Commandé par Marie de Champagne, Lancelot ou Le Chevalier de la charrette raconte les aventures du chevalier Lancelot, parti délivrer la reine Guenièvre retenue prisonnière du royaume de Gorre. Derrière ce récit de quête chevaleresque se joue une transformation littéraire : l'apparition d'une nouvelle manière de raconter les histoires et de représenter les sentiments.
Depuis l'épopée antique, les récits héroïques mettent en scène des exploits guerriers ; c'était le projet de Virgile de « chante[r] les armes et le héros ». Pourtant, à partir du xiie siècle, l'amour devient progressivement l'un des grands moteurs de la littérature. L'histoire de Tristan et Iseut avait déjà montré la puissance de la passion amoureuse ; avec Lancelot, Chrétien de Troyes va plus loin. L'amour n'est plus seulement un thème du récit, il devient le principe même qui organise l'action, façonne le personnage et renouvelle l'écriture. Dès lors, comment l'amour participe-t-il à l'invention du roman ?
I. La naissance d'un mot et d'un genre
Le roman, genre tard venu
Dans l'Antiquité, les formes nobles de la littérature sont déjà identifiées : le théâtre et la poésie ont été théorisés par Aristote qui servira de caution théorique jusqu'au xviie siècle, qui ne reconnaît toujours pas le roman comme un genre littéraire. Au Moyen Âge, le terme « romanz » désigne d'abord la langue romane, parlée par le peuple, en opposition au latin, langue savante de l'Église, de l'administration et de la culture écrite. Longtemps, écrire en roman ne paraît donc pas digne de la grande littérature. Le verbe « romancer » (« mettre en romanz ») signifiait ainsi « traduire », avant de prendre le sens moderne de « raconter ». Les premiers romans empruntent d'ailleurs largement leurs modèles narratifs à l'épopée. C'est le cas de la matière antique qui adapte les récits de l'Antiquité au goût médiéval, comme Le Roman d'Alexandre. Parallèlement se développent les chansons de geste, dont le nom vient du latin gesta, qui signifie les actions accomplies, les hauts faits réalisés. Ces récits célèbrent les exploits de héros souvent inspirés de personnages historiques, notamment ceux gravitant autour de Charlemagne.
La matière de Bretagne et la première modernisation du genre romanesque
Avec Chrétien de Troyes apparaît un autre univers narratif : la matière de Bretagne, que Jean Bodel décrit comme composée de contes « irréels et séduisants ». Contrairement aux chansons de geste, elle met en scène des personnages légendaires et offre ainsi à l'écrivain une liberté nouvelle. Dans Lancelot, les traces du merveilleux sont en effet omniprésentes : le royaume de Gorre y est présenté comme une terre mystérieuse dont nul ne peut sortir ; la fontaine magique, lieu topique où nagent fées et sirènes, trouve un écho avec celle où Guenièvre oublie son peigne. Le destin de Lancelot est orienté par des personnages énigmatiques rappelant les mythologies celtiques, tel le nain qui conduit la charrette et ne répond à aucune question ou celui qui piège Lancelot. Enfin, de nombreuses figures féminines tissent le destin du héros, évoquant les soror fata, étymologiquement à l'origine du mot « fée », et participant à la construction d'un univers où réel et merveilleux se mêlent constamment. C'est dans ce cadre que le roman commence à s'émanciper du modèle épique, et cette émancipation passe largement par le thème de l'amour.
II. L'amour au Moyen Âge
L'amour, un thème débattu
Marie de Champagne, commanditaire de l'œuvre, en influence l'écriture : « Il me faut bien dire que son commandement fait plus pour cette œuvre que tout l'art […] que je pourrai y mettre. » Il faut plaire à cette admiratrice des troubadours qui fréquente les milieux aristocratiques où l'on pratique les « jeux-partis », débats portant sur l'amour, où les participants discutent de problèmes comme : vaut-il mieux aimer quelqu'un qui vous hait, ou l'inverse ? Le De Amore d'André le Chapelain cite d'ailleurs des jugements prononcés par la comtesse à l'occasion de ces jeux. Ces jeux mondains sont cependant également des discussions sérieuses sur la nature du sentiment amoureux : l'amour y apparaît comme une expérience complexe pétrie de contradictions. Loin d'être un simple sujet littéraire, il devient un objet de réflexion intellectuelle.
La fin'amor et le roman courtois
C'est dans ce contexte que se développe la fin'amor qui repose sur un schéma codifié : une dame noble, généralement mariée, accepte un chevalier comme serviteur amoureux. Pour mériter son affection, il doit accomplir une série d'épreuves, et ses succès donnent lieu à une récompense progressive : la dame offre d'abord un objet « simple », puis un objet plus intime, avant d'offrir le « don de merci », la relation charnelle. Le roman de Chrétien de Troyes reprend largement ce modèle chanté par les troubadours : Lancelot conserve avec dévotion les cheveux de Guenièvre, et obtient la récompense ultime lors de la nuit passée avec la reine. Les femmes occupent par ailleurs une place centrale dans le récit, notamment parce qu'elles en deviennent le lectorat privilégié. Quittant le statut de simples récompenses destinées aux héros, elles orientent l'action, imposent des épreuves, à l'instar des cinq dames rencontrées par le chevalier, et déterminent souvent la réussite ou l'échec. Guenièvre, par exemple, révèle sa présence lorsque Lancelot est en difficulté lors du premier combat contre Méléagant. Toutes ses aventures prennent leur sens à travers elle ; c'est par ailleurs elle qui révèle au lecteur le nom du héros. Symboliquement, c'est elle qui le fait exister.
III. L'amour, inventeur du genre romanesque
De la chanson de geste à l'aventure
La nouveauté du roman apparaît également dans sa manière de raconter l'action. Dans les chansons de geste, le regard est tourné vers les actions passées ; le roman privilégie au contraire l'adventura, « ce qui doit advenir », l'événement imprévu, l'incertitude de l'avenir. Lancelot progresse ainsi dans un monde où rien n'est jamais totalement prévisible. Chrétien de Troyes semble même prendre plaisir à égarer son lecteur qui ne peut prédire ce qui va arriver : Guenièvre décide arbitrairement des prouesses de Lancelot au combat lors du tournoi des dames de Pomelegoi et de Noauz ; l'épisode du pré aux jeux est emblématique d'une écriture qui perd son lecteur. Scène pastorale qui paraît d'abord sans rapport avec la quête principale, elle semble être une parenthèse insignifiante dont on est en droit de se demander ce qu'elle apporte au récit. Pourtant, elle annonce discrètement l'aventure future du royaume de Gorre et la libération des prisonniers : le vieux chevalier et son fils sont des miroirs par anticipation du sage Baudemagu et de Méléagant. Le roman devient une aventure pour le lecteur qui, comme le héros, avance dans l'incertitude.
Du héros au personnage
Cette évolution transforme également la figure du héros : Lancelot n'est plus seulement un guerrier accompli, il est surtout un personnage qui aime et pense. Ses conflits intérieurs occupent une place nouvelle dans le récit, ce qu'illustre la scène de la charrette : y monter lui ferait perdre son honneur, refuser signifierait abandonner Guenièvre. Le héros est paralysé entre deux valeurs contradictoires, et pour la première fois, le lecteur s'intéresse autant aux pensées du protagoniste qu'à ses actions : l'amour engendre sa complexité psychologique. Guenièvre est également une figure ambiguë, parfois tendre, offrant le don de merci, parfois cruelle, lorsqu'elle refuse de voir Lancelot après sa victoire sur Méléagant ou qu'elle lui impose de jouter « au pire », l'exposant au déshonneur. Le personnage devient double, en accord avec la vision de l'amour de Chrétien de Troyes qui célèbre l'amour courtois tout en en montrant les limites. Lancelot est admirable parce qu'il aime ; mais cet amour l'expose également à la perte de soi. Le roman ne se contente donc pas d'appliquer les codes de la fin'amor : il les interroge, grâce à la liberté offerte par ce genre naissant qu'est le roman.