Dissertation : frontières et conflits

Énoncé

Dissertation : frontières et conflits

Corrigé

L'introduction
[Analyse du sujet] Une frontière est, selon le géographe Yves Lacoste, la limite territoriale entre deux souverainetés politiques. Plus l'État est puissant et plus les techniques de localisation sont précises, plus la frontière est fine et bien tracée. Au contraire, un État qui contrôle difficilement son territoire est entouré de zones frontalières mal maîtrisées et instables qui sont des espaces favorables au développement de conflits. C'est le rapport de force qui conduit à l'établissement d'une frontière : celle-ci est donc un objet politique lié aux États et aux conflits. Les frontières et leur tracé apparaissent comme la cause, l'objectif et le résultat de conflits territoriaux.
[Problématisation] Aux xviie et xixe siècles, les conflits interétatiques européens avaient souvent pour objectif une modification du tracé des frontières des États. Cet objectif pouvait devenir fortement mobilisateur parmi la population car, si les frontières ont une valeur stratégique, elles possèdent aussi une dimension symbolique forte qui dépasse de loin la dimension purement politique. Au cours des xxe et xxie siècles, la mondialisation favorise la multiplication des échanges et des liens entre les territoires et l'ouverture d'un certain nombre de frontières. Elle entraîne ainsi l'émergence de conflits à une nouvelle échelle : ces nouveaux conflits se jouent des frontières, et se déploient à l'échelle mondiale, comme dans le cas du djihadisme islamiste. Les travaux de Michel Foucher soulignent pourtant la permanence des frontières, et même leur durcissement. Une analyse à plus grande échelle révèle ainsi que les frontières demeurent un objet dont le contrôle est fondamental pour les États, afin d'affirmer leur souveraineté.
[Annonce du plan] Nous allons montrer que si la mondialisation signifie l'effacement des frontières dans certains domaines, celles-ci demeurent un enjeu majeur de conflits dans le monde contemporain, mais plus seulement pour les États, qui sont désormais concurrencés par d'autres acteurs dans leur effort pour définir et contrôler les frontières.
I. Tracé des frontières et conflits
Le système westphalien reconnaît la souveraineté des États sur leur territoire national, délimité par des frontières. La frontière est ainsi un enjeu de pouvoir important pour les États, qui doivent en assurer la permanence face aux ennemis extérieurs, mais aussi face aux oppositions intérieures.
1. Les conflits interétatiques pour le tracé des frontières
Aucune frontière n'est naturelle, mais cette idée, développée par Danton en 1793, a été utilisée pour justifier l'extension du territoire français jusqu'au Rhin. De manière générale, les conflits interétatiques entre puissances européennes, du xviiie au xxe siècle, ont souvent pour objet le contrôle et l'extension de leurs frontières. C'est le cas notamment des guerres entre la France et l'Allemagne : pour la France, la Première Guerre mondiale vise à récupérer l'Alsace et la Moselle que l'Allemagne avait annexées en 1870. Les cartes scolaires françaises présentant ces territoires en violet, couleur du deuil, entre 1870 et 1914 montrent bien l'enjeu de mobilisation collective que peuvent revêtir les frontières pour préparer un conflit.
2. Les conflits séparatistes
Les frontières d'un État peuvent également être contestées de l'intérieur, dans le cas où une région souhaite s'affranchir de l'État et tracer une nouvelle frontière. De nombreux conflits mènent ainsi au séparatisme. Au xixe siècle, les « nationalités » souhaitent s'affranchir des empires qui les dominent : c'est le cas par exemple des Grecs qui mènent une longue guerre d'indépendance face à l'Empire ottoman à partir de 1821, ou des Serbes face à l'Empire austro-hongrois : l'assassinat de l'archiduc par un indépendantiste serbe est l'étincelle qui déclenche la Première Guerre mondiale. Le tracé des frontières entraîne relativement peu de conflits entre les nouveaux États au moment de la décolonisation (il faut cependant mentionner le cas d'Israël et de la guerre de 1948), mais le séparatisme demeure aux xxe et xxie siècles une cause importante de conflits. Ainsi, le Soudan du Sud obtient son indépendance en 2011 au terme d'un conflit sanglant avec le Soudan.
II. Mondialisation et conflits transfrontaliers
La mondialisation est l'occasion pour de nouveaux acteurs, organisations terroristes, États interventionnistes ou groupes armés, d'outrepasser les frontières ou de les utiliser pour s'investir dans des conflits qui prennent ainsi une dimension transnationale.
1. La multiplication des conflits transfrontaliers
Au cours des xxe et xxie siècles, dans les espaces où les frontières sont plus fragiles ou moins marquées, les conflits prennent une dimension transfrontalière, c'est-à-dire qu'ils impliquent de plus en plus des acteurs internationaux qui outrepassent volontiers les frontières des États. On peut mentionner la deuxième guerre du Congo qui voit s'affronter, entre 1998 et 2003, de nombreux pays et groupes armés par rebond de conflits internes. Comme l'écrit Roland Pourtier, « les crises internes à tel ou tel [pays] ont été exportées chez les voisins, aucune frontière n'étant en mesure de les endiguer. Elles ont fini par créer un véritable système régional de guerre », dont le bilan est 3 millions de morts. Plus récemment, le conflit en Syrie à partir de 2011 voit les interventions de multiples acteurs étrangers sur le sol syrien : la Russie, la Turquie, une coalition internationale menée par les États-Unis, le Hezbollah, les gardiens de la révolution iranienne, le parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), etc. Tous y voient l'occasion d'agir pour défendre leurs intérêts sur un territoire dont les frontières sont mises à mal par la guerre civile.
2. Le terrorisme mondialisé, un conflit sans frontières ?
Depuis les années 1990 et surtout 2000, des réseaux islamistes s'appuient sur l'idée de guerre sainte pour promouvoir un terrorisme à l'échelle mondiale. C'est le cas d'Al-Qaida et de l'État islamique, qui ont tous deux prôné la lutte contre le christianisme et l'Occident dans le monde entier. Al-Qaida est l'exemple d'un réseau clandestin transnational, tandis que l'État islamique est basé sur un territoire dont il refuse les frontières existantes. Ainsi, en juin 2014, la destruction de la frontière entre l'Irak et la Syrie, issue des accords franco-britanniques Sykes-Picot de 1916, est détruite en grande pompe par l'État islamique. Pour cette organisation qui se proclame califat, c'est le signe d'un retour à l'unité politique de l'islam. Néanmoins, malgré des attentats meurtriers et spectaculaires aux États-Unis (11 septembre 2001) et en Europe (13 novembre 2015 en France), ces deux organisations ont surtout frappé dans les pays musulmans (explosion d'un véhicule piégé à Bagdad, Irak, le 3 juillet 2016 ; triple attentat contre deux mosquées de Sanaa, Yémen, le 20 mars 2015). Malgré des discours et des ambitions d'échelle mondiale, le terrorisme islamiste demeure donc territorialisé.
III. Multiplication et durcissement des frontières
Le géographe Michel Foucher insiste sur la permanence et le durcissement des frontières depuis la chute de l'URSS. Leur ouverture, aux flux financiers par exemple, n'est pas le signe d'un affaiblissement dans tous les domaines, bien au contraire : leur tracé et leur contrôle sont un enjeu important d'affirmation de la souveraineté nationale dans un contexte de mondialisation où elle semble fragilisée.
1. De nouvelles frontières
Michel Foucher souligne la création massive de nouvelles frontières après la guerre froide. Au début du xxie siècle, on assiste ainsi à une augmentation du nombre de conflits séparatistes et à une multiplication des frontières existantes. La chute de l'URSS et l'éclatement de la Yougoslavie provoquent la création de nombreux États, mais on continue d'assister par la suite à des partitions dans différentes régions du monde : au Timor en 2002, au Kosovo en 2008, au Soudan en 2011. Depuis 1991, on compte 25 000 km de nouvelles frontières. Comme l'écrit Philippe Boulanger, « sur tous les continents, une tendance à la négociation et à la délimitation des frontières s'est accélérée ». Cette tendance s'explique sans doute parce que les frontières, alors que la mondialisation induit un changement d'échelle, donnent le sentiment de conserver ou de reprendre le contrôle sur un territoire.
2. Le durcissement du contrôle des frontières face aux migrations
Le contrôle des frontières, dans le contexte de la mondialisation, est une façon pour les États d'assurer le maintien de leur souveraineté. Certains États assurent ainsi une militarisation de leurs frontières pour lutter contre l'immigration : la construction d'un mur séparant les États-Unis et le Mexique, bien que déjà entamée depuis 2006, est une promesse centrale pendant la campagne de Donald Trump. Par ailleurs, en Israël, à partir du début des années 2000, le gouvernement lance la construction d'un mur de séparation en Cisjordanie, encerclant les territoires palestiniens. Cela permet de lutter efficacement contre les attentats-suicides et de protéger les citoyens israéliens, mais aussi d'affirmer le contrôle de l'État d'Israël en Cisjordanie. Selon Michel Foucher, on pouvait compter, en 2010, 18 000 km de murs et de barrières délimitant des frontières terrestres, signe d'un durcissement du contrôle des frontières par les États.
La conclusion
Les frontières étaient l'un des enjeux de conflits majeurs entre puissances westphaliennes du xviie au xxe siècle. Mais elles n'ont pas perdu leur importance avec la mondialisation, bien au contraire, et les conflits contemporains ont encore très souvent la frontière pour enjeu. Le tracé d'une frontière est le corollaire du règlement de bien des conflits, et l'enjeu de négociations des traités de paix. La séparation apparaît donc comme la solution aux conflits, ce qui explique l'augmentation du nombre de frontières depuis la fin de la guerre froide. La dimension symbolique des frontières demeure manifeste, tant de la part des États que des groupes qui les contestent, et, dans un but politique, la frontière est souvent mise en scène dans son contrôle, son franchissement ou, plus rarement, sa destruction.