Énoncé
« Les méthodes scientifiques sont une conquête de la recherche pour le moins aussi considérable que n'importe quel autre résultat : c'est en effet sur la compréhension de la méthode que repose l'esprit scientifique, et tous les résultats des sciences ne pourraient, si ces méthodes venaient à se perdre, empêcher un nouveau triomphe de la superstition et de l'absurdité. Les gens cultivés ont beau apprendre autant qu'ils veulent des résultats de la science, on s'aperçoit toujours à leur conversation, et particulièrement aux hypothèses qu'ils y proposent, que l'esprit scientifique leur fait défaut. Ils n'ont pas cette défiance instinctive contre les écarts de la pensée, qui, à la suite d'un long exercice, a pris racine dans l'esprit de tout homme de science. Il leur suffit de trouver sur un sujet une hypothèse quelconque, ils sont alors tout feu tout flamme pour elle et croient qu'ainsi tout est dit. Avoir une opinion signifie par là même chez eux : en devenir aussitôt fanatique et finalement la prendre à cœur comme une conviction. Ils s'échauffent, à propos d'une chose inexpliquée, pour la première idée qui leur passe en tête et qui ressemble à une explication. D'où résultent continuellement, notamment dans le domaine de la politique, les plus fâcheuses conséquences. C'est pourquoi chacun devrait de nos jours avoir appris à connaître au moins une science à fond ; alors il saura toujours ce que c'est qu'une méthode et combien est nécessaire la plus extrême prudence. »
Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain (1878)
Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain (1878)
Corrigé
Introduction
Nietzsche dans ce texte aborde la question de la science. Contrairement à ce à quoi on peut s'attendre dans un texte qui aborde les apports de la science, il ne construit pas un lien entre la science et les connaissances qu'elle apporte ou sa manière d'accéder ou non à la vérité. Il développe une position plus originale : la science développe une culture, une exigence, un exercice de l'esprit qui lui permet de rester éloigné d'une adhésion fanatique aux opinions. Les personnes éloignées de toute culture scientifique seraient en effet susceptibles de tomber dans une attitude de croyance déraisonnable, étant incapables d'interroger leurs propres préjugés ; à l'inverse, développer une culture scientifique permettrait de reconnaître les innombrables erreurs qui menacent notre réflexion, la tendance à favoriser nos préférences personnelles par rapport à un questionnement plus difficile, et, par conséquent, la vertu du doute. Dans cette perspective, il s'agit alors de montrer ceci : comment la science éloigne-t-elle l'opinion ? Comment des connaissances théoriques pourraient-elles développer une pratique de la pensée ? Comment la science construit-elle dans l'esprit moins un savoir qu'une méthode ?
C'est l'originalité d'un texte qui fait tout son intérêt : l'objectif d'une introduction est de montrer en quoi l'extrait à étudier est intéressant et propose une perspective originale par rapport à la notion traitée. L'approche consiste donc d'abord à repérer le ou les thèmes, qui sont habituellement des chapitres au programme, et à situer le traitement de cette thématique. Ici, c'est un texte sur la science, qui aurait pu poser la question des méthodes, des erreurs, de la vérité, mais il l'aborde sous l'angle de la culture de l'esprit et de l'apport de la science à celle-ci.
Le texte est construit de façon à d'abord déployer une thèse centrale : dans les premières lignes, il s'agit de montrer que la science a de la valeur avant tout par ses méthodes plutôt que par ses résultats. À partir de « Les gens cultivés », Nietzsche décrit alors ce type d'esprit maîtrisant les connaissances mais pas les méthodes : ce défaut le conduit à une attitude superstitieuse et fanatique. Pour finir, à partir de « D'où résultent » et jusqu'à la fin de l'extrait, Nietzsche tire les conséquences des défauts de ce type d'esprit et montre comment on peut le combattre.
Un des attendus de l'explication de texte est de faire émerger la progression argumentative et logique du propos engagé. On peut s'appuyer pour cela sur les éléments de ponctuation ou d'articulation ou sur le passage progressif d'un thème à l'autre. Ici, par exemple, c'est le rôle de l'expression : « D'où résultent ».
I. Ce qui donne sa valeur à la science, plus que ses découvertes, c'est sa méthode
1. Les deux résultats de la science
Dès la première ligne du texte, Nietzsche soulève deux conquêtes de la recherche scientifique : « Les méthodes scientifiques sont une conquête de la recherche pour le moins aussi considérable que n'importe quel autre résultat ». La science est donc définie avant tout comme une recherche, une façon d'orienter l'esprit vers la vérité, un effort pour comprendre le réel et éviter l'erreur. La science moderne à laquelle pense Nietzsche n'est pas la science antique, qui est plutôt comme un ensemble de connaissances et de doctrines. Il y a donc bien sûr un ensemble de résultats que fournit la science, un ensemble de découvertes décrivant le réel, proposant une interprétation des phénomènes. Mais la science, à travers son histoire, a conquis plus que des résultats : elle a conquis une méthode. Cette méthode vaut autant que les résultats. Elle est une forme de recherche, fondée sur des règles, des questionnements, des techniques, des outils permettant les progrès, les corrections et les avancées. C'est cette union des résultats et des méthodes qui permet la transformation des sciences antiques en science moderne. Ainsi, la révolution scientifique, qu'on réduit souvent au passage du géocentrisme à l'héliocentrisme, consiste non seulement dans l'apport de ce résultat, mais aussi dans l'élaboration de certaines méthodes : étude du mouvement, mathématisation du réel, rôle de l'observation et des expériences… Ces nouvelles méthodes ont été la clef des progrès en science. Nietzsche va alors se concentrer sur le rôle de ces méthodes plutôt que sur l'apport des résultats.
Le travail de définition des notions et l'établissement des thèses peuvent être éclairés par quelques exemples bien travaillés : ici, par exemple, la révolution scientifique.
2. La méthode, triomphe de la science
Quel est l'apport de cette méthode ? Nietzsche va élaborer le rôle de la « compréhension », c'est-à-dire la façon dont l'esprit intériorise le rôle de chaque élément de la méthode. L'esprit devient scientifique en intériorisant les dimensions de l'approche scientifique, en saisissant la logique de l'hypothèse, de l'expérience, de la vérification, de la question… « […] c'est en effet sur la compréhension de la méthode que repose l'esprit scientifique, et tous les résultats des sciences ne pourraient, si ces méthodes venaient à se perdre, empêcher un nouveau triomphe de la superstition et de l'absurdité » : la méthode est non seulement une conquête de la science, mais elle définit aussi l'esprit scientifique. L'esprit scientifique pourrait se définir comme la façon de regarder le réel sous le prisme de la méthode scientifique, de façon logique, réfléchie, méthodique. La science, à travers la méthode, est donc une formation de l'esprit : non pas seulement la formation d'un ensemble de connaissances apprises, mais aussi d'une manière de se rapporter au monde. Nietzsche va développer l'apport de cette formation. Selon le texte, c'est cette exigence méthodique qui est le résultat le plus important de la science. Il oppose ici le caractère extérieur de la connaissance et le caractère intérieur de la méthode. Une connaissance simple reste extérieure à l'esprit : elle relève de l'anecdote, d'une courte histoire sur le monde. Elle ne change rien au point de vue, à la façon de construire le monde. Que m'importe finalement que la Terre tourne autour du Soleil ou inversement ? Je le raconte. Cela m'est extérieur. Mais comprendre la méthode, c'est intégrer que l'approche nécessaire pour établir ce type de connaissance suppose une tournure de l'esprit qui a éliminé l'autre hypothèse : les deux histoires ne sont pas équivalentes, et cela seulement pour un esprit qui a appris à regarder le monde de façon méthodique, étant formé par la science. Mais qu'est-ce qui donne la priorité à la méthode sur l'apport en connaissances ?3. L'esprit scientifique contre la croyance
On pourrait penser que la méthode a de la valeur parce qu'elle permet l'élaboration de futures connaissances, plus précises. Mais selon Nietzsche, l'apport est ailleurs : cette formation est la seule qui permette d'échapper à « un nouveau triomphe de la superstition et de l'absurdité ». L'apport des méthodes est donc central. La méthode défend l'esprit contre de mauvaises tendances. D'abord une tendance à la superstition. La superstition est une forme de croyance, une croyance dans une explication des événements qui mélange les causes, suppose une intention supérieure, construit des liens inexistants et développe une forme de crédulité. Le superstitieux peut ainsi croire à un futur échec dans sa vie parce qu'il est passé sous une échelle, ou que toucher du bois pourrait d'une certaine façon lui éviter des malheurs. Il a un rapport effrayé au réel, est prêt à croire tout discours qui lui donne l'illusion de comprendre et d'agir sur un univers en réalité indifférent. Et de la même manière, la méthode évite l'absurdité. Toutes les hypothèses, toutes les croyances ne sont plus entendables face aux énoncés exigeants de la science : c'est pourquoi les anciennes prétendues connaissances nous semblent absurdes. La méthode scientifique nous fournit un point de comparaison et donc forme notre jugement. Ainsi, croire à la théorie des quatre éléments en physique nous semble désormais absurde. Mais, selon Nietzsche, ce qui permet d'échapper à l'absurdité et à la superstition est moins la connaissance que la méthode : la connaissance pourrait redevenir une superstition ou une opinion absurde, mais seule l'exigence de méthode construit des résistances dans notre esprit pour les rejeter.
Le travail des notions essentielles : il aurait été facile de renvoyer ici la notion d'absurde à celle de superstition, mais elles ne sont pas synonymes, il faut donc les définir pour les distinguer.
Dans cette première partie du texte, Nietzsche soulève l'importance des résultats de la science en se concentrant non sur les connaissances établies, mais sur les méthodes élaborées. Il fait de ces méthodes l'élément central de la formation de l'esprit et ce qui permet de résister aux croyances les plus absurdes et infondées. Pour défendre cette idée, Nietzsche va situer « qui » est coupable ou victime de cette attitude déraisonnable, pour montrer, à l'aide de cet exemple, que les connaissances sont moins à porter au crédit de la science que ses méthodes.
Une des constructions typiques des textes consiste à affirmer une thèse pour ensuite la justifier par un exemple et l'argumenter contre un adversaire théorique. La transition doit montrer ce genre de progression du raisonnement.
II. Du fanatisme des gens cultivés
1. Apprendre et comprendre
À partir de « Les gens cultivés ont beau apprendre », Nietzsche élabore le type d'esprit qu'il combat : celui des gens cultivés. Il va décrire l'esprit des gens dotés de culture, mais non d'intelligence ni de science. « Cultivés », dans cet extrait, ne renvoie à aucune noblesse ni à aucune hiérarchie : les gens cultivés ne sont pas ceux qui savent faire, mais ceux qui savent seulement. Être cultivé, c'est avoir acquis des connaissances. Ici, Nietzsche souligne une confusion habituellement faite entre culture et intelligence. La culture est un ensemble de connaissances ; l'intelligence suppose de se rapporter au monde d'une certaine façon. On peut donc manquer de compréhension du monde tout en connaissant un grand nombre de théories scientifiques. On peut noter qu'il parle « d'apprendre » les résultats de la science. Or, apprendre n'est pas comprendre. Apprendre fait intervenir avant tout la mémoire, c'est une forme de fixation du regard sur le monde. Comprendre, c'est plutôt saisir comment s'est élaborée la connaissance. Ainsi, dans la conversation avec les gens cultivés, on perçoit leur manque d'esprit scientifique. Les hypothèses que les gens cultivés forment sur le monde sont d'un type non scientifique, elles sont issues d'un ensemble de constructions liées à des apprentissages plutôt qu'à des interrogations réfléchies. Apprendre n'est pas comprendre : ces esprits manquent de quelque chose. Nietzsche va pouvoir élaborer ce qui manque à ces esprits.
Pour expliquer un texte philosophique, certaines distinctions sont nécessaires. Ici, nous avons mobilisé la distinction entre apprendre et comprendre : « comprendre » étant dans un repère du programme, il est pertinent de convoquer ce concept.
2. Un esprit sans formation
De quoi manquent donc les esprits cultivés mais sans formation scientifique ? Ils manquent d'une « défiance instinctive contre les écarts de la pensée ». L'idée de défiance est opposée à celle de confiance : ils ne croient donc pas en leur propre pensée, ils s'en méfient. Le savant a appris comment la pensée peut commettre des écarts : des sauts logiques, des biais de confirmation, des préjugés soutenus sans interrogation. Nietzsche défend l'idée que la pensée advient en moi plutôt que je suis maître de celle-ci : la laisser sans interrogation, sans mise en doute, c'est s'exposer à une pensée incontrôlée, inconstante, à une opinion infondée. Le scientifique a l'instinct de sa propre défiance : il n'est pas certain de ce qu'il avance, il doute – ou plutôt interroge avant d'accorder une prudente adhésion à une thèse qu'il forme. Là est la vertu de la méthode scientifique : développer un féroce instinct, c'est-à-dire un réflexe, une habitude que le corps prend – avant même que l'esprit pense – d'interroger toute idée, de vérifier les méthodes employées pour la soutenir. Cet instinct, c'est ce qui a pris racine dans l'esprit de l'homme de science, par opposition à l'esprit des gens cultivés : l'homme de science a développé une façon d'être, une façon de penser, un geste. La science est donc autant une connaissance qu'une éthique : une façon d'approcher le réel. La méthode est ce chemin autant pratique que théorique. Si du point de vue de la théorie, la méthode permet l'accès à des spéculations et à des connaissances, du point de vue de la pratique, elle agit sur notre comportement. C'est un comportement d'homme actif face à ses pensées et non réactif face à elles : c'est le comportement d'un maître de la pensée, non d'un esclave de celle-ci. À l'inverse, les esprits cultivés, quand ils trouvent « une hypothèse quelconque », deviennent « alors tout feu tout flamme pour elle et croient qu'ainsi tout est dit ». Les esprits cultivés, les gens qui apprennent par la mémoire plus qu'ils ne comprennent par la raison ne peuvent qu'adhérer à la moindre idée qu'ils ont. Ils développent alors un enthousiasme, une croyance pour celle-ci, qui se mue en fanatisme. Avant même d'avoir interrogé ce qu'ils avaient face à eux, si l'hypothèse était pertinente, si l'hypothèse était validée, ou sur quel présupposé elle s'appuyait, ils y ont adhéré. Ils ont adopté l'attitude inverse de celle, patiente mais prudente, de l'homme de science. Par exemple, la théorie de l'évolution développée par Darwin, qui s'appuie sur l'idée de survie du plus adapté, a été développée, nuancée, complexifiée par les hommes de science ; les esprits cultivés, eux, l'ont appliquée sans raisonnement à diverses situations et lui ont fait perdre son sens premier : ainsi, la compétition économique pourrait fonctionner selon le même modèle ; ou bien les hommes devraient être comme des animaux, des loups alpha, pour survivre et être les plus forts. Toute nuance, toute analyse, toute interrogation sont perdues au profit d'opinions crues fanatiquement.
Quand un texte construit une opposition entre deux figures, il faut détailler les articulations de concepts au sein de ces deux figures. L'esprit cultivé ici est articulé à l'idée de croyance, d'opinion, de fanatisme, de réaction ; l'homme de science est articulé à l'idée de méfiance, de théorie, de prudence, de maîtrise.
3. Le fanatisme de l'opinion
Quelle conséquence a cette absence d'acquisition des méthodes scientifiques ? « Avoir une opinion signifie par là même chez eux : en devenir aussitôt fanatique et finalement la prendre à cœur comme une conviction. » Nietzsche explique dans ce passage comment une opinion peut se transformer en conviction. Une opinion est un simple avis, sans fondement certain et objectif. Chacun a des opinions : des opinions sur la météo, sur le goût des aliments, sur telle ou telle œuvre d'art. Mais ces opinions sont éphémères, ou du moins changeantes – aussi vite exprimées, aussi vite oubliées. Elles peuvent cependant devenir des convictions. La conviction, c'est la croyance fanatique dans une opinion. Elle n'est pas plus fondée, mais l'individu la défendra autant qu'il le pourra et, tel un fanatique religieux, rejettera tout individu qui se permettrait d'interroger sa croyance. Ainsi, l'opinion anodine prend un tour plus pernicieux : elle devient une idée qui tient à cœur, qui s'intègre dans le régime de pensée et dans le système de valeurs de la personne. Tout son monde se construit autour de cette conviction. Elle n'est plus une simple idée ; elle est une vérité à défendre. Nietzsche explique donc cette attitude que nous pouvons voir chez les individus devenus fanatiques : une adhésion totale à certaines valeurs, qui semblent résister à toute discussion ou interrogation ; un abandon sans prudence à la conviction. On peut prendre pour exemple certains individus aux États-Unis qui, convaincus que l'élection de Joe Biden était truquée et que Donald Trump avait gagné, contre toute prudence, ont pris d'assaut le Capitole, bâtiment où siège le congrès états-unien. Loin de la science, loin de la prudence qu'elle permet d'acquérir, les individus ont agi selon le règne de la conviction. Nietzsche poursuit l'analyse de ces esprits auxquels manque la formation scientifique : « ils s'échauffent, à propos d'une chose inexpliquée, pour la première idée qui leur passe en tête et qui ressemble à une explication ». Face à un phénomène incompris ou inexpliqué, c'est-à-dire sans cause perçue, sans logique saisie, et donc, pour ces esprits-là, sans une connaissance qui leur indique l'avis à avoir sur une situation, ils prennent pour la vérité la première idée qui semble proposer une explication. Les esprits cultivés ne connaissent en effet que l'urgence de l'opinion et non la prudente patience de la réflexion. Or, sans compréhension de la méthode scientifique, on ne peut plus distinguer une explication d'une opinion, une théorie d'une croyance, une opinion d'une conviction.L'adversaire de Nietzsche, dans ce texte, ce sont ces individus capables d'apprendre, donc capables de mémorisation, mais incapables de compréhension, de réflexion, ou de doute. Ils développent des attitudes de fanatisme ou de conviction. Nietzsche a pu ainsi élaborer à la fois le passage de l'opinion à la conviction et en même temps l'opposition entre la science et l'opinion. Ce que doit permettre l'attitude scientifique, c'est d'éviter l'état de fanatisme de la conviction. Mais pourquoi faut-il l'éviter et comment le faire ? C'est l'enjeu du dernier passage de cet extrait.
III. Comment résoudre les fâcheux problèmes de la conviction
1. Pourquoi les conséquences de la conviction posent problème
Nietzsche est plus obscur quand il aborde les conséquences de cet esprit de conviction. Il établit un lien de résultat, avec l'expression « D'où ils résultent », insiste avec « continuellement » sur le fait qu'il y a une nécessité de connexion entre cette attitude et les conséquences qu'elle entraîne. Mais il n'indique que deux termes pour définir ces conséquences : elles sont à la fois « fâcheuses », c'est-à-dire contrariantes, négatives, désagréables, et plutôt dans le domaine « politique », donc de la vie de la cité, de la vie collective, des lois et des attitudes publiques. Qu'en penser ? On peut suivre les traces de son idée : cette conviction, sans compréhension de la science, peut conduire à un certain scientisme : une forme de croyance dans la science qui en fait une nouvelle religion ; les théories deviennent des dogmes, le scientifique un prêtre, ou un dieu sauveur. À chaque obstacle, le scientifique est celui qui nous sauvera. Cela relève d'une confiance béate, sans retenue, sans prudence, sans compréhension des modalités de la science. La même attitude, mais inversée, consisterait à établir que l'opinion d'un individu, sa conviction, dans un domaine où règne encore un peu d'obscurité, vaudrait mieux que celle des autres, celle des scientifiques notamment. Si je ne comprends pas la science, mais que je l'observe se corriger sans cesse, être soumise à des débats, alors pourquoi ne pas me joindre au débat ? Ainsi, on pourrait analyser le rapport politique au réchauffement climatique sous cet angle : d'un côté, des gens qui ne comprennent pas la science, en constatent pourtant le progrès, et gardent l'espoir que les scientifiques sauveront la situation par une invention quelconque à la dernière minute. De l'autre, un ensemble de meneurs d'opinion convaincus de la fausseté du réchauffement climatique, sur la base de leurs convictions et de leurs expériences passées. Leurs convictions ne leur permettent pas de comprendre qu'un ressenti, s'il n'est pas interrogé par la méthode, leur paraît leur fournir une idée comparable à celle adossée aux exigences de la science. Ainsi, les politiciens qui ne comprennent pas la science et son élaboration ne peuvent que défendre des convictions sans réflexion et ne peuvent pas anticiper, comprendre et agir sur le phénomène du réchauffement climatique. Le fanatisme de la conviction entraîne une paralysie, une impuissance ou un pouvoir rejetant le réel. Voilà qui est fâcheux.
Certains passages de texte sont obscurs, ne donnant que des indices de la direction que suit le ou la philosophe ; qu'il fasse référence à un débat propre à son époque ou à un point qui sera développé dans un autre passage du livre ne change rien, c'est l'occasion pour les élèves de montrer qu'ils peuvent appliquer la théorie du texte à un cas concret. C'est donc le moment d'utiliser des exemples de conséquences tirées du cours (comme ici le scientisme) ou de l'actualité (comme ici le réchauffement climatique).
2. Combattre l'esprit de conviction : connaître une science à fond
Que faire pour éviter de si fâcheuses conséquences ? Que faire pour se prémunir de son propre esprit capable de s'échauffer pour la moindre opinion et la traiter en conviction ? Nietzsche propose que « chacun devrait de nos jours avoir appris à connaître au moins une science à fond ». Puisque ce ne sont pas les résultats des sciences qui nous défendent des convictions, mais seulement la compréhension de la méthode scientifique, pour adopter une attitude prudente face à son esprit, il faut l'habituer à saisir comment les théories s'élaborent. Connaître une science à fond, ce n'est pas seulement connaître quelques données, théories ou noms de grandes figures – connaître la physique à fond, ce n'est pas seulement connaître Marie Curie ou Einstein. Connaître une science à fond, c'est connaître l'histoire de son élaboration, les erreurs, les corrections, les débats, les méthodes. C'est connaître comment des scientifiques ont pu créer de nouvelles théories, ont pu révolutionner leurs domaines. C'est aussi connaître les types de raisonnement employés pour pouvoir les suivre ou les vérifier. Seule la formation de l'esprit, à l'aide non seulement des résultats, mais aussi des méthodes de la science, permet de l'habituer à se corriger et à se méfier de tout raisonnement hasardeux. Car en maîtrisant ce qu'il sait dans une science, il peut alors l'appliquer par analogie à toute autre science : en sachant ce qui s'est passé dans la physique, on peut imaginer des débats et évolutions similaires en biologie, en histoire, en sociologie… Seul l'esprit qui a montré suffisamment de curiosité atteint la maîtrise de sa propre pensée. Il faut donc quitter l'esprit de surface, ne pas en rester à des connaissances superficielles, mais atteindre un esprit de profondeur, capable, lui, d'articuler l'histoire de ses idées. Seule donc la connaissance à fond d'une science rend l'esprit suffisamment exigeant face à ces opinions.
La difficulté des fins de texte est souvent liée à l'impression d'avoir déjà tout dit. Pour dépasser cette impression, l'articulation des éléments entre eux (ici la conviction et la rigueur) permet de relancer l'analyse : les passages précédents ont apporté des éclaircissements, c'est ce qu'il s'agit de montrer.
3. Combattre l'esprit de conviction : devenir prudent
Enfin, Nietzsche conclut : cette maîtrise d'une science permet de savoir « toujours ce que c'est qu'une méthode et combien est nécessaire la plus extrême prudence ». La maîtrise à fond d'une science permet de saisir ce qu'est la méthode, nous l'avons dit : non pas apprendre la méthode scientifique, mais la comprendre. En la saisissant de manière interne, elle est plus qu'une connaissance théorique. Je ne me contente pas de savoir qu'il y a une méthode scientifique ; je saisis pourquoi il y a une méthode scientifique et je l'adopte même dans mon attitude. Tout comme il peut y avoir une transformation de l'opinion en conviction, il y a une transformation de la connaissance théorique en attitude pratique : l'attitude pratique de la méthode est « la plus extrême prudence ». Être prudent, ce n'est pas être effrayé, ne rien admettre : être prudent, c'est savoir que tout ce qui est admis peut être renversé, que mon esprit doit être sondé à chaque instant pour savoir repérer l'endroit où pourrait apparaître une faille. L'attitude prudente permet de refroidir l'échauffement de l'opinion : la conviction reste sous contrôle, le fanatisme ne se développe pas. On devient donc maître de sa pensée et non soumis à son emballement.Conclusion
Dans cet extrait, Nietzsche a élaboré l'articulation entre la science et la raison ; il a également développé l'idée que l'opinion tend à se transformer en conviction. En effet, il a soulevé que la science élabore non seulement des résultats, mais aussi des méthodes. C'est l'acquisition de la méthode qui protège l'esprit de l'attitude de la conviction, qui consiste à prendre ses opinions pour des vérités et conduit alors à les défendre fanatiquement. La méthode devient ainsi plus qu'une connaissance théorique : son adoption permet à l'esprit d'adopter une prudence pratique, prudence qu'il saura appliquer à tous les domaines. La science apporte donc à la raison la dose d'exigence nécessaire pour éviter que l'esprit bascule dans des convictions irraisonnées.
On pourrait alors comprendre à partir de ce texte la nécessité d'un système scolaire exigeant et pluraliste : il faut permettre à chacun de comprendre, à fond, les données d'une science. Il faut que chacun puisse s'exercer à la rigueur des mathématiques, à la multiplicité interprétative des langues, à l'histoire et la façon dont elle a modelé les idées, pour être en maîtrise de son esprit et pouvoir vivre selon la prudence qui est nécessaire pour éviter de tomber dans des discours trompeurs et mensongers.
On pourrait alors comprendre à partir de ce texte la nécessité d'un système scolaire exigeant et pluraliste : il faut permettre à chacun de comprendre, à fond, les données d'une science. Il faut que chacun puisse s'exercer à la rigueur des mathématiques, à la multiplicité interprétative des langues, à l'histoire et la façon dont elle a modelé les idées, pour être en maîtrise de son esprit et pouvoir vivre selon la prudence qui est nécessaire pour éviter de tomber dans des discours trompeurs et mensongers.
La conclusion rappelle le point de départ de la réflexion de l'auteur et la progression de son argumentation, elle doit noter les points importants que l'explication a fait apparaître. Si jamais il y a une ouverture, il vaut mieux s'appuyer sur une dimension sous-entendue du texte, ou envisagée par une autre perspective philosophique, plutôt que de proposer une critique sans développement.