne pas le voler, de ne pas lui mentir, bref, de ne pas le traiter comme un moyen, c'est ma propre raison. Ce qui parle alors, c'est le respect pour l'humanité en moi comme en autrui. Et si la voix de la conscience qui m'interpelle et me rappelle à ma propre culpabilité peut prendre des inflexions divines, ce n'est pas parce que le commandement aurait Dieu pour origine, mais parce que l'exigence infinie dont il est porteur dépasse toute condition et tout donné. Les hommes, en quelque sorte, se sont trompés de transcendance : confrontés à la verticalité absolue de l'appel de la conscience, ils ont cru que l'origine de cet appel ne pouvait se tenir qu'au-delà du monde. Mais l'infini n'est pas dans le ciel : il est en mon propre cœur, parce que dans la loi morale, la raison m'ordonne de faire mon devoir de façon inconditionnée.
3. Agir par crainte et agir par pur respect
De ce point de vue, il est faux de croire que les religions ont aidé les hommes à faire leur devoir en redoublant la voix de la raison de la promesse de récompenses ou de punition outre-monde : celui qui fait son devoir par peur d'être puni, ou dans l'espoir d'être récompensé (fût-ce par un Dieu juste et bon), celui-là agit encore par intérêt et non par pur respect pour ce que la loi morale commande. Il sombre ainsi dans l'hétéronomie, où c'est encore la sensibilité (la peine et le plaisir) qui dicte ses impératifs à la volonté. Or, pour agir moralement en vérité, il faut agir par pur respect pour la loi, il faut que la raison détermine seule ma maxime, il faut que ma volonté soit absolument autonome (c'est-à-dire qu'elle ne soit en rien déterminée par des motifs issus de la sensibilité). Par conséquent, la crise des religions ne vient pas compromettre la validité du système des devoirs, bien au contraire : en privant la morale d'un appui divin, cette crise l'a rendue à sa pureté propre. Certes, l'homme vertueux peut bien espérer que sa vertu sera un jour la condition de son bonheur, alliance impossible sur cette terre ; il peut bien espérer que l'âme soit immortelle et qu'il existe un Dieu juste et bon ; mais il ne s'agit là que de postulats de la raison pratique, c'est-à-dire d'une espérance rationnelle nous invitant à ne pas désespérer de nous : la foi n'est ni un savoir (l'existence de Dieu ne peut pas et ne pourra jamais être démontrée), ni le fondement de l'exigence morale.
Conclusion
Deux choses remplissent d'admiration le cœur de l'homme, disait Kant : le ciel étoilé au-dessus de nos têtes et la loi morale au-dedans de nous. Cherchant Dieu, les hommes ont en fait cherché l'inconditionné, la cause première elle-même causée par rien. Mais cet inconditionné, ils le cherchaient au mauvais endroit, car il parle en fait au cœur de chaque homme. Ce qui est véritablement inconditionné, c'est le commandement moral : agis de telle sorte que ta maxime puisse être érigée en loi universelle de la nature, voilà ce que la raison nous ordonne, et cet ordre n'est soumis à aucune hypothèse ou condition. Je dois faire mon devoir, quand bien même je serais le seul, quand bien même cela devrait me coûter d'humilier en moi mes désirs et mes appétits : la morale ne se fonde qu'en elle-même, parce qu'elle est une exigence absolue qui, en tant que telle, ne saurait être rapportée à rien d'autre qu'à soi.