La Chine et le monde des années 1960 aux années 1980 (sujet national, juin 2015, analyse de document)

Énoncé

La Chine et le monde des années 1960 aux années 1980.
Comment le document montre-t-il l'évolution de la place de la Chine dans les relations internationales depuis les années 1960 et comment explique-t-il les changements de la politique chinoise qui sont à l'origine de cette évolution à partir de la fin des années 1970 ?
En quoi la place de la Chine dans le monde après 1984 confirme-t-elle l'appréciation de ces deux journalistes ?
Document
Réflexions de deux journalistes dans un ouvrage paru en 1984.
« Aujourd'hui la Chine, après être passée de l'alliance de droit avec l'URSS contre les États-Unis à une alliance de fait avec les États-Unis contre l'URSS, a détendu ses relations avec celle-ci, sans compromettre vraiment celles qu'elle entretient avec l'Amérique. […]
D'une manière générale, la Chine donne de toute évidence la priorité à son renforcement interne et ne se pose plus, comme pendant les années 60, en Mecque du véritable communisme(1) et en inspiratrice de nombreux mouvements révolutionnaires du tiers monde. Cette attitude n'est pas incompatible, bien au contraire, avec une certaine ouverture, notamment commerciale, indispensable en tout état de cause à la modernisation économique et sociale du pays. […]
Régnant sur l'État le plus peuplé du globe, et de beaucoup, les successeurs des Ming(2) et de Mao se doivent certes, d'abord, d'assumer la cohésion interne de leur pays. L'ouverture ne peut être, dans ces conditions, que lente. Mais il suffirait qu'elle s'amorce pour de bon pour avoir une portée considérable.
C'est dans ce contexte que l'accélération des échanges, après la mort de Mao Zedong, en 1976, doit retenir l'attention. Même si la part de la Chine dans le commerce mondial demeure infime, le fait est qu'elle a progressé de 20  % par an entre 1978 et 1981. »
Source : André FONTAINE et Pierre LI, Sortir de l'hexagonie, Paris, 1984 (extraits).

Comprendre la question
La longueur de la consigne qui accompagne l'unique document à analyser peut au premier abord effrayer le candidat. Elle lui fournit en réalité une aide précieuse en ce qu'elle présente de façon très détaillée les différentes étapes de l'analyse qu'on attend qu'il mette en œuvre. La question posée est donc claire et peut se résumer ainsi : en quoi ce document témoigne-t-il des évolutions de la politique étrangère de la Chine entre les années 1960 et 1980, et en quoi ces évolutions se sont-elles par la suite confirmées et accentuées ?
Le document proposé se concentre plus sur l'interprétation que sur l'explication des évolutions qu'il décrit. En clair, il cherche à donner sens à des événements qu'il ne prend que rarement le soin de présenter en détail. Autant dire qu'une bonne connaissance du cours sur la Chine et le monde est indispensable pour mener à bien son étude. Le candidat doit en effet être en mesure de « faire parler » ce document en éclairant ses nombreuses allusions et en illustrant ses affirmations par des exemples concrets.
Pour le reste, rien dans le contenu du texte proposé à l'analyse ne pose réellement problème. Il faut en revanche veiller au fait que la consigne, sur sa fin, peut inciter à excéder les limites chronologiques données par le titre du sujet (« des années 1960 aux années 1980 ») puisqu'il est question du « monde d'après 1984 ». Il ne faudra donc pas hésiter, le moment venu, à parler d'événements postérieurs aux années 1980, à condition bien sûr de les rattacher au document, en l'occurrence en se demandant en quoi ils sont venus confirmer ou infirmer les affirmations des deux journalistes.
Procéder par étapes
La première chose à faire est ici de lire attentivement et d'analyser la consigne. Celle-ci, en raison de sa longueur, nécessite en effet d'être soigneusement analysée afin de bien comprendre les attentes du sujet et d'éviter de le traiter trop partiellement ou de commettre un hors-sujet. Ce n'est donc que dans un deuxième temps, après avoir bien compris les demandes de la consigne et dégagé le plan qu'elle suggère, qu'on peut se pencher attentivement sur le document pour repérer quels éléments pourront être mis à profit pour répondre à tel ou tel aspect de la consigne.
(1)Mecque du véritable communisme : expression qui désigne le pays revendiquant la direction du camp communiste
(2)Ming : prestigieuse dynastie d'empereurs chinois qui régna du xive au xviie siècle

Corrigé

Introduction
L'inquiétude teintée d'admiration pour le géant démographique, géographique et désormais économique et militaire que constitue la Chine est une attitude fort ancienne. En France, elle revient à intervalles réguliers. C'est notamment le cas depuis les années 1980 et la politique d'ouverture au monde initiée par Deng Xiaoping.
Le document que nous allons analyser témoigne de cette fascination pour la Chine dans la France des années 1980. Il est extrait d'un ouvrage publié par deux journalistes français, André Fontaine et Pierre Li, en 1984, alors que la guerre froide touchait à sa fin. À partir de ce document, nous allons montrer comment était perçue la politique étrangère chinoise et ses récentes évolutions dans la France des années 1980, mais également nous demander, avec le recul du temps passé, si l'analyse des deux journalistes français s'est ou non trouvée confirmée.
Pour cela, nous décrirons d'abord les évolutions de la politique étrangère chinoise entre les années 1960 et 1980 telles que décrites par les deux journalistes. Puis nous analyserons les explications qu'ils fournissaient pour en rendre compte. Enfin, on évaluera la pertinence du diagnostic qu'ils établissaient alors, au regard des évolutions postérieures.
I. La Chine entre deux mondes
La première partie du texte des deux journalistes résume bien l'évolution qu'a connue la politique étrangère de la Chine à partir des années 1960. Alors que Mao avait originellement ancré son pays dans l'orbite soviétique, les relations entre les deux puissances, que rapprochait un même attachement au communisme, ont fini par se tendre. Si bien qu'une alliance à front renversé avec les États-Unis a fini par se décider, symbolisée par la visite du président Nixon en Chine en 1972. Ainsi, l'allié d'hier est devenu le rival puis l'ennemi d'aujourd'hui, si bien que l'ennemi qu'étaient auparavant les États-Unis est devenu un allié.
Mais, soucieuse d'éviter une confrontation ouverte avec l'URSS qui demeurait, dans les années 1980, une superpuissance influente, la Chine est finalement revenue à une position intermédiaire qui lui permettait de « détendre ses relations » avec l'URSS « sans compromettre vraiment celles qu'elle entretient avec l'Amérique ». Ainsi, la Chine s'est peu à peu imposée comme une puissance d'équilibre, voire non alignée, refusant le jeu de la bipolarité imposé par la guerre froide pour tenter de dialoguer avec les deux grands afin de tirer le meilleur de ce que chacun d'eux pouvait lui offrir.
II. La priorité au développement
Pour expliquer cette politique étrangère pour le moins louvoyante, les deux journalistes français fournissent une explication. Selon eux, la priorité des dirigeants chinois n'est pas tant de peser sur la scène internationale que de garantir des relations apaisées avec le reste du monde afin de se concentrer sur le développement intérieur de leur pays qui souffre d'un grand retard.
C'est pourquoi, après avoir un temps caressé le rêve de devenir « la Mecque du véritable communisme » en rivalité avec Moscou, les dirigeants chinois auraient finalement renoncé à ces ambitions périlleuses pour se concentrer sur le développement économique. Ce dernier supposait « une certaine ouverture, notamment commerciale » nécessaire « à la modernisation économique du pays ». Cette phrase fait clairement allusion à la politique initiée par Deng Xiaoping, notamment au travers de la création des zones économiques spéciales (ZES) destinées à stimuler l'activité économique en attirant les investisseurs étrangers.
III. Une ouverture lente mais inéluctable
Cette ouverture économique progressive de la Chine au monde, dont les deux journalistes perçoivent les balbutiements en 1984, n'a depuis cessé de s'accélérer. De ce point de vue, on peut dire que les auteurs se sont montrés particulièrement perspicaces puisqu'ils ont bien compris que cette ouverture aurait des répercussions d'une « portée considérable » pourvu « qu'elle s'amorce pour de bon », ce qui fut effectivement le cas.
En quelques décennies, la Chine s'est en effet imposée comme l'un des cœurs de l'économie mondiale et, à ce titre, comme un acteur incontournable sur la scène internationale. La stratégie repérée par André Fontaine et Pierre Li s'est donc révélée payante : en donnant la priorité au développement intérieur, quitte à en rabattre sur leur posture à l'international, les dirigeants chinois ont opéré un pari, réussi sur le long terme puisque, au final, la Chine en est sortie plus solide et plus riche à l'intérieur, et donc plus sûre et plus puissante à l'extérieur.
Conclusion
Le poids croissant occupé par la Chine sur la scène internationale est lié au décollage économique fulgurant connu par celle-ci depuis les années 2000. Cependant, les prémices peuvent en être décelées bien en amont. C'est ce dont témoigne le document, par certains égards prémonitoire, que nous avons analysé. Dès 1984, André Fontaine et Pierre Li avaient mis en lumière la cohérence cachée derrière l'apparente irrationalité d'une politique étrangère chinoise volatile. En fait, il s'agissait alors pour Pékin de ne se fâcher avec personne pour mieux commercer demain avec tout le monde.