Dissertation : l'alphabétisation des populations dans le monde

Énoncé

Dissertation : l'alphabétisation des populations dans le monde

Corrigé

L'introduction
L'alphabétisation est l'acquisition par une population de connaissances scolaires, notamment la lecture, l'écriture et les bases du calcul, mais ne s'y limite pas : elle implique aussi une forme d'autonomie et d'esprit critique. Si les élites sont alphabétisées depuis longtemps dans de nombreuses régions du monde, la diffusion de la scolarisation dans toute la population est un phénomène relativement récent, engagé à l'époque moderne en Europe occidentale, puis au xxe siècle à l'échelle mondiale. Les acteurs de l'alphabétisation des populations ont d'abord été les institutions religieuses, puis les États au travers de politiques publiques nationales. Il s'agit aujourd'hui d'un objectif important pour les institutions internationales comme l'ONU, pour qui l'alphabétisation est un facteur de développement économique, sanitaire et un vecteur d'émancipation des femmes. Associée à des valeurs très positives, l'alphabétisation constitue également un enjeu géopolitique réel : depuis longtemps utilisée par les États comme un outil au service du sentiment d'appartenance nationale, elle est de plus en plus invoquée au niveau international, apparaissant comme un moyen de corriger des inégalités liées à la mondialisation.
L'alphabétisation des populations d'Europe depuis l'Antiquité
Dès l'Antiquité, ce sont, en Grèce ou à Rome, les garçons des familles les plus aisés qui apprennent à maîtriser l'alphabet. Les filles ne reçoivent bien souvent aucune éducation en la matière. Il en allait de même en Asie, chez les Amérindiens ou, au cours du Moyen Âge, dans les civilisations musulmanes. Les lettrés restent partout une minorité et, au sein de cette minorité, les femmes sont une exception. En Europe, ce sont les institutions religieuses qui assurent l'éducation des populations au Moyen Âge. Plusieurs évolutions favorisent l'alphabétisation en Europe à l'époque moderne. L'invention de l'imprimerie aux alentours de 1450 est un facteur technique rendant possible une diffusion de la pratique de la lecture. En parallèle, la Réforme au xvie siècle favorise l'idée d'une éducation plus massive de la population, car les protestants jugent que les croyants doivent pouvoir lire directement la Bible. Enfin, au xviiie siècle, les philosophes des Lumières souhaitent l'émancipation intellectuelle par l'accès à l'éducation. On peut estimer la proportion des lettrés à 20 % en Europe au xvie siècle et elle continue à augmenter au cours du xviie siècle.
À partir de cette époque, certains États européens commencent à prendre une part importante à l'éducation des populations en créant plus systématiquement des écoles. Entre le xviiie siècle et le xixe siècle, les campagnes d'alphabétisation permettent d'apprendre à une part grandissante de la population à lire et écrire, y compris aux filles. Ainsi, en Russie, Pierre le Grand impose que chaque village dispose d'une école séculière et cléricale. L'application de la mesure est imparfaite, mais il y a tout de même environ 5 000 personnes qui étudient dans une centaine d'écoles en Russie en 1727. En 1881, en France, l'instruction est rendue gratuite et obligatoire sous la IIIe République, qui y voit un outil de formation des citoyens. Au tournant du xixe siècle, 50 % des Britanniques savent lire, 30 % des Français, 40 % des Prussiens et seulement 5 % des Russes. Cette alphabétisation demeure très dépendante du sexe : on tombe respectivement à 20, 15, 20 et 3 % en ce qui concerne les femmes pour chacun de ces pays. Cependant, les efforts fournis au xixe siècle portent peu à peu leurs fruits : 21,1 % des habitants sont alphabétisés en Russie en 1900, 29,3 % des hommes et 13,1 % des femmes. Au début du xxe siècle, l'alphabétisation est devenue un souci important pour les gouvernements européens qui en ont compris l'enjeu politique et économique.
Alphabétisation et développement dans le monde
L'alphabétisation de masse se diffuse dans le monde entier au cours du xxe siècle grâce à des politiques publiques nationales. En URSS, l'éducation est une priorité ; elle y est vue comme un moyen d'émancipation du peuple et de préparation de l'avenir soviétique. Deux ans après la révolution, en 1919, l'État met en place une campagne nationale pour lutter contre l'analphabétisme, qui concerne 70 % de la population. Vingt ans après, 87 % de la population soviétique est alphabétisée, en russe ou dans sa langue maternelle. L'alphabétisation progresse également grâce aux politiques publiques mises en place dans les pays du Sud après la décolonisation. Ainsi, la Tunisie comptait 320 000 élèves de primaire en 1958, juste après la décolonisation, dont 32 % de filles. Un effort particulièrement important est entrepris pour développer l'éducation de la population, et les résultats se font sentir rapidement au sein de ce pays très jeune : la Tunisie compte 900 000 élèves de primaire dix ans après, parmi lesquels 39 % de filles. La Tunisie, comme d'autres pays décolonisés, décide ainsi de miser sur l'éducation pour se développer et se construire comme nation. Ces politiques publiques sont un succès à l'échelle mondiale. Au dernier recensement effectué en 2011 par le programme des Nations unies pour le développement (PNUD), 89 % des hommes dans le monde étaient alphabétisés en 2011 pour 80 % des femmes. L'effort d'alphabétisation impulsé dans les pays européens à l'époque moderne a ainsi gagné peu à peu le monde entier, en touchant d'abord les hommes, puis les femmes, et concerne aujourd'hui la plupart des populations dans le monde. Le taux d'alphabétisation est corrélé au développement à l'échelle mondiale : les pays les plus développés ont un taux d'alphabétisation très élevé, alors que dans les pays les moins avancés (PMA), le taux d'alphabétisation est bien plus faible : d'après l'UNESCO, il était chez les adultes en 2015 de 19 % au Niger et de 30 % en Guinée. Le taux d'alphabétisation apparaît ainsi comme un marqueur important d'intégration à la mondialisation et les populations alphabétisées sont celles qui retirent le plus de bénéfices de cette intégration.
L'alphabétisation est aujourd'hui un des objectifs principaux des institutions internationales. Ainsi, le 4e objectif du PNUD est de « veiller à ce que tous puissent suivre une éducation de qualité ». Le lien entre le développement et l'alphabétisation est explicite pour l'ONU qui indique qu'« une éducation de qualité pour tous est l'un des piliers les plus solides et éprouvés du développement durable », et que l'alphabétisation est un moyen de réduire les inégalités entre femmes et hommes ainsi qu'entre les campagnes et les villes. Pour l'UNESCO, l'éducation est également un moyen de favoriser la paix. À l'inverse, les conflits et le faible développement constituent des obstacles à la scolarisation. C'est pourquoi des programmes importants sont mis en place pour favoriser l'alphabétisation dans les pays les moins développés, soit par les institutions internationales comme l'ONU, soit par des ONG comme Care ou Aide et Action, soit par l'aide au développement des pays les plus riches.
Les mécanismes et la diffusion de la scolarisation apparaissent ainsi comme des corollaires de la mondialisation : l'effort d'alphabétisation se diffuse au xxe siècle dans le monde entier à partir de l'Europe de l'Ouest et est favorisé par les grandes institutions internationales. Parce qu'elle permet la prise d'autonomie des populations, la scolarisation est considérée comme une voie d'accès au développement et à la participation des populations à l'économie mondiale.
Village de l'Himalaya.
Village de l'Himalaya.
Personnages clés
Louise Labé
Louise Labé (1524-1566) est une poétesse française du xvie siècle. Fille d'un riche marchand, elle bénéficie d'une éducation de qualité dans les domaines artistique et littéraire. Elle épouse un cordier, d'où son surnom de « la Belle Cordière ». Très brillante et cultivée, elle crée à Lyon un cercle artistique dont elle prend la tête. Elle écrit en français des poèmes d'amour, et s'adresse parfois explicitement à un lectorat féminin, comme dans son poème « Quand vous lirez, ô Dames Lyonnoises… », ce qui montre l'existence d'un public lettré féminin dans la bourgeoisie et la noblesse urbaines de l'époque. Sa poésie et son goût pour la littérature font l'objet de critiques, mais elle est très admirée, comme l'ont été d'autres femmes poètes de la fin du Moyen Âge. Malgré la querelle des femmes, qui oppose les partisans et les détracteurs de l'éducation des filles, des femmes de l'élite participent donc à la vie intellectuelle et artistique de la France à l'époque moderne.
Graça Machel
Graça Machel, née en 1945, est une femme politique mozambicaine. Après des études de droit au Portugal, elle s'implique dans le combat pour l'indépendance du Mozambique. Lors de l'indépendance, son mari devient président de la République et elle ministre de la Culture et de l'Éducation. À ce titre, elle organise l'alphabétisation de la population du pays. Les luttes pour l'indépendance ont permis à certaines femmes d'atteindre les plus hautes fonctions, ce qui a contribué à l'émergence d'une préoccupation pour l'alphabétisation des jeunes filles.
Julie-Victoire Daubié
Julie-Victoire Daubié (1824-1874) est une journaliste française. Issue de la petite bourgeoisie vosgienne, elle se forme à une époque où l'éducation primaire est accessible aux jeunes filles, mais où l'éducation supérieure leur demeure largement fermée. En 1861, elle est la première Française à obtenir le baccalauréat qu'elle prépare par ses propres moyens, puis la première licenciée ès lettres de l'université française. Son parcours exceptionnel montre la difficulté pour les femmes d'accéder à des études supérieures en France au xixe siècle, mais elle est précurseur : le premier lycée pour jeunes filles ouvre en 1870, neuf ans après.
Zoom sur…
L'alphabétisation des femmes en URSS
La campagne d'alphabétisation lancée en 1919 en URSS, deux ans après la révolution, vise à former des citoyens soviétiques et à favoriser la modernisation du pays : pour cela, l'ensemble de la population doit être alphabétisé, y compris les femmes, même en milieu rural. La campagne est impulsée par Lénine, et des femmes y participent, comme la pédagogue et révolutionnaire Nadejda Konstantinovna Kroupskaïa qui est chargée de l'éducation extrascolaire. De plus, elle s'inscrit dans le contexte d'une poussée féministe en Russie, portée par le Jenotdel, le comité féminin du parti communiste russe. La campagne d'alphabétisation s'accompagne ainsi de création de crèches afin de permettre aux mères de suivre les cours. Le succès est important : seules 16,6 % des femmes étaient alphabétisées en 1897 contre 81 % en 1939.