Les opérations de maintien de la paix dans le monde, reflet de l'organisation géopolitique du monde ? (sujet national, juin 2019, analyse de documents)

Énoncé

Les opérations de maintien de la paix dans le monde, reflet de l'organisation géopolitique du monde ?
Que montrent ces deux cartes de l'organisation géopolitique du monde ? Quelles sont leurs limites pour en rendre compte ?
Document 1
Principaux États contributeurs au budget des missions de maintien de la paix de l'ONU (2017)
Principaux États contributeurs au budget des missions de maintien de la paix de l'ONU (2017)
Source : d'après la cartothèque de Sciences Po Paris, données des Nations unies, Département des missions d'opérations de maintien de la paix (DOMP), www.un.org/en/peacekeeping
Document 2
Principaux États contributeurs en nombre de soldats aux missions de maintien de la paix de l'ONU (2017)
Principaux États contributeurs en nombre de soldats aux missions de maintien de la paix de l'ONU (2017)
Source : d'après la cartothèque de Sciences Po Paris, données des Nations unies, Département des missions d'opérations de maintien de la paix (DOMP), © DILA, La Documentation française, www.un.org/en/peacekeeping
Comprendre le sujet
Cet exercice d'analyse documentaire porte sur le chapitre introductif du programme de terminale intitulé « Des cartes pour comprendre le monde ». Il invite donc à s'intéresser autant à la forme qu'au fond des deux documents à analyser. Il ne s'agit pas en effet de se contenter de décrire et d'expliquer ce que ces deux cartes montrent mais, plutôt, une fois ce préalable posé, de s'intéresser à la manière dont elles le montrent et aux éventuels biais et limites dont elles sont porteuses.
Il ne faut donc pas perdre de vue que, si les cartes portent sur les opérations de maintien de la paix dans le monde de l'après-guerre froide, le sujet qu'elles invitent à traiter est d'abord et avant tout la question de la représentation cartographique et de ses limites, les opérations de maintien de la paix n'étant qu'un prétexte illustratif.
Il ne faut donc pas s'inquiéter du peu d'informations contenues dans ces cartes, car ce qu'on attend du candidat est une réflexion sur la manière de représenter cartographiquement le maintien de la paix dans le monde plutôt qu'une longue dissertation sur ce sujet.
Procéder par étapes
Comme pour toute étude documentaire, il convient en premier lieu, avant d'entrer dans l'analyse détaillée des documents, de s'intéresser à leur nature. Il faut donc se pencher sur leur origine, leur auteur ainsi que la provenance et la pertinence des données sur lesquelles elles se basent. On déduit ainsi leur plus ou moins grande fiabilité et leurs éventuelles lacunes.
Ensuite, il faut prendre le temps de procéder à une lecture détaillée des deux cartes afin de repérer les informations qu'elles délivrent et la vision globale du sujet qui en ressort. Celle-ci peut être confrontée à vos connaissances sur le sujet, notamment afin de repérer d'éventuels manques.
Enfin, il faut s'intéresser à la manière dont ont été construites ces cartes : quels choix le cartographe a-t-il opérés ? Quelles conséquences en ont résulté ? Auriez-vous fait les mêmes choix ? Quels aspects du problème ne sont pas représentés (ou mal représentés) par les cartes ? Pourquoi ?
En respectant ces trois temps, on parvient à réaliser ce qui est attendu du jury à savoir, non pas une lecture factuelle ou un simple commentaire des cartes, mais bien une analyse critique des cartes qui s'intéresse autant à leur forme qu'à leur fond.
Plusieurs options sont envisageables s'agissant du plan à adopter. La plus évidente, ici retenue, consiste à reprendre l'organisation suggérée par le sujet lui-même, à savoir dégager dans un premier temps la vision de l'ordre géopolitique mondial qui ressort des deux documents puis, dans un second temps, montrer que les documents proposés ne permettent pas à eux seuls une vision exacte de la situation internationale, fort complexe, en raison de leurs limites, qu'il faudra expliciter.

Corrigé

Introduction
La fin de la guerre froide a profondément remodelé l'ordre géopolitique mondial. Alors que celui-ci avait été durant près d'un demi-siècle structuré par la bipolarité, il est désormais beaucoup plus complexe, tantôt décrit comme unipolaire (dominé par les seuls États-Unis), multipolaire (dominé par une dizaine de grandes puissances), voire apolaire (dominé par personne).
Pour étudier cette organisation géopolitique du monde actuel, le sujet propose d'évaluer la pertinence de deux cartes, toutes deux produites par le très sérieux atelier de cartographie de Sciences Po. Toute la question pour nous est de savoir si ces deux cartes sont suffisantes pour rendre compte de la complexité de l'ordre géopolitique mondial dans lequel nous vivons.
Pour cela, nous commencerons dans un premier temps par décrire la vision de l'ordre géopolitique mondial qui ressort de la confrontation de ces deux cartes. Puis nous montrerons que celle-ci n'est pas conforme à la réalité et qu'il conviendrait d'adjoindre d'autres documents à ceux proposés pour disposer d'une vision plus juste.
I. Deux formes de participation au maintien de la paix
Si l'on se fie uniquement aux documents proposés à notre analyse et à la phrase de l'énoncé, l'ordre géopolitique mondial serait reflété par le niveau de participation des différents pays du monde aux opérations de maintien de la paix organisées par l'ONU. Cette participation est de deux natures : financière (doc. 1) et militaire (doc. 2). Autrement dit, les puissances peuvent participer de manière non exclusive de deux façons au maintien de la paix globale : soit en la finançant, soit militairement. La confrontation de ces deux cartes montre que les puissances qui financent le maintien de la paix ne sont pas les mêmes que celles qui y participent militairement. En effet, les principaux contributeurs financiers, figurant donc dans le document 1, sont les puissances occidentales (États-Unis, Allemagne, Royaume-Uni, France, etc.) ainsi que la Russie, le Japon et la Chine. En revanche, les principaux pays qui fournissent des « casques bleus » à l'ONU, ainsi que nous l'apprend le document 2, sont des puissances secondaires comme le Népal, le Pakistan, le Bangladesh ou l'Éthiopie. Cet écart entre la participation financière et la participation militaire est particulièrement saillant dans le cas des États-Unis : le pays est le plus gros contributeur financier au maintien de la paix, mais il ne fournit aucun soldat à l'ONU pour ses interventions militaires. Le document 1 montre la réalité de la fracture Nord/Sud : les pays du Nord contribuent financièrement tandis que ceux du Sud sont ceux où se déroulent les conflits. Le document 2 met surtout en avant des pays du Sud en tant que contributeurs militaires au maintien de la paix.
II. Un choix documentaire peu pertinent
Cette vision du monde qui ressort de l'analyse des deux documents peut paraître surprenante, au regard d'une réalité plus complexe. Elle s'explique par le caractère très incomplet du corpus documentaire à notre disposition. En effet, les documents n'évoquent le maintien de la paix que dans le cadre de l'ONU. Or, on sait que de nombreuses puissances, notamment occidentales, interviennent militairement dans le monde hors du cadre onusien. Ces interventions n'apparaissent donc pas dans ces cartes. De plus, le document 2 est problématique, car il laisse entendre que les pays qui fournissent le plus de soldats à l'ONU seraient les plus puissants ou en tout cas les plus soucieux du maintien de la paix dans le monde. Or la réalité est tout autre. Si ce sont surtout des pays pauvres ou en développement du Sud qui fournissent des troupes à l'ONU, c'est parce qu'ils reçoivent en retour de celle-ci une indemnisation financière, payée grâce aux contributions versées par les pays riches (doc. 1). Ce qui explique d'ailleurs en partie les difficultés rencontrées par l'ONU pour rétablir ou maintenir la paix, car les soldats dont elle dispose pour ce faire sont souvent issus d'armées peu formées et peu performantes. Si l'on avait vraiment voulu rendre compte de l'ordre géopolitique mondial actuel, il aurait fallu ou bien compléter ces deux cartes par d'autres documents, ou bien compléter ces cartes en y introduisant d'autres informations. Manquent notamment des données sur l'armement conventionnel et nucléaire dont dispose les différents pays du monde, leurs interventions militaires hors du cadre de l'ONU, ou encore leur représentation à l'ONU.
Conclusion
Si ces deux cartes ne présentent en soi aucun défaut majeur, elles sont clairement insuffisantes pour établir un état des lieux complet des rapports de puissance dans le monde actuel. Cette insuffisance nous rappelle qu'une carte, aussi précise soit-elle, doit toujours être abordée avec prudence. En effet, même si ce qu'elle montre est juste et pertinent, ce qui est ici le cas, elle ne peut pas à elle seule être le reflet exact d'une situation et nécessite souvent d'être recoupée et croisée avec d'autres données pour pouvoir établir un diagnostic fiable.