Samuel Beckett, Oh les beaux jours : un théâtre de la condition humaine

Si Samuel Beckett a écrit une grande partie de son œuvre en français, Oh les beaux jours a d'abord été publié en anglais sous le titre Happy Days. En 1963, la première représentation de la pièce marque les esprits. Le jeu avec les conventions théâtrales, mais aussi l'interprétation de Madeleine Renaud font rapidement de cette pièce un succès. Mais si Oh les beaux jours continue à être joué, c'est aussi parce que cette pièce parvient, dans un étonnant mélange de légèreté et de gravité, à représenter toute la complexité de la condition humaine.
I. Le tragique dans tous ses états
Écrasement
• La tragédie a longtemps été un espace propice à la réflexion sur la condition humaine. Les personnages, malgré leurs efforts pour échapper à la fatalité, finissent bien souvent par trouver la mort. Chaque spectateur contemple alors le reflet de sa propre finitude.
• En ce sens, il y a bien du tragique dans Oh les beaux jours. La mort y est omniprésente, et il semble difficile de lui échapper. Elle hante le discours de Winnie, comme lorsqu'elle dit, sans sourire : « et cependant je le fais – je m'apprête – pour la nuit – sentant qu'elle est proche – que ça va sonner – pour le sommeil – me disant, Winnie – plus pour longtemps, Winnie – ça va sonner – pour le sommeil. »
• La mort est aussi représentée sur scène par des accessoires, comme le revolver que Winnie « soupèse dans le creux de sa main » durant le premier acte. L'objet la dégoûte et l'attire puisqu'elle le « contemple ». Il devient aussi l'occasion d'une évocation du suicide : « Tu te rappelles l'époque où tu étais toujours à me bassiner pour que je te l'enlève. Enlève-moi ça, Winnie, enlève-moi ça, avant que je mette fin à mes souffrances. »
L'espace accentue la solitude du personnage. Les didascalies précisent ainsi au début de la pièce :
« Maximum de simplicité et de symétrie. »
« Lumière aveuglante. »
« Une toile de fond en trompe-l'œil très pompier représente la fuite et la rencontre au loin d'un ciel sans nuages et d'une plaine dénudée. »
« Enterrée jusqu'au-dessus de la taille dans le mamelon, au centre précis de celui-ci WINNIE. »
• Le vide règne tout autour des deux personnages. La position de Winnie, qui est condamnée à l'immobilité, renforce encore sa fragilité. Ce vide semble peu à peu peser sur elle, et elle ne peut y échapper.
Dérision
• La pièce s'éloigne pourtant des tragédies que connaissent bien les spectateurs. Il n'y a d'abord pas réellement de transcendance pour déterminer l'existence des personnages. Ces derniers semblent au contraire abandonnés à leur sort. Si Winnie prononce une prière au début de la pièce pour célébrer le début d'une « journée divine », cette prière est « inaudible » et le cérémonial qui l'accompagne a tout pour faire sourire. Le spectateur comprend rapidement que ce n'est plus le destin qui règne en maître. L'action est elle-même remise en question tant, en apparence, il ne se passe rien dans cette pièce.
• En outre, on n'y retrouve pas réellement la solennité de la tragédie, comme le souligne d'ailleurs Winnie : « La gravité, Winnie, j'ai l'impression qu'elle n'est plus ce qu'elle était, pas toi ? », Les personnages eux-mêmes sont bien conscients de l'importance de la dérision. Les didascalies rappellent que Winnie doit souvent sourire. Elle rit aussi avec Willie durant le premier acte, ce qui l'amène à faire ce commentaire : « Il y aurait des gens sans doute pour nous trouver un peu irrévérencieux, mais je ne crois pas. Peut-on mieux magnifier le Tout-Puissant qu'en riant avec lui de ses petites plaisanteries, surtout quand elles sont faibles ? »
II. Répétitions et progression
Entre éternel recommencement…
• Catherine Frot, qui a récemment interprété le rôle de Winnie, a souligné la complexité d'un texte fait de nombreuses répétitions. Bien des phrases reviennent ainsi d'un bout à l'autre de la pièce. Ces redites traduisent la monotonie du quotidien. C'est ce que rappelle Winnie : « Hé oui, si peu à dire, si peu à faire, et la crainte si forte, certains jours, de se trouver… à bout, des heures devant soi, avant que ça sonne, pour le sommeil, et plus rien à dire, plus rien à faire, que les jours passent, certains jours passent, sans retour, ça sonne, pour le sommeil, et rien ou presque rien de dit, rien ou presque rien de fait. »
Tout semble alors se ressembler, et chaque instant rappelle le précédent : « Je pensais autrefois qu'il n'y avait jamais aucune différence entre une fraction de seconde et la suivante. (Un temps.) Je me disais autrefois… (un temps)… je dis, je me disais autrefois, Winnie, tu ne changeras jamais, il n'y a jamais aucune différence entre une fraction de seconde et la suivante. » Les temps verbaux se mêlent dans ce constat qui est d'ailleurs lui-même répété par le personnage, comme si l'écho était sans fin, « et ainsi de suite à perte de vue, à perte de passé et d'avenir ».
• Pour autant cet étrange échange, qui prend souvent des allures de monologue, n'est pas dépourvu de notes comiques. Si le rire, pour Bergson, peut être défini comme « du mécanique plaqué sur du vivant », alors les incessantes répétitions de la pièce peuvent tout à la fois inquiéter et amuser.
… et écoulement du temps
• Faudrait-il en conclure que les personnages ne sortiront jamais de cette succession de répétitions ? On peut en douter, comme Winnie du reste : « Enfin, quelle importance, voilà ce que je dis toujours, ça reviendra, ça que je trouve si merveilleux, tout revient. (Un temps.) Tout ? (Un temps.) Non, pas tout. (Sourire.) Non non. (Fin du sourire.) Pas tout à fait. »
• Beckett propose aussi une réflexion sur la condition humaine en représentant l'écoulement du temps. Chaque acte commence par un réveil, comme pour marquer le début d'une journée qui va ensuite se dérouler sous nos yeux. De même, à la fin du premier acte, Winnie affirme « Oh le beau jour encore que ça aura été, encore un ! » Entre le réveil et le rideau, il s'agit précisément de passer le temps, même pour se livrer à de vaines occupations ou à un bavardage en apparence creux.
• Le temps s'écoule également à un autre niveau, pour amener le personnage vers sa fin. Petit à petit, Winnie s'enfonce, jusqu'à être, au début du deuxième acte, « enterrée jusqu'au cou ». L'adjectif « enterrée » n'est pas anodin, et il montre bien que c'est vers la mort que Winnie s'avance. Le second acte est d'ailleurs beaucoup plus court que le premier, comme pour traduire un inévitable épuisement. Willie aussi « lâche prise » et « dégringole ». Il peut à peine prononcer un « Win », sans que le spectateur sache s'il s'agit d'une surprenante victoire ou d'une ultime défaite.
III. La vie, « après tout » ?
Du rien aux petits riens
• La pièce de Beckett repose par conséquent sur un singulier paradoxe : elle est remplie par le vide, et ce vide semble peu à peu gagner en densité. Il s'agit certes de traduire la dimension absurde de l'existence, mais Beckett montre aussi que ce vide peut parfois faire sens, et qu'il n'est pas totalement dépourvu de joie ou de gaieté. Au rien qui gouverne l'existence, Winnie oppose les petits riens qui animent le quotidien. On la voit ainsi vider son sac pour en tirer des accessoires tantôt inquiétants et tantôt anodins. On l'entend parler avec Willie, qui lui répond à peine mais dont la présence suffit à rassurer. En ce sens, elle a raison d'atténuer la noirceur de son propos en rappelant qu'il n'y a « rien ou presque rien de dit, rien ou presque rien de fait ». La vie tient sans doute dans ce « presque », qui représente si peu, mais qui est sans doute tout. Comme le résume encore Winnie : « On fait tout. (Un temps.) Tout ce qu'on peut. (Un temps.) Ce n'est qu'humain. […] Que nature humaine. […] Que faiblesse humaine. »
• Le titre de la pièce peut certes être entendu de manière ironique, mais il peut également, et dans le même mouvement, être pris au sérieux. « Oh fugitives joies », constate Winnie pour dire la fragilité et l'importance de ces instants. Même condamnée, elle se libère paradoxalement dans cet effort répété inlassablement. « Don merveilleux – (elle s'arrête d'essuyer, dépose les lunettes) – que ne l'eussé-je ! – (elle replie le mouchoir) – enfin – (elle rentre le mouchoir dans son corsage) – peux pas me plaindre – (elle cherche les lunettes) – non non – (elle ramasse les lunettes) – dois pas me plaindre ». Signe de la complexité du propos de Beckett, cette pièce si sombre s'achève sur une chanson qui célèbre :
La caresse,
La promesse
Du moment,
L'ineffable étreinte
De nos désirs fous […].
Une nécessaire mise en lumière
• « Nous sommes-nous laissés divertir ? », s'interroge Winnie. Il y a de la fantaisie, de l'humour et de la poésie dans cette pièce, mais il ne s'agit sans doute pas d'un divertissement au sens où l'entendait Pascal. Ce divertissement n'a pas pour but de détourner d'une vérité insoutenable. Il la met au contraire en pleine lumière, comme l'est Winnie, et il nous oblige à la regarder longuement en face, avec lucidité. Les sourires, qu'il s'agisse de ceux de Winnie ou de ceux du spectateur, n'atténuent en rien la radicalité de cette pièce. Même le langage se trouve constamment menacé. En répétant « le vieux style », Winnie se moque par exemple de ses propos qui sont instantanément mis à distance. Alors qu'il est indispensable à la pièce, le langage est remis en question. « Les mots me lâchent », déplore ainsi Winnie, tout en continuant à parler…
• Que peut-on dès lors opposer à l'absurde dans la mesure où l'identité des personnages est elle-même fragilisée ? Winnie se pose peut-être cette question : « Avoir été toujours celle que je suis – et être si différente de celle que j'étais. (Un temps.) Je suis l'une, je dis l'une, puis l'autre. (Un temps.) Tantôt l'une, tantôt l'autre. (Un temps.) Il y a si peu qu'on puisse dire. (Un temps.) On dit tout. (Un temps.) Tout ce qu'on peut. (Un temps.) Et pas un mot de vrai nulle part. (Un temps.) Mes bras. (Un temps.) Mes seins. (Un temps.) Quels bras ? (Un temps.) Quels seins ? (Un temps.) Willie. (Un temps.) Quel Willie ? (Affirmative avec véhémence.) Mon Willie ! (Yeux à droite. Appelant.) Willie ! (Un temps. Plus fort.) Willie ! » Si Winnie vacille, elle en revient toutefois à une affirmation plus ferme en se tournant vers cet autre qu'est Willie. Le « je » existe aussi grâce à ce « tu » qui donne encore un sens à son propos. La solitude est aussi atténuée par la représentation théâtrale qui réunit des acteurs et des spectateurs. Tout en exhibant les failles du langage, la pièce de Beckett montre que ce dernier n'a pas encore dit son dernier mot.