Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien : soi-même comme un autre

Lorsque Marguerite Yourcenar publie Mémoires d'Hadrien en 1951, elle est déjà l'auteure de poèmes, de romans, de nouvelles ou de traductions. C'est pourtant le succès de cet étonnant ouvrage qui lui permet d'accéder à une forme de notoriété. Ce livre qui a touché bien des lecteurs nous entraîne dans une époque en apparence éloignée de la nôtre. Voyant la mort approcher, l'empereur Hadrien revient dans une longue lettre sur son existence et sur les traces qu'il a laissées dans l'Histoire. En nous plongeant dans les méandres d'une conscience, Marguerite Yourcenar parvient à faire du « je » un miroir aux multiples reflets. Il s'agit ainsi sans cesse de se voir « soi-même comme un autre », pour reprendre le titre d'un célèbre ouvrage du philosophe Paul Ricœur.
I. À la rencontre d'un empereur romain
Voyages
Mémoires d'Hadrien nous propose de nombreux voyages. « Animula vagula blandula », « Varius multiplex multiformis », « Tellus stabilita » « Sæculum aureum » « Disciplina augusta » et « Patientia » : ces mots latins qui servent de titres à chacune des parties nous rappellent que cette lettre est écrite par un Romain dont la voix fictive traverse les siècles. Ces seuils nous annoncent que nous avançons vers un monde qui n'est pas tout à fait le nôtre. Il n'est donc pas étonnant qu'Hadrien évoque un ensemble d'éléments propres à son époque. Il loue ainsi les mérites de l'esclavage, tout en se montrant attentif à la condition des esclaves. Il s'attarde fréquemment sur le système politique de l'Empire romain. Il s'étonne par exemple que les « municipes souvent plus antiques que Rome soient si prompts à renoncer à leurs coutumes, parfois fort sages, pour s'assimiler en tout à la capitale ».
• Marguerite Yourcenar parvient donc à éclairer le lecteur sans jamais lui offrir de lourds exposés. Son érudition et son travail de reconstitution historique sont d'autant plus impressionnants qu'ils ne sont jamais exhibés. C'est tout naturellement, en somme, que l'empereur évoque son quotidien. Il nous offre des détails parfois triviaux, qui peuvent aussi bien concerner la cuisine que les vêtements. Marguerite Yourcenar se garde toutefois de sombrer dans le pittoresque. Chaque élément composant ce tableau doit venir se fondre harmonieusement dans un vaste ensemble.
• Le statut d'Hadrien l'amène en outre à voyager et à passer de longs moments loin de Rome. Il est lui-même, confie-t-il, « poussé par [son] goût du dépaysement ». Par son regard, nous pouvons ainsi goûter aux charmes d'Athènes, qu'il apprécie tout particulièrement. Marguerite Yourcenar nous offre donc ici toute une série de voyages, dans le temps comme dans l'espace.
Un narrateur complexe
• C'est aussi dans une conscience que le lecteur est invité à voyager. Hadrien ne compte pas seulement donner des nouvelles de sa santé et « informer des progrès de [son] mal », comme il le note lui-même rapidement : « Je me propose maintenant davantage : j'ai formé le projet de te raconter ma vie. » Il ne masque pas à son lecteur les détails de son parcours politique, de son caractère ou encore de sa vie amoureuse. Il ne se met alors pas nécessairement en valeur. Certes, il sait se montrer capable de patience, de douceur et de clairvoyance. Mais l'ancien soldat peut aussi devenir dur et violent, comme lorsqu'il s'agit de punir des traîtres ou de châtier des peuples qui se soulèvent contre Rome. Il lui arrive ainsi de céder à différents mouvements d'humeur. C'est notamment le cas lorsqu'il s'en prend à son secrétaire : agacé, il lui donne un coup et oublie qu'il tient un « style », c'est-à-dire un poinçon permettant d'écrire. Il lui crève alors un œil, et regrette aussitôt ce geste qu'il ne pourra jamais réparer.
• Le statut d'Hadrien en fait par ailleurs un personnage singulier, comme il le constate lui-même : « Tantôt ma vie m'apparaît banale au point de ne pas valoir d'être, non seulement écrite, mais même un peu longuement contemplée, nullement plus importante, même à mes propres yeux, que celle du premier venu. Tantôt, elle me semble unique, et par là même sans valeur, inutile, parce qu'impossible à réduire à l'expérience du commun des hommes. » Hadrien est à la fois un homme comme les autres et un être « unique ». Il est agité par les élans ou les passions qui nous animent, mais il jouit d'un statut qu'il est, de son vivant, le seul à connaître. Sa complexité en fait un mystère, et c'est aussi pour mieux se comprendre qu'il prend le temps d'écrire cette longue lettre.
II. À la rencontre de l'autre
Du « je » au « tu »
• Le choix de la forme épistolaire impose un mode de communication bien particulier. Marguerite Yourcenar ne propose pas un roman polyphonique et elle ne fait entendre qu'une seule voix, celle de l'empereur Hadrien. Cependant, même réduit au silence, le destinataire de la lettre joue un rôle capital. Le jeune Marc Aurèle, destiné à devenir un jour empereur, est souvent évoqué dans les différentes parties de l'ouvrage. Il est le premier lecteur, certes fictif, de cette lettre, comme nous le rappellent de nombreuses marques de la deuxième personne. Hadrien formule ainsi des conseils, des mises en garde ou des demandes, comme dans cet extrait de « Disciplina augusta » : « je fis durant ce dernier séjour à l'armée une rencontre inestimable : je pris pour aide de camp un jeune tribun nommé Céler, à qui je m'attachai. Tu le connais ; il ne m'a pas quitté. […] Je te recommande Céler : il a toutes les qualités qu'on désire chez un officier placé au second rang ».
• Ce choix d'énonciation est capital. Plongeant dans sa conscience et son existence, Hadrien ne s'enferme pas dans un exercice solitaire. Son projet n'a de sens que s'il rencontre cet autre qu'est le destinataire du texte. Marguerite Yourcenar rappelle par ailleurs qu'on écrit toujours pour être lu, et que le lecteur, même silencieux, joue toujours un rôle important, aussi bien au moment de la création que de la réception.
Les pouvoirs de l'altérité
• Hadrien réalise lui-même que nous existons aussi par le regard de l'autre. C'est ainsi qu'il observe, avec anxiété d'abord, puis avec sérénité, l'image que Rome renvoie de lui. Certains personnages recomposent le sens de son existence et anticipent le travail, en somme, de tout lecteur. C'est notamment le cas au début de « Patientia » : « Arrien comme toujours a bien travaillé. Mais, cette fois, il fait plus : il m'offre un don nécessaire pour mourir en paix ; il me renvoie une image de ma vie telle que j'aurais voulu qu'elle fût. […] Vue par lui, l'aventure de mon existence prend un sens, s'organise comme dans un poème ».
• L'empereur existe par les autres, mais aussi pour les autres. Tout au long de l'ouvrage, Hadrien reste attaché à l'idée d'utilité. L'adjectif « utile » revient souvent dans sa lettre, comme dans cet extrait : « D'admirables bonnes volontés se groupèrent autour de moi ; la petite troupe étroitement intégrée à laquelle je commandais avait la plus haute forme de vertu, la seule que je supporte encore : la ferme détermination d'être utile. » De même, à la fin de sa vie et de sa lettre, puisque les deux finissent par se rejoindre, il constate que « tout reste à faire ». Il ajoute, pour bien marquer le lien qui l'unit à l'Empire et donc aux autres hommes : « La boîte aux dépêches de Phlégon, ses grattoirs de pierre ponce et ses bâtons de cire rouge seront avec moi jusqu'au bout. »
III. À la rencontre de soi
Reflets
• On aurait tort de penser que les mots d'Hadrien ne concernent que l'Empire romain. Marguerite Yourcenar fait souvent en sorte que le lecteur puisse construire des ponts entre cette lettre et le xxe siècle. Si Hadrien est un chef militaire, qui ne refuse pas la guerre lorsqu'elle s'avère nécessaire, il s'attache aussi à pacifier les rapports que Rome entretient avec d'autres peuples. Il n'est pas animé par un appétit de conquêtes, mais par la volonté de consolider les frontières de l'Empire pour mieux l'apaiser.
• Ce n'est pas un hasard si cette volonté fait écho avec le contexte dans lequel Marguerite Yourcenar a imaginé ces mémoires. Commencé avant la Seconde Guerre mondiale, ce projet a été abandonné de 1939 à 1948. Marguerite Yourcenar y revient à une époque où il est précisément question de reconstruire un monde ravagé par la guerre. Avec une forme d'optimisme, qu'elle pourra se reprocher des années plus tard, elle fait de la volonté d'Hadrien un refuge et un espoir pour l'avenir. Cet élan anime l'ouvrage et son auteure, comme cette dernière le souligne dans ses notes de travail : « si cet homme n'avait pas maintenu la paix du monde et rénové l'économie de l'Empire, ses bonheurs et ses malheurs personnels m'intéresseraient moins ».
Du Je au Nous
• Il faut se garder, comme beaucoup l'ont fait hâtivement, de considérer Hadrien comme le double de l'auteure. D'une part, cette confusion réduit la figure de l'empereur à une vie qui n'a pas été la sienne. D'autre part, elle amène à se méprendre sur l'ambition de Marguerite Yourcenar, qui est tout autre. « Grossièreté de ceux qui vous disent : "Hadrien, c'est vous" », déplore-t-elle dans les notes qui accompagnent Mémoires d'Hadrien, avant d'ajouter cependant : « Tout être qui a vécu l'aventure humaine est moi ». Nul paradoxe dans l'association de ces deux affirmations mais, au contraire, une profonde cohérence. La voix de l'auteure doit s'effacer derrière celle de son personnage pour que le lecteur puisse s'y reconnaître et pour qu'il retrouve, derrière le « je » de l'intimité, les contours d'un « nous » beaucoup plus universel.
• L'auteure s'attache ainsi à décrire des épreuves que chaque homme doit affronter. La perte de l'être aimé, qui ravage Hadrien, n'est pas directement liée à son statut : chaque être humain peut en faire l'expérience. Il en va de même pour les joies du quotidien, pour la contemplation d'un paysage, pour le plaisir des souvenirs, pour la souffrance, pour la maladie et, en définitive, pour la mort. Avant de se taire, le personnage clôt sa lettre sur ces mots, qui peuvent toucher bien des lecteurs : « Tâchons d'entrer dans la mort les yeux ouverts ».
Pourquoi l'œuvre peut-elle faire écho à l'époque de Marguerite Yourcenar ?
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