La réflexion sur l'homme à travers les textes argumentatifs

Un texte argumentatif peut traiter de tout type de sujets. Cependant, on retrouve, au fil des siècles, une récurrence des thèmes liés à ce que l'homme a de plus proche – mais parfois de plus mystérieux : lui-même.
1. La réflexion sur ce qui constitue l'identité de l'homme
Le texte argumentatif n'est pas seulement le lieu où un écrivain défend une thèse déjà formée ; il est également un espace où il peut s'interroger, poser des questions dont les réponses ne sont pas évidentes et nécessitent une réflexion. L'auteur y développe des constats, propose une interprétation, éventuellement une thèse – mais surtout, il déroule une pensée en construction.
L'une des questions fondamentales qui se pose à l'homme est bien sûr celle de son identité : qu'est-ce qu'un homme ? Qu'est-ce qu'un individu ?
L'écriture de soi
Certains écrits s'organisent, pour tenter de répondre à cette question, autour d'une description de soi. Au xvie siècle, Montaigne, dans Les Essais, essaie de se dépeindre, pour se comprendre. L'autoportrait prend une valeur argumentative lorsqu'il se tourne vers une réflexion théorique à partir de l'observation de soi-même. Montaigne affirme ainsi « Je ne peins pas l'homme, je peins le passage », ce qui signifie que selon lui, l'homme n'est pas une unité donnée une fois pour toutes mais un être en changement permanent.
Jean-Jacques Rousseau, au xviiie siècle, donnera à la littérature française la première autobiographie au sens strict du terme : mais Les Confessions offrent de nombreux passages dans lesquels le récit de sa propre vie et la réflexion sur l'identité se mêlent inextricablement.
Le xixe et le xxe siècles poursuivront cet effort de compréhension de soi, qui est aussi une tentative de compréhension de l'homme. Lorsque Nathalie Sarraute, par exemple, écrit Enfance, elle fait dialoguer deux voix qui se rapportent pourtant à une seule personne – elle-même. Cette forme littéraire est, de façon oblique, une manière de réfléchir la multiplicité de l'individu : elle est même une contestation de l'étymologie du mot, puisque « in-dividu » signifie le fait d'être indivisible.
Les textes théoriques
Des textes plus directement argumentatifs s'intéressent également à cette question. L'auteur cherche alors à expliciter ce qu'est la personnalité ou l'humanité, en tentant de découvrir les rouages du cœur comme ceux de la pensée. La réflexion se fait, dans ce cas, plus large, et même si certains écrivains partent d'un cas particulier, ils dégagent ensuite des lois ou des thèses générales.
Au xviie siècle, Pascal pose ainsi la question « Qu'est-ce que le moi ? » dans Les Pensées, et y répond à l'aide d'un développement théorique révélant que ce « moi » n'est réductible ni au corps, ni à la raison, ni aux émotions.
La Rochefoucauld ou La Bruyère, toujours au xviie siècle, livrent dans les Maximes et dans les Caractères une série de descriptions, parfois critiques, qui permettent de saisir un individu à partir de ce qu'il montre ou de ce qu'il croit être. Ces moralistes cherchent donc à pénétrer la vérité psychologique d'un homme, au-delà des apparences. Ils décortiquent nos motivations, et débusquent l'hypocrisie ou l'intérêt qui nous guident.
Au xxe siècle, les surréalistes reprendront cette question pour lui donner une toute autre interprétation : ce courant littéraire (dont le chef de file est André Breton) met en effet en avant l'importance de l'inconscient chez l'individu. Certains textes, enfin, sont plus ouvertement philosophiques. Sartre, dans L'Être et le Néant, ou dans L'Existentialisme est-il un humanisme ?, définit la conscience et rejette l'idée selon laquelle il existerait une « nature humaine » ou un « caractère » auxquels nous serions soumis. Il s'oppose par là à tout ce que les moralistes avaient cherché à montrer.
La question de la foi et du sens
Cette interrogation est souvent accompagnée d'une réflexion sur le rapport entre individu et foi, ou individu et croyance.
En effet, qui veut étudier l'homme doit prendre en compte ses aspirations et son inclination au sacré. Certains théologiens, comme Thomas d'Aquin, ou certains croyants fervents, comme Pascal, exposent dans leurs ouvrages leurs convictions religieuses. Ce faisant, ils proposent aussi une conception de l'homme, doté d'une âme et ayant éventuellement accès à l'immortalité.
La réflexion sur l'homme pose alors la question du sens de notre vie sur terre, de notre devenir, et de la valeur que l'on peut accorder aux biens matériels ou spirituels. Tout le xviiie siècle (avec en particulier Voltaire, ou Diderot) s'attache à cette question en la posant sous l'angle du bonheur : les philosophes des Lumières combattent une religion répressive et autoritaire, et posent des valeurs nouvelles.
2. L'individu et la société
Réfléchir sur l'homme, c'est aussi réfléchir sur la société dans laquelle il s'insère. En effet, l'homme ne vit pas (sauf exception) isolé ; or, l'inscription dans une communauté engendre des heurts, des dysharmonies, des frustrations… Les textes argumentatifs cherchent donc à comprendre le rapport de l'homme à la société, et élaborent parfois des modèles de sociétés.
Utopies
Le genre de l'utopie (créé par Thomas More, au xvie siècle) est ainsi un entrelacement du récit et de l'argumentation : il propose un lieu idéal, en correspondance avec des valeurs – comme le fait Rabelais avec l'abbaye de Thélème.
Dans ce texte imprégné de l'optimisme de l'humanisme, l'auteur montre que la société idéale est celle où chacun est libre, mais suffisamment lié à autrui (par une culture commune, des goûts semblables, etc.) pour ne pas le contrarier.
D'autres écrivains useront de ce genre : Voltaire propose l'utopie de l'Eldorado, dans Candide : il y montre l'importance des arts et des sciences, et la possibilité de se passer de prisons. Au xixe siècle, Jules Verne ou Charles Fourier imaginent des villes propres, rationnelles, géométriquement parfaites.
Lois morales et difficultés à vivre en société
Le rapport entre individu et société peut passer également par l'élaboration de codes et de « lois » morales, afin de permettre une vie commune sans affrontement. Les moralistes du xviie siècle prônent une conduite mesurée, correspondant aux valeurs « classiques » de l'époque : ils admettent l'existence de l'orgueil, des défauts de chacun – mais montrent comment on peut, en respectant les bienséances et en se pliant à des usages de politesse, faire en sorte que les vices ne soient pas invivables.
La vision de l'homme qu'ils proposent est assez désabusée, dans la mesure où ils ne croient pas à une amélioration de l'individu. Cependant, Pascal dans Les Trois Discours sur la condition des Grands, ou La Rochefoucauld dans les Maximes, donnent aux lecteurs des éléments pour transformer cet état de faits en un univers tolérable.
Le théâtre prend en charge lui aussi cette réflexion : la pièce de Molière, Le Misanthrope, peut être lue comme une argumentation, autour des thèmes de la franchise et de l'hypocrisie. Dans les pièces de Racine est posée la question de la place à donner aux passions individuelles contre les devoirs sociaux.
Tout au long du xixe siècle, des auteurs tels que Stendhal, Balzac, Maupassant ou Zola montrent (dans leurs romans, par l'intermédiaire des réflexions des personnages, ou bien dans des articles) les difficultés de l'accord entre l'individu et la société. Le roman d'apprentissage livre ainsi le parcours d'un personnage, cherchant à s'insérer dans la communauté et, en même temps, à réaliser ses ambitions personnelles – avec plus ou moins de bonheur (Le Rouge et le Noir, de Stendhal, Illusions perdues de Balzac).
En effet, entre les aspirations de l'individu et la société peut se révéler une distance infranchissable. Certains textes argumentatifs explicitent cette incompatibilité, par exemple en développant une théorie de l'individualisme. Choderlos de Laclos, dans le roman épistolaire Les Liaisons dangereuses, ou Sade, dans ses écrits romanesques et philosophiques, montrent des personnages pour qui la seule voie possible est le rejet des valeurs communes et l'exaltation des inclinations personnelles.
Mais le xviie siècle avait déjà (en parallèle au courant « classique ») creusé cette voie : les auteurs baroques considèrent le monde et l'homme comme des entités fondamentalement hétérogènes, changeantes, multiples – qu'il serait vain de vouloir couler dans un moule unique et dans une harmonie illusoire.
Et, plus près de nous, le xxe siècle a vu éclore une réflexion sur les désirs et les frustrations individuels : nombreux sont les ouvrages argumentatifs sur la société de consommation, l'uniformisation qui découle de la mondialisation.
3. La réflexion politique
S'inscrire dans une société, c'est aussi participer à la vie politique. Or, l'argumentation est le type de textes privilégié pour développer des thèses, faire la critique ou l'éloge de certains modes de pouvoir comme de certaines valeurs.
Les rapports entre les hommes
La réflexion sur le rapport entre soi et l'autre n'a jamais cessé. Les textes argumentatifs peuvent être directs : Montaigne, au xvie siècle, critique l'ethnocentrisme dans Les Essais, et Levi-Strauss, ethnologue du xxe siècle (auteur de Tristes Tropiques), montre que ce que nous nommons « barbarie » est de notre côté bien plus que de celui des « barbares ».
Sartre signe la préface d'une anthologie de « la nouvelle poésie nègre et malgache », préface intitulée Orphée noir dans laquelle il démonte les mécanismes racistes. D'autres auteurs utilisent le biais de l'argumentation indirecte : Prévert, Césaire, Senghor prennent la parole et défendent la thèse de l'anti-racisme à travers la poésie.
La justice
Cette réflexion sur l'égalité des hommes s'accompagne de celle portant sur la justice. De fait, la littérature argumentative se penche sur les notions de pouvoir, de tolérance… Le siècle des Lumières a vu émerger de très nombreux écrits : textes comparant les différents modes de gouvernements (Montesquieu, De l'Esprit des Lois, texte théorique  Les Lettres persanes, roman épistolaire), critique du fanatisme et de l'intolérance. Voltaire, Diderot, ont ainsi fourni de nombreux articles pour L'Encyclopédie, ayant pour base ces éléments.
L'engagement
Cette interrogation sur les modes politiques mène immanquablement à la réflexion sur l'engagement. Les textes argumentatifs explorent les thèmes de la guerre, de « l'inhumain », et, au xxe siècle, de l'univers concentrationnaire – réfléchir sur l'homme, c'est ainsi prendre position sur l'horreur de certains événements. L'indignation emprunte diverses voies : la satire ou le pamphlet, l'ironie (Voltaire, dans Candide, par exemple), le récit (autobiographies de Primo Levi, de Semprun…), la contre-utopie (1984, de George Orwell). En 2010, Stéphane Hessel a rencontré un succès fulgurant avec un appel à l'engagement intitulé Indignez-vous.
Conclusion
Le texte argumentatif, direct ou indirect, est le lieu privilégié d'une réflexion anthropologique, qui se poursuit au fil des époques : les auteurs s'interrogent, et se répondent d'un siècle à l'autre – chaque vision enrichissant notre vision de nous-même.
Laquelle de ces œuvres n'est pas autobiographique ?
Cochez la bonne réponse.
Les Essais de Montaigne
Les Souffrances du jeune Werther de Goethe
Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau
Les Souffrances du jeune Werther est écrit à la première personne mais n'est pas autobiographique.
Qui est l'auteur de cette citation : « Je pense, donc je suis » ?
Cochez la bonne réponse.
René Descartes
Blaise Pascal
Montaigne
Cette formule célèbre est de Descartes, philosophe du xviie siècle.
Qui est l'auteur de cette citation : « Je me révolte, donc nous sommes » ?
Cochez la bonne réponse.
Jean-Paul Sartre
Che Guevara
Albert Camus
Camus, au xxe siècle, reprend le même schéma de phrase que Descartes ; mais la transformation qu'il fait subir à la formule initiale est importante. Selon Camus, le critère décisif qui fait l'existence humaine n'est pas la pensée personnelle : l'existence, pour lui, ne peut émerger que collectivement (« nous sommes »), et lorsque chacun décide de s'engager activement contre l'injustice.
Qui est l'auteur de cette citation : « La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique. […] Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » ?
Cochez la bonne réponse.
Montesquieu
Blaise Pascal
Voltaire
Pascal, dans Les Pensées (xviie siècle), constate l'interdépendance de la force et de la justice. La formule finale, remarquable par un chiasme (figure de style fondée sur le parallélisme et l'inversion), signifie que ce que nous appelons « justice » n'est en réalité que la loi du plus fort ; selon Pascal, la force du dominant est telle qu'il peut lui donner le nom et l'apparence de la justice.
Qui est l'auteur de cette citation : « Il faut cultiver notre jardin. » ?
Cochez la bonne réponse.
Jean-Jacques Rousseau
Voltaire
La Rochefoucauld
Cette phrase est la dernière du conte philosophique Candide de Voltaire ; elle indique une forme de sagesse, celle qui consiste à rester dans ce qui est à notre portée (« notre jardin »), mais en tâchant d'en profiter et de le faire fructifier.
Qui est l'auteur de cette citation : « Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer. » ?
Cochez la bonne réponse.
La Rochefoucauld
Victor Hugo
Primo Levi
Cette citation est extraite des Maximes de La Rochefoucauld. Le moraliste constate que les vertus sont suspectes, puisque l'intérêt les guette ; dans d'autres maximes, l'auteur examine ainsi l'amitié, la générosité, le courage, etc. pour montrer que ces qualités sont en réalité un désir d'être aimé, admiré, ou d'engendrer de la reconnaissance.
Qui est l'auteur de cette citation : « Le monde récompense plus souvent les apparences du mérite que le mérite même. » ?
Cochez la bonne réponse.
Blaise Pascal
Montaigne
La Rochefoucauld
Cette citation est extraite des Maximes de La Rochefoucauld. Il met ici en relief l'erreur dans laquelle nous sommes lorsque nous croyons reconnaître une vertu, puisque nous nous laissons abuser par les apparences au lieu de chercher la véritable valeur.