L'inégale intégration des territoires à la mondialisation (sujet national, juin 2018, composition)

Énoncé

Japon-Chine : concurrences régionales, ambitions mondiales.
Comprendre la question
Le sujet proposé reprend à l'identique l'intitulé du programme. Il ne pose donc guère de problème de compréhension. Il s'agit de se livrer à une comparaison d'ordre principalement géopolitique entre la Chine et le Japon, en situant cette comparaison à deux échelles : les concurrences régionales entre les deux pays, et leurs ambitions à l'échelle mondiale. Les deux aspects sont bien sûr liés, mais chacun possède ses logiques propres.
Procéder par étapes
Face à un tel sujet, cherchez à dégager une problématique qui parvienne à réunir en une seule question les enjeux soulevés par les deux échelles d'analyse. Demandez-vous, par exemple, si les ambitions mondiales respectives du Japon et de la Chine ne sont pas la cause principale de leurs concurrences régionales, ou au contraire si ces dernières ne constituent pas un frein à l'expression de leurs ambitions mondiales.
En ce qui concerne le plan, plusieurs options sont possibles. Vous pouvez reprendre celui induit par le sujet, à savoir consacrer une première partie à la concurrence régionale entre Chine et Japon, puis une seconde à leurs ambitions mondiales, éventuellement complétées par une troisième partie synthétique. Vous pouvez aussi choisir de consacrer une première partie à la Chine, étudiée à l'échelle régionale et mondiale, puis une seconde au Japon étudié aux mêmes échelles, ce qui nécessitera d'élaborer une troisième partie qui permettra d'établir la comparaison entre les deux pays.

Corrigé

Introduction
Depuis des siècles, le Japon et la Chine sont à la fois rivaux et interdépendants. Le Japon fait partie de la Triade, et dispose d'un solide modèle démocratique. La Chine est la principale puissance émergente du monde, mais reste une dictature communiste.
Le sujet qui nous est proposé met en parallèle les ambitions de ces deux pays et la concurrence qu'ils se livrent, laissant entendre que les deux sont liées. Les deux pays cherchent en effet à avoir un rayonnement mondial, ce qui attise les concurrences à l'échelle régionale. Toutefois, on devra aussi s'interroger sur la possible coopération sino-japonaise. Pourquoi forcément envisager que les ambitions à l'échelle mondiale de ces deux puissances entraînent des tensions dans leurs relations à l'échelle régionale ? Quels sont les atouts respectifs dont elles disposent pour concrétiser ces ambitions ? L'ascension de l'un signifie-t-elle nécessairement le déclassement de l'autre, ou peut-on envisager une dynamique réciproque ?
Autant de questions auxquelles nous chercherons à répondre, en étudiant la rivalité qui oppose la Chine au Japon sur le plan régional, puis la concurrence planétaire que ces pays se livrent. On terminera en montrant que les difficultés auxquelles les deux pays sont confrontés devraient les inciter davantage à la coopération.
I. Deux États en concurrence pour le leadership en Asie orientale
1. Le Japon : une puissance ancienne qui tient à maintenir son rang
Le Japon s'est imposé de longue date comme le pays phare de l'Asie orientale. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il est le premier à se relever et à rejoindre le groupe des grands pays industrialisés. On parle alors du « miracle japonais » et on pensait que le pays allait dépasser les États-Unis. Autant de spéculations qui ne sont pas sans rappeler les discours actuels à propos de l'émergence de la Chine. À l'échelle régionale, le Japon est à l'origine du décollage économique de l'Asie orientale, en menant une politique active de développement de sa croissance. Par ses investissements et ses délocalisations industrielles, il provoque le décollage économique des pays voisins. Il est la principale source d'IDE dans la région et le premier investisseur en Chine. En ce sens, il contribue largement à l'émergence chinoise – ce qui relativise l'idée d'une inéluctable concurrence entre les deux pays. Son modèle de développement économique, selon le principe du « vol d'oies sauvages », est suivi par les Nouveaux Pays Industrialisés d'Asie (NPIA : Corée du Sud, Taïwan, Singapour, Hong Kong) et s'amorcent pour ceux qu'on appelle les « Bébés Tigres », comme les Philippines ou le Vietnam. L'État japonais a soutenu cette croissance, grâce à l'action du METI, le ministère de l'Économie, du Commerce et de l'Industrie. Le Japon urbain, sa mégalopole (près de 35 millions d'habitants), avec pour centre Tokyo, ville mondiale de 29 millions d'habitants, est un modèle pour la mégalopole en formation sur la côte orientale de la Chine et en fait un centre incontournable sur les grands axes de communications de la région.
2. La Chine : une puissance émergente ambitieuse
La Chine opère son décollage économique plus tard que le Japon, en 1978, lorsque le gouvernement de Deng Xiaoping décide d'ouvrir le pays à l'économie de marché et de créer quatre zones économiques spéciales (ZES) pour y attirer les investisseurs occidentaux. D'autres zones de production sont ensuite créées le long du littoral pacifique. Les choix qui sont alors réalisés ont conduit à l'extraversion économique actuelle de la Chine. Sa façade maritime est devenue une interface majeure de l'espace mondial grâce à ses nombreux et puissants ports de commerce par lesquels transitent des matières premières du monde entier et les produits manufacturés des usines chinoises. Mais, au contraire du Japon dont la domination régionale repose principalement sur l'économie, la Chine n'hésite pas à matérialiser sa nouvelle puissance par la force armée. Le réarmement du pays et surtout le déploiement de sa flotte dans l'ensemble de la région démontrent ses ambitions nouvelles de domination régionale. La Chine a conclu de nombreux accords de coopération économique ou militaire avec d'autres pays asiatiques, afin de s'assurer d'un réseau d'alliés (voire de vassaux) pour contrebalancer dans la région le poids du Japon, mais aussi celui de l'Inde.
II. Deux puissances aux ambitions mondiales
1. Le Japon : une grande puissance incomplète
Le Japon est le seul pays asiatique à appartenir à la Triade. Son PIB de 5 855 000 millions de dollars a, certes, été dépassé par celui de la Chine, mais il reste en 3e position mondiale. Rapporté au nombre d'habitants (127 millions), il est dix fois supérieur à celui de son voisin chinois. Son IDH de 0,9 est l'un des plus forts au monde, ce qui témoigne d'un niveau de développement très important. Le Japon participe à toutes les organisations internationales regroupant les grands pays industrialisés, comme le G8, le G20 ou l'OCDE. Les facteurs de ce rayonnement économique mondial sont nombreux. Il possède une grande avance technologique dans le domaine de la téléphonie et de l'informatique. La puissance financière de sa capitale est révélée par le rôle de sa Bourse, le Tokyo Stock Exchange. La mégalopole japonaise dans toute son étendue est l'ensemble urbain le plus dense et le plus peuplé au monde, avec 105 millions d'habitants. Mais si le Japon est un géant dans le monde par sa puissance économique, il demeure un nain sur le plan géopolitique. Ne disposant ni de l'arme nucléaire ni d'une armée puissante, et ne jouant qu'un rôle secondaire au sein de l'ONU, ce n'est pas un pays qui compte dans le règlement des grandes affaires internationales. La Chine, au contraire, dispose d'un droit de veto à l'ONU, et se fait respecter par les Grands de ce monde. Ce qui inquiète au plus haut point les autorités japonaises qui envisagent de recourir à une révision constitutionnelle, afin de renoncer au pacifisme et se doter d'une armée digne de ce nom. Le Japon revendique par ailleurs un siège de membre permanent au Conseil de Sécurité de l'ONU. Autant d'ambitions qui visent à compléter l'incontestable rayonnement économique de ce pays par l'établissement d'un réel pouvoir géopolitique.
Sur le plan culturel, contrairement à la Chine, le Japon bénéficie d'une image positive vis-à-vis du reste du monde, comme en témoigne le succès de sa culture populaire ou « J Pop » (mangas, dessins animés, etc…).
2. La Chine : une ascension fulgurante
Depuis son entrée dans l'OMC en 2001, la Chine émerge sur la scène internationale de façon spectaculaire. Elle est désormais la première puissance industrielle au monde en volume de production, et ses exportations ont été multipliées par cinq en trente ans. Son PIB de 8 939 milliards de dollars est en 2e position mondiale. Le pays s'attaque par ailleurs à de nouveaux défis au service de son économie : mise en valeur et maîtrise de son territoire, notamment à l'Ouest, où se trouvent de nombreuses ressources comme les « terres rares » (minerais rares servant aux produits de haute technologie), ou encore avec la construction du barrage des Trois-Gorges. De grands investissements sont réalisés dans la course à l'espace, la production automobile et celle de biens de haute technologie, afin de rivaliser avec les grandes puissances occidentales dans ces secteurs prestigieux. Sur le plan géopolitique, la Chine dispose de longue date de solides atouts : c'est l'un des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations unies, disposant de l'arme nucléaire, et son armée est la plus nombreuse au monde. Mais elle aurait beaucoup à gagner à s'inspirer de la politique menée par le Japon après 1945 pour améliorer son image qui demeure globalement négative dans le reste du monde, en raison de son agressivité à l'égard de ses voisins, mais aussi du fait de son système politique répressif. Sans oublier que les productions chinoises demeurent associées à l'idée de produits bas de gamme, voire à de vulgaires contrefaçons. Si l'ascension de la Chine a été fort rapide, il lui reste fort à faire pour en consolider les fondements et l'installer dans la durée.
III. Deux puissances fragiles ?
1. Les défis de la Chine et du Japon
Le Japon est l'État le plus endetté au monde : jusqu'à 200 % de son PIB, et on note un essoufflement de certaines de ses entreprises, notamment automobiles. Très fortement lié à l'économie américaine, le pays a été frappé de plein fouet par la crise depuis 2008, et la concurrence de la Chine se fait de plus en plus sentir. Le modèle social japonais est en cause et crée un malaise chez certains jeunes parmi lesquels on note un inquiétant taux de suicide. Avec un très faible taux de fécondité (1,4 enfant par femme), le vieillissement s'accélère et le Japon risque de perdre un million d'habitants par an vers 2020, d'autant plus qu'il reste fermé à l'immigration pour des raisons culturelles. Le Japon connaît aussi vis-à-vis du reste du monde une perte de confiance dans l'infaillibilité de son modèle, comme l'a montré en 2011 la catastrophe de Fukushima et sa gestion chaotique par le gouvernement.
La Chine quant à elle reste une puissance en voie de développement. L'importance de son PIB cache en réalité d'importantes disparités car environ 150 millions de personnes appartiennent aux classes moyennes et supérieures, alors que le reste de la population, notamment celle des campagnes, est restée très pauvre. Par ailleurs, la politique de l'enfant unique risque de conduire au vieillissement accéléré de la population, ce qui va poser de graves problèmes au pays : comment financer les soins et les besoins des retraités qui seront plus nombreux que les actifs ?
2. La nécessaire coopération sino-japonaise
Tous ces défis auxquels sont et seront de plus en plus confrontés la Chine et le Japon devraient les inciter à envisager des formes de coopération mutuelle. Si les rivalités géopolitiques demeurent fortes et rendent peu probable une entente à brève échéance, il n'en est pas de même dans le domaine économique. En effet, les économies chinoises et japonaises sont plus complémentaires que concurrentes. Le Japon produit surtout des services et des biens haut de gamme, tandis que la Chine produit massivement des produits à faible valeur ajoutée. Ils ont donc tout intérêt à travailler ensemble en jouant sur leurs complémentarités, ce qui est déjà largement le cas lorsqu'on observe l'importance des investissements japonais en Chine. Qui sait si ce rapprochement économique, comme jadis celui de la France et de l'Allemagne autour du charbon et de l'acier, n'annonce pas une détente géopolitique entre les deux pays ?
Conclusion
Pays fort différents, ne serait-ce que par leur superficie, leur géographie et leur démographie, la Chine et le Japon ont derrière eux une longue histoire conflictuelle qui explique la méfiance qu'ils éprouvent l'un à l'égard de l'autre. Il faut dire que le « réveil » chinois de ces dernières décennies est venu remettre en question la domination qui semblait incontestable du Japon sur l'Asie orientale. Désormais, Chine et Japon rivalisent non seulement pour dominer l'Asie, mais également pour s'imposer comme les puissances de référence dans cette région du monde.