Les sociétés en guerre : des civils acteurs et victimes de la guerre

Tout autant que les combattants, les civils ont été profondément marqués par la Première Guerre mondiale. Ce conflit est en effet la première « guerre totale », suivant le terme employé par Ludendorff en 1935, reprenant le terme de « guerre absolue » forgé par Clausewitz au début du xixe siècle. Il implique la mobilisation des économies, par la mobilisation des finances et de l'appareil productif, ainsi que des personnes au sein des entreprises. Les sociétés connaissent ainsi des mutations majeures. La Première Guerre mondiale est aussi le premier conflit du xxe siècle dans lequel les populations civiles furent la cible d'actes visant à leur extermination, avec le génocide arménien au sein de l'Empire ottoman dès 1915.
I. La guerre comme mobilisation économique
La guerre implique la mobilisation totale des économies sous des formes différentes.
1. L'économie comme arme
La puissance économique des États détermine leur capacité à vaincre, surtout dans le cadre d'une guerre de tranchées, nécessitant des quantités importantes de munitions et mobilisant un nombre d'hommes important.
• À partir de 1915, les alliés de la Triple Entente instaurent un blocus contre l'Allemagne. Dès 1916, des pénuries importantes marquent les empires centraux, qui doivent instaurer des politiques de rationnement, le ravitaillement étant orienté en priorité vers les forces armées.
• Les Allemands répliquent par la « guerre sous-marine à outrance », qui permet de couler près de 25 % des navires britanniques, sans toutefois réussir à étouffer son économie. Cette politique contribue à l'entrée en guerre des États-Unis du côté de la Triple Entente.
2. Les États dirigent l'économie
• Dans chaque État, une économie de guerre est mise en place. Elle est caractérisée par le dirigisme et l'abandon des pratiques libérales. L'État réquisitionne les entreprises utiles pour l'effort de guerre. Dans la plupart des cas, les grands patrons ont toutefois été associés à ce processus et certains, comme la famille Krupp en Allemagne, dégagent des profits importants au cours du conflit.
• Les États tendent, en revanche, à jouer sur la monnaie pour affronter l'effort de guerre. Cela passe par l'emprunt, mais aussi par l'utilisation de leur stock d'or, qui garantissait la monnaie par le biais du système de l'étalon-or. La guerre conduit ainsi au retour de l'inflation : les prix sont multipliés par six en France pendant le conflit, par trois en Grande-Bretagne. L'endettement des États a beaucoup progressé.
• Cela induit un reclassement des puissances : les États-Unis, entrés tardivement en guerre et n'ayant pas été attaqués sur leur sol, concentrent un tiers du stock d'or mondial en 1918 et sont devenus les créanciers de l'Europe.
3. La mutation des systèmes productifs
• Concentrant la production sur les éléments nécessaires au conflit et mobilisant les travailleurs sur le front, la guerre a conduit à une baisse de la production, à l'exception du secteur de l'armement. À l'indice 100 en 1914, la France est à 57 en matière de production industrielle en 1918 et 82 en production agricole. Ainsi, même loin des zones de combat, les civils sont profondément atteints par le conflit.
• La reconstruction des économies est longue et il faut parfois attendre les années 1930 pour retrouver les niveaux antérieurs au conflit.
Exercice n°1Exercice n°2
II. Guerre, sciences et techniques
La guerre fut un facteur d'évolutions techniques et scientifiques, mises au service de la destruction, mais également des civils, une fois le conflit passé.
1. Guerre et innovation
• Les innovations réalisées pendant la guerre concernent plusieurs domaines. Celui de l'automobile, ou encore celui de l'aviation, où les projets d'avions bombardiers gros porteurs, comme ceux de Farman, en France, sont reconvertis en avions de transport une fois la paix revenue. L'industrie chimique a reçu des investissements importants, dans le cadre de la production de gaz de combats et d'explosifs.
• Dans le domaine des télécommunications, la guerre conduit à la généralisation du câblage téléphonique et des câblages de communications télégraphiques sous-marins, afin de faciliter les communications avec les unités combattantes.
2. Guerre et médecine
• La guerre permet également des progrès dans le domaine de la médecine, afin de tenter de sauver les nombreux blessés et de rééduquer les mutilés.
Marie Curie (1867-1934), physicienne et chimiste polonaise naturalisée française, applique ses recherches sur le radium à la radiographie. Elle met en œuvre des ambulances radiographiques à destination du front – appelées « les petites curies » – qui permettent de localiser les éclats d'obus et les balles fichés dans le corps des combattants. Dès 1914, le médecin belge Hustin met en œuvre les premières transfusions sanguines.
• Afin de soulager les traumatismes, une nouvelle discipline se développe pendant le conflit, la kinésithérapie, afin de rééduquer à la motricité les blessés. Quant aux mutilés, les prothèses sont modernisées, et la chirurgie esthétique tente de remédier tant que faire se peut aux mutilations des « gueules cassées », nom donné aux soldats défigurés pendant les combats.
Exercice n°3
3. Les savants et la guerre
• Face à ces nouveaux rapports entre guerre et science, certains doutent de l'idée d'un progrès mis systématiquement au service du bien de l'humanité. La guerre oblige ainsi les chercheurs à une réflexion sur les conséquences de leurs découvertes. Albert Einstein élabore en 1916 la théorie de la relativité générale, tout en étant conscient qu'elle pourrait avoir des débouchés militaires. Les philosophes adoptent par ailleurs une vision plus nuancée sur les progrès techniques et leur potentiel de destruction, contribuant ainsi à rompre avec le positivisme du xixe siècle.
III. Des sociétés déstabilisées
Les sociétés ont été profondément transformées par la guerre. Et ce, à plusieurs échelles.
1. La brutalisation des sociétés
• Le terme de brutalisation des sociétés a été forgé par l'historien américain George L. Mosse en 1990. Il montre que les violences subies par les combattants et les civils pendant la Première Guerre mondiale ont contribué à diffuser des comportements violents dans l'après-guerre, contribuant à la mise en place de régimes totalitaires.
• Les civils ont été marqués par le conflit. Tout d'abord dans les zones frappées par les combats. En Belgique et dans le nord de la France, des villes et villages ont été rasés ou très endommagés lors des combats, comme Ypres ou Verdun. L'occupation allemande, dans ces mêmes territoires, s'est accompagnée d'une politique de réquisitions et de violences. À l'arrière, les nouvelles du front et la mobilisation des ressources créent un climat qui rend la guerre omniprésente au sein des familles et des communautés.
• La résilience des sociétés connaît des limites. En 1917, plusieurs ruptures interviennent. Sur le front, des mutineries ont lieu, face à l'inefficacité des grandes offensives meurtrières. À l'arrière, des grèves s'organisent, associant revendications sur les conditions de travail et, de plus en plus, la volonté de restaurer la paix. En France, des ouvrières du textile cessent le travail. En Russie, les mouvements de grève conduisent à des insurrections qui viennent à bout du régime tsariste lors de la révolution de février. En Allemagne, les grèves de janvier 1918 conduisent près d'un million d'ouvriers et d'ouvrières à cesser le travail et annoncent la révolution du 9 novembre 1918 qui eut pour conséquence l'abdication du Kaiser et la signature de l'armistice.
2. Le rôle des femmes
• Parmi les mutations sociales importantes de la guerre, on trouve le rôle des femmes. Dès l'été 1914, elles assurent les travaux des champs dans les campagnes. Dans les usines d'armement, elles sont engagées dès 1915 et sont extrêmement nombreuses en 1918. Enfin, 100 000 infirmières militaires, en France, assurent les soins tant sur le front qu'à l'arrière.
• Les femmes assurent également la direction des familles et prennent des choix économiques dans les entreprises artisanales où elles se substituent à leur mari au front.
• Pourtant, les femmes obtiennent peu d'acquis durables à la fin du conflit. Si, en 1918, les femmes britanniques de plus de 30 ans obtiennent le droit de vote, les Françaises en furent privées jusqu'en 1944. La libération des femmes s'exprime également dans les pratiques sociales, avec la mode « garçonne », dans les années 1920, où les cheveux courts et le port du pantalon commencent à se diffuser, non sans résistances.
3. Le génocide arménien
• Parmi les formes de brutalisation qui apparaissent pendant la Première Guerre mondiale, on compte également le premier génocide du xxe siècle, celui des Arméniens dans l'Empire ottoman.
• Les Arméniens, peuple chrétien du Moyen-Orient, avaient vu leur royaume historique partagé entre l'Empire russe et l'Empire ottoman. Au sein de celui-ci, les Arméniens font partie des minorités chrétiennes protégées par le statut des « gens du livre », mais également victimes de discriminations.
• La situation se tend à la fin du xixe siècle, où les Arméniens sont accusés par le pouvoir ottoman de favoriser l'influence russe, alors tsariste et chrétienne orthodoxe. En 1894, des massacres d'Arméniens ont lieu dans l'Empire.
• En 1915, le pouvoir ottoman, dirigé par les nationalistes du mouvement des « Jeunes-Turcs », engagé en guerre contre la Russie aux côtés de l'Allemagne, décide de déporter la population arménienne à travers le désert de Syrie. Les biens des Arméniens sont saisis et attribués à des populations musulmanes, turques ou kurdes. Un grand nombre d'Arméniens périssent alors, sans doute près de 1,2 million sur une population de 1,6 million dans les régions concernées. Le génocide frappa également d'autres minorités non musulmanes de la région, comme les chrétiens assyro-chaldéens ou les yézidis. La plupart des Arméniens survivants furent conduits à l'exil par de nouvelles violences jusque dans les années 1920.
Exercice n°4Exercice n°5
Laquelle de ces mesures économiques n'a pas été prise par le gouvernement français pendant la Première Guerre mondiale ?
Cochez la bonne réponse.
la nationalisation de certaines entreprises
la réquisition de matériel
l'émission de monnaie
l'emprunt auprès des banques
l'emprunt auprès de la population
La nationalisation des entreprises n'est pas une solution retenue pendant la Première Guerre mondiale. Cette solution semble alors trop liée aux idées socialistes. Les mesures de réquisition et de directives en matière de production sont préférées.
Comment les Allemands répliquent-ils au blocus imposé par l'Angleterre ?
Cochez la bonne réponse.
par la « guerre totale »
par la « guerre sous-marine à outrance »
par la « guerre intégrale »
par la « guerre de mouvement »
par la « drôle de guerre »
Cette pratique, mise en œuvre par l'Allemagne pendant la Première Guerre mondiale, consiste à enfreindre les coutumes marines dans le cadre d'une guerre et à couler, en utilisant des sous-marins, tous les navires, civils, marchands et militaires qui sont présents dans une zone soumise à un blocus.
Comment Marie Curie agit-elle pour aider aux soins à apporter aux blessés ?
Cochez la bonne réponse.
Elle offre des appareils radiographiques aux hôpitaux de campagne
Elle devient infirmière militaire
Elle crée des ambulances radiographiques
Elle crée des centres de transfusion sanguine
Elle convainc le gouvernement de conclure une trêve mensuelle
Elle s'implique personnellement dans la mise en œuvre de ces ambulances radiographiques, rendues possibles par ses travaux sur le radium qui révolutionnèrent l'imagerie médicale.
En quelle année ont lieu les principales mutineries au cours de la Première Guerre mondiale ?
Cochez la bonne réponse.
1914
1915
1916
1917
1918
Ces mutineries sont issues de l'échec et du bilan désastreux des grandes offensives menées par le général Nivelle. Elles aboutissent à des condamnations à mort, avant que Nivelle ne soit remplacé par Pétain, qui fait cesser ce type d'offensives en attendant l'aide américaine.
Dans quel pays les femmes de plus de 30 ans obtiennent-elles le droit de vote en 1918 ?
Cochez la bonne réponse.
France
Italie
Grande-Bretagne
Allemagne
Ce droit a été accordé grâce à la mobilisation des femmes depuis la Belle Époque et à la suite de leur engagement dans l'effort de guerre. En France, il faut attendre 1944 pour surmonter les blocages de la gauche qui voit dans les femmes un électorat trop sensible à l'influence du catholicisme.