Jean de La Fontaine, Fables (VII-XI) : Imagination et pensée au xviie siècle

Après avoir publié en 1664 ses Contes et nouvelles en vers, Jean de La Fontaine se fait remarquer en 1668 grâce à ses Fables choisies. Le succès de ce premier ensemble dédié au dauphin, le fils aîné de Louis XIV, est tel qu'il pousse La Fontaine à écrire de nouveaux poèmes. Dix ans plus tard, il offre à ses lecteurs son Second recueil de fables, qui correspond à l'ensemble qui s'étend désormais du livre VII au livre XI des Fables. La Fontaine veut donner à ces nouvelles fables « un air et un tour un peu différent […] pour ne pas tomber en des répétitions », comme il le précise dans son avertissement. Il continue toutefois à mettre son imagination et son style au service de sa pensée. En s'inspirant de nombreux modèles, il reste ainsi fidèle aux principes du classicisme : placere et docere. La fable reste plaisante, mais elle doit également proposer différents enseignements au lecteur.
I. Plaire
Varier
• Dans son avertissement, La Fontaine annonce qu'il entend bien « remplir de plus de variété [son] ouvrage ». Il ajoute : « j'ai tâché de mettre dans ces deux dernières parties toute la diversité dont j'étais capable ». L'auteur veille en effet à ne pas lasser ses lecteurs, comme il l'écrit dans « Le Singe et le Léopard » : Le Singe avait raison. Ce n'est pas sur l'habit
Que la diversité me plaît ; c'est dans l'esprit :
L'une fournit toujours des choses agréables ;
L'autre, en moins d'un moment, lasse les regardants.

• Pour nous offrir « des choses agréables », La Fontaine s'appuie sur des sources très variées. Il précise lui-même qu'il s'inspire souvent de « Pilpay, sage indien ». C'est notamment le cas dans « La Souris métamorphosée en fille », qui nous permet de rencontrer « un bramin ». Mais il continue à s'appuyer sur des auteurs antiques, comme Phèdre ou Ésope. Il ne néglige pas non plus les écrivains plus récents. La fable intitulée « La Laitière et le Pot au lait » est vraisemblablement inspirée par Bonaventure des Périers tandis que la source de « L'Huître et les Plaideurs » pourrait être un texte de Boileau.
• En outre, certaines fables sont courtes, comme « La Forêt et le Bûcheron », tandis que d'autres brillent par leur longueur, comme « L'Homme et la Couleuvre ». À l'intérieur même des fables, l'hétérométrie nous permet de passer d'un vers long à un vers court. La Fontaine propose aussi, sous une apparente simplicité, des structures parfois complexes. Il étend les introductions ou, à l'inverse, les conclusions. Il utilise également des textes enchâssés lorsqu'un personnage de la fable raconte une autre fable. Dans « Le Berger et le Roi », l'ermite propose ainsi un apologue au berger pour l'éclairer sur les dangers qui le menacent.
Surprendre
• Le lecteur est donc souvent surpris en lisant ces fables. Parce qu'il entend faire preuve d'esprit, La Fontaine fuit les lourdes démonstrations. Rien n'est plus éloigné de lui que les exposés pédants et pesants, comme il le proclame dans « L'Écolier, le Pédant et le Maître d'un jardin » : Je hais les pièces d'éloquence
Hors de leur place, et qui n'ont point de fin.

Il fait donc volontiers preuve de vivacité et ses fables ne manquent pas de rythme. Ainsi, dans « Le Fermier, le Chien et le Renard », il parvient à décrire précisément le « carnage » opéré par le renard dans le poulailler en quelques vers seulement : Le Fermier,
Laissant ouvert son poulailler,
Commit une sottise extrême.
Le voleur tourne tant qu'il entre au lieu guetté,
Le dépeuple, remplit de meurtres la cité :
Les marques de sa cruauté
Parurent avec l'Aube : on vit un étalage
De corps sanglants et de carnage.

• Le fabuliste sait aussi ménager ses effets. Il imagine ainsi de véritables chutes. « L'Ours et l'Amateur des jardins », fable inspirée de Pilpay, commence par une étonnante rencontre entre « un ours montagnard, ours à demi léché » et un « vieillard » qui « aimait les jardins ». Rapidement, « les voilà bons amis » et la fable pourrait célébrer les vertus de la différence, de la tolérance et de l'amitié. C'est sans compter sur la fin pour le moins brutale. Désirant chasser une mouche posée sur le bout du nez du vieillard endormi, l'ours : Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur,
Casse la tête à l'homme en écrasant la mouche,
Et non moins bon archer que mauvais raisonneur :
Roide mort étendu sur la place il le couche.

• Cette violence ne doit cependant pas nous faire oublier que le fabuliste cherche aussi, bien souvent, à divertir son lecteur. Il écrit ainsi, pour conclure « Le pouvoir des fables » : Le monde est vieux, dit-on : je le crois, cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant.

Bien des vers des Fables peuvent donc faire sourire.
II. Dénoncer
« Écoutez, humains »
• La Fontaine entend ainsi capter l'attention du lecteur pour mieux le faire réfléchir. Il ne cache pas que les animaux représentés dans les fables permettent avant tout de dénoncer les défauts des êtres humains. La démonstration est parfois implicite mais le fabuliste peut également rendre le parallèle encore plus évident, comme il le fait au début de « L'Homme et la Couleuvre » : Un Homme vit une couleuvre.
Ah ! méchante, dit-il, je m'en vais faire une œuvre
Agréable à tout l'univers.
À ces mots, l'animal pervers
(C'est le serpent que je veux dire,
Et non l'homme : on pourrait aisément s'y tromper)
À ces mots, le serpent, se laissant attraper,
Est pris, mis en un sac.

• « Écoutez, humains […] / Vous verrez que chez vous j'ai puisé les leçons », annonce par ailleurs La Fontaine dans « Le Héron ». Il ajoute, dans « La Lionne et l'Ourse » : « Misérables humains, ceci s'adresse à vous ». Le lecteur, tout en étant séduit par les fables, n'est donc pas ménagé. Il découvre dans ces apologues une longue liste de défauts propres à l'espèce humaine. La Fontaine s'en prend ainsi à l'orgueil dans « Le Coche et la Mouche », à la lâcheté dans « Le Berger et son troupeau » ou encore à l'avarice, « compagne et sœur de l'ignorance » dans « L'Enfouisseur et son compère ».
Les pièges de la cour
• Une cible retient particulièrement l'attention du fabuliste : la cour. La Fontaine écrit à ce propos dans « Les Obsèques de la lionne » : Je définis la cour un pays où les gens
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu'il plaît au prince, ou s'ils ne peuvent l'être,
Tâchent au moins de le paraître,
Peuple caméléon, peuple singe du maître ;
On dirait qu'un esprit anime mille corps ;
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.

La cour est l'espace du paraître et du faux, et les flatteurs y règnent en maîtres. Les plus faibles et les plus naïfs y survivent rarement, comme nous le rappelle l'auteur dans « Les Animaux malades de la peste ». On comprend dès lors pourquoi La Fontaine interpelle les courtisans dans « Le Lion, le Loup et le Renard » : Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire :
Faites si vous pouvez votre cour sans vous nuire.
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien.

• Les fables visent également les plus puissants. Le lion, symbole du pouvoir royal, s'illustre souvent par sa crédulité ou sa violence. La Fontaine met aussi un roi en scène dans « Le Berger et le Roi », tout en précisant : « le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes ». Le berger, devenu juge, n'est pas protégé par ses talents et sa probité, et « le prince » finit par faire preuve d'injustice et d'ingratitude en l'accusant : Mainte peste de cour fit tant, par maint ressort,
Que la candeur du juge, ainsi que son mérite,
Furent suspects au prince.

Garant d'une justice injuste et centre d'une cour où triomphent les vices, le roi n'est donc guère mis à l'honneur dans ces Fables.
III. Instruire
Le pouvoir des fables
• Les fables permettent en somme d'allier légèreté et gravité. Les morales font aussi le charme de ce recueil, d'autant que La Fontaine cherche à nouveau à faire preuve de diversité. Certaines morales sont développées. À l'inverse, d'autres sont particulièrement courtes, comme lorsqu'il s'agit d'achever « L'Âne et le Chien » : « Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide. » Il en va de même quelques pages plus loin à la fin de « L'Avantage de la science » : « Laissez dire les sots : le savoir a son prix. » La morale peut même être implicite. La fable demande alors une participation du lecteur qui doit en reconstruire le sens.
• « Le Pouvoir des fables » n'est donc pas négligeable, comme le montre bien la fable qui possède ce titre. Un orateur athénien tente de mobiliser toute son éloquence pour toucher son public, en vain. Il suffit pourtant qu'il prenne « un autre tour » et emprunte un détour pour être entendu. L'anguille et l'hirondelle font mieux que de longs discours, ce qui suscite la colère de l'orateur : « Quoi, de contes d'enfants son peuple s'embarrasse ! » Loin d'être aussi sévère, La Fontaine lui répond en célébrant les charmes et les pouvoirs de l'apologue : Nous sommes tous d'Athènes en ce point ; et moi-même,
Au moment que je fais cette moralité,
Si Peau d'âne m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême.

Le trésor des fables
• Si le fabuliste est souvent critique lorsqu'il évoque les défauts des êtres humains, il offre aussi des modèles en guise de contrepoints. Les fables renferment ainsi une forme de sagesse. La Fontaine y défend souvent l'idée qu'il faut savoir faire preuve de mesure. C'est ce que découvrent les personnages de la fable intitulée « Les Souhaits ». Disposant de trois souhaits, ils commencent par demander « l'abondance », avant de réaliser que cette dernière leur apporte bien des tracas. Ils préfèrent alors, en guise de deuxième souhait, demander « la médiocrité », c'est-à-dire le juste milieu : « avec elle ils rentrent en grâce ». La fin de la fable fait l'éloge de la sagesse : Le follet en rit avec eux.
Pour profiter de sa largesse,
Quand il voulut partir et qu'il fut sur le point,
Ils demandèrent la sagesse ;
C'est un trésor qui n'embarrasse point.

« Rien de trop », conseille encore une fable du livre IX qui préconise d'agir « modérément », même si c'est souvent difficile pour l'Homme.
• La Fontaine invite également à faire preuve de philosophie face à la mort. C'est la leçon de « La Mort et le Mourant » : La mort avait raison. Je voudrais qu'à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d'un banquet,
Remerciant son hôte, et qu'on fit son paquet ;
Car de combien peut-on retarder le voyage ?

Rien de sinistre dans ces vers qui rappellent aussi que la vie est un « banquet » dont, sans oublier la mesure, « il faut que l'on jouisse », pour reprendre les mots utilisés dans « Le Loup et le Chasseur ». La Fontaine célèbre aussi l'importance de l'amour, qu'il n'échangerait pas « contre le Louvre et ses trésors ».