Michel de Montaigne, Essais, « Des cannibales », I, 31 ; « Des coches », III, 6 : Notre monde vient d'en trouver un autre

En 1580, Montaigne publie les deux premiers livres des Essais. Huit ans plus tard, il ajoute de nouveaux chapitres à cet ensemble tout en offrant aux lecteurs un troisième livre inédit. Il n'est pas surprenant de voir cette figure de l'humanisme s'intéresser dans cet ouvrage aux grandes découvertes qui ont marqué le xvie siècle. Dans le chapitre 31 du livre I et dans le chapitre 6 du livre III, il s'attarde ainsi sur le cas des peuples que les Européens qualifient trop rapidement de « barbares » ou de « sauvages ». L'écrivain parvient alors à s'appuyer sur la découverte d'un nouveau monde pour mieux interroger la société qui l'entoure.
Des chemins détournés
L'importance du « je »
• « Je suis moi-même la matière de mon livre », annonce Montaigne au tout début de ses Essais. (Toutes les citations sont empruntées à l'adaptation en français moderne d'André Lanly publiée aux éditions Gallimard dans la collection « Quarto ».) On ne s'étonnera donc pas de voir ce « je » cheminer à nos côtés, même lorsqu'il est question de terres lointaines qu'il n'a jamais foulées. Après avoir évoqué Pyrrhus, Montaigne commence ainsi, dans « Des cannibales », par s'appuyer sur un témoignage qu'il a lui-même collecté. Il confie ainsi : « J'ai eu longtemps avec moi un homme qui était resté dix ou douze ans dans cet autre monde qui a été découvert dans notre siècle, à l'endroit où Villegagnon débarqua, pays qu'il surnomma la France Antarctique. Cette découverte d'un pays infini semble être d'importance ». Il nous entraîne alors, dans le sillage de l'explorateur Villegagnon, vers les côtes du Brésil. De même, à la fin du chapitre, Montaigne nous livre un témoignage précieux en rassemblant quelques souvenirs personnels. En 1562, il a en effet accompagné la cour à Rouen au moment où le jeune roi Charles IX a rencontré trois hommes qui ont « quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nôtre ». Il affirme même avoir parlé « à l'un d'eux fort longtemps », accompagné d'un interprète manifestement incompétent. De même, pour évoquer ce qui fait office de pain dans ce nouveau monde, Montaigne prend soin de préciser : « J'en ai fait l'essai : le goût en est sucré et un peu fade ».
• Dans « Des coches », Montaigne n'hésite pas non plus à s'attarder sur ses propres expériences. Avant d'en venir au sujet des voitures qui est annoncé par le titre du chapitre, il décrit son rapport à la peur et, plus généralement, aux émotions. Il avoue ainsi qu'il ne se sent « pas assez fort pour soutenir le coup et l'impétuosité de ce phénomène de la peur, ni d'une autre impression violente ». Cette présence du « je », qui sait aussi parfois s'effacer, n'est pas anecdotique. En effet, c'est lui qui mène l'argumentation et Montaigne, lorsque c'est nécessaire, prend le soin d'exprimer clairement son opinion.
« Par sauts et gambades »
• Pour aller à la rencontre des peuples de ce nouveau monde, nous empruntons un chemin qui semble parfois sinueux. Dans le chapitre 9 du livre III, Montaigne constate en effet : « Je m'égare, mais plutôt par licence que par mégarde. […] J'aime l'allure poétique, par sauts et gambades. C'est un art, comme disait Platon, léger, ailé, divin. » Dans ces deux chapitres, il ne propose donc pas un exposé corseté. Au contraire, il se livre volontiers à des digressions, comme il le note lui-même lorsque, après s'être égaré, il reprend le fil de son discours. Il utilise alors des formules comme « pour en revenir à mon sujet » ou « pour revenir à notre histoire » (« Des cannibales »).
• De même, le chapitre intitulé « Des coches » a tout pour surprendre le lecteur : Montaigne commence par différer le sujet annoncé par le titre avant de délaisser tout simplement les voitures, qu'il ne retrouvera qu'à la toute fin du texte. Il finit par annoncer : « Notre monde vient d'en trouver un autre ». Mais ces détours sont bel et bien concertés et Montaigne a raison de rappeler que ce n'est pas « par mégarde » qu'il s'aventure sur ces chemins tortueux. Les trois livres sont unis par des fils et des échos. Dans « Des coches », l'auteur fait lui-même un parallèle avec le chapitre 31 de son livre I : « témoin mes cannibales ».
Un autre monde
Des peuples injustement méprisés
Dès le début de son texte consacré aux cannibales, Montaigne interroge la notion de « barbare ». « Les Grecs appelaient ainsi tous les peuples étrangers », rappelle-t-il. L'étranger se trouve alors rabaissé. Or, Pyrrhus souligne que la disposition de l'armée envoyée par les Romains « n'est nullement barbare ». Ce rapport à l'autre tient donc essentiellement de la paresse intellectuelle et de l'intolérance. Montaigne prône, à l'inverse, la curiosité et la réflexion. Aussi nous rappelle-t-il qu'« il faut se garder d'adhérer aux opinions courantes, et [qu']il faut juger les gens par la voie de la raison, non par la voix de tout le monde ». L'auteur des Essais tente par conséquent d'aller à l'encontre de certaines idées reçues pour montrer que les peuples du nouveau monde sont victimes de raccourcis méprisants et injustes.
C'est ainsi qu'on se trompe lourdement, note-t-il, en affirmant que les défaites essuyées par ces peuples sont le signe d'une quelconque infériorité. Il suffirait en effet, pour mesurer la valeur de ces Hommes, « que ceux qui les ont subjugués suppriment les ruses et les tours d'adresse dont ils se sont servis pour les tromper ». Montaigne ajoute que « les foudres et les tonnerres [des] pièces et [des] arquebuses » auraient été « capables de troubler César lui-même ». C'est pourquoi il loue « la hardiesse », le « courage » et « la noble obstination » de ceux qui ont subi ces attaques souvent déloyales. À l'inverse, à vaincre sans péril, les conquérants ont triomphé sans gloire.
Le mythe du bon sauvage
• Montaigne fait également l'éloge de ces peuples qui, affirme-t-il, sont restés dans une forme d'état de nature. Il livre alors l'une des premières versions du mythe du bon sauvage, qu'on retrouvera par exemple dans Le Supplément au voyage de Bougainville de Diderot. Il affirme par exemple, dans « Des cannibales », que ces êtres « sont encore dans cette heureuse situation de ne désirer qu'autant que leurs besoins naturels leur demandent », ajoutant que « tout ce qui est au-delà est pour eux superflu ». De même, dans « Des coches », il décrit « un monde enfant », tout en prenant soin de préciser que ces hommes et ces femmes ne sont « nullement inférieurs en clarté d'esprit naturelle et en justesse ».
• Ce mythe du bon sauvage propose une vision quelque peu réductrice de cultures en réalité très riches et très complexes. Montaigne semble d'ailleurs en avoir conscience puisqu'il lui arrive aussi de prendre ses distances avec cette notion d'« enfance ». C'est ainsi qu'il restitue, dans « Des coches », un long discours adressé à des Espagnols avant de conclure : « Voilà un exemple des balbutiements de ces prétendus enfants ». De même, il évoque ces « beaux palais munis de vivres, de vêtements et d'armes, tant pour les voyageurs que pour les armées qui ont à passer par là ». S'il propose parfois une vision déformée de ces peuples, ce mythe du bon sauvage permet aussi de faire la critique des Européens. Ces derniers n'ont pas réussi à guider ce nouveau monde sur le chemin de la « bonté », de la « justice » et de la « magnanimité ».
D'un monde à l'autre
Un regard critique
• Ce détour par « un autre » monde nous ramène donc vers « notre monde ». Montaigne dénonce ainsi la violence et l'hypocrisie de ceux qui, tout en s'offusquant du cannibalisme, n'hésitent pas à pratiquer la torture. Il s'étonne par exemple que « jugeant bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles à l'égard des nôtres » avant de faire ce constat : « Je pense qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu'à le manger mort, à déchirer par des tortures et des supplices un corps ayant encore toute sa sensibilité, à le faire rôtir petit à petit, à le faire mordre et tuer par les chiens et les pourceaux ». Il déplore également que ces actes particulièrement cruels soient accomplis « sous prétexte de piété et de religion ». Il s'en prend aussi à la cupidité de ces explorateurs qui n'hésitent pas se livrer à des massacres pour amasser toujours plus de richesses.
• Il ne faut donc pas s'y tromper : tout en nous offrant une conversation qui progresse « par sauts et gambades », Montaigne ne perd jamais le fil de sa démonstration. Les connecteurs qu'il utilise montrent d'ailleurs que son argumentation suit une forme de progression logique. Dans « Des cannibales », il commence ainsi un paragraphe en écrivant : « Nous pouvons donc bien appeler ces hommes barbares eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie ».
Des leçons
• Montaigne retrouve même chez ces peuples des qualités qui lui sont chères. Comme il prend le temps de décrire son caractère dans « Des cannibales », nous savons qu'il tente de surmonter les épreuves de l'existence en restant fidèle à certains principes hérités du stoïcisme. Il écrit notamment : « À chaque attaque qui m'arrive, je me présente et je m'oppose armé de pied en cap ». Il affirme également qu'il compense un manque de « force » par un surcroît d'« insensibilité » et par « une imagination [du danger] calme ou émoussée ». On comprend dès lors pourquoi il s'attarde longuement sur les tourments de Cuauhtémoc, ce « roi très grand, et par sa situation et son mérite ». Il célèbre alors sa capacité à affronter stoïquement les souffrances qu'on lui inflige. Cuauhtémoc parvient même à vaincre ceux qui pensent triompher de lui car « sa fermeté [rend] leur cruauté de plus en plus honteuse ».
• Ceux qu'on présente injustement comme des sauvages peuvent donc faire office de modèles pour le sage. Il y a bien dans ces pages une dimension universelle, et Montaigne n'hésite jamais à utiliser le présent de vérité générale pour proposer des leçons que chaque lecteur, quelle que soit son époque, peut méditer à loisir. Dans « Des cannibales », il note par exemple que « la valeur et le prix d'un homme résident dans le cœur et la volonté ; c'est là que se trouve son véritable honneur ; la vaillance, c'est la solidité, non pas des jambes et des bras, mais du cœur et de l'âme ».