Corrigé
Introduction
La parole semble être la plus traître de nos alliées. Elle nous est si familière – on parle tous les jours, on bavarde, on échange, on discute…– que, depuis que l'on a appris à parler, on a l'impression de maîtriser ce que l'on dit. Et pourtant, qui n'a jamais prononcé des paroles qui dépassent sa pensée pendant une dispute ou une discussion animée ? Qui n'a jamais eu un mot qui lui manquait, resté sur le bout de la langue ? Qui n'a jamais laissé échapper un mot à son insu, un lapsus souvent considéré comme révélateur ? Tous ces moments soulèvent un doute : avons-nous la maîtrise de nos paroles ?
Avant d'analyser en détails le sujet, l'amorce permet d'accrocher le sujet à des exemples concrets, mais aussi de montrer l'importance de la question posée.
De prime abord, l'évidence serait de penser que nous maîtrisons nos paroles. Nous sommes l'agent de la parole : c'est le sujet « je » qui commande au verbe « parler ». Je pèse mes mots, je suis celui qui décide d'ouvrir ou non la bouche et de prononcer certains sons plutôt que d'autres. Je peux décider de retenir une information, de garder un secret ou bien de mentir. La parole, c'est cette articulation d'un sens et d'un son qui nous sert à communiquer. Apprendre à parler, c'est donc maîtriser la parole, c'est apprendre simultanément à choisir les sons et les sens que j'emploie. Je la maîtrise car je suis responsable de cette capacité à communiquer. Mais dans un second temps, on peut interroger cette maîtrise de nos paroles. On peut pour cela analyser deux sources d'interrogation et de doute. En effet, la parole, que l'on a définie comme l'articulation d'un sens et d'un son, peut aussi être définie comme une articulation de la pensée et du mot dans le langage. Or, cette parole articulée provient de la structure de la langue que j'emploie, langue dont je ne suis pas le maître, et qui m'est donnée avec une articulation déjà faite. Ici, la parole commence à m'échapper : la parole est une structure du langage, et ce langage m'est transmis plus que je ne l'invente. On peut aussi remarquer que la parole répond à une structure mentale, mais cette structure mentale se maîtrise-t-elle elle-même ? Si les mots peuvent dépasser la pensée, c'est qu'il n'y a pas d'articulation directe entre les mots et la pensée : la pensée et les mots peuvent être déconnectés. À ce moment-là, la parole est un flux qui vient, et non un choix de mots décidé. Pourtant, on fait de la parole la révélatrice de la pensée : il faut bien qu'on puisse maîtriser la parole pour pouvoir communiquer notre pensée.
Pour déployer un problème, on peut partir de la réponse évidente, celle qui paraît la plus simple ou est donnée sans réfléchir, pour interroger ses présupposés et ses failles.
Répondre à la question « Avons-nous la maîtrise de nos paroles ? » suppose donc d'articuler le constat de familiarité et de l'apprentissage du langage qui nous permettrait une maîtrise de la parole et, en même temps, le constat d'un échec de la maîtrise de la structure du langage mais aussi de celle de la pensée.
Comment donc penser que nous avons la maîtrise de nos paroles si nous avons appris à parler mais que, pour devenir pleinement maître du langage, il faudrait à la fois parvenir à articuler la maîtrise de notre pensée et de notre langage ?
Nous décrirons d'abord une pratique de la parole fondée sur l'apprentissage des mots, qui forment la condition de la pensée. Cette pratique donne l'illusion d'une maîtrise de la parole par l'usager. Mais cette maîtrise a des failles que nous mettrons en évidence, car la parole peut échapper à son usager. Nous construirons alors une articulation entre l'usage de la parole et une connaissance du langage, pour aboutir à un savoir-faire permettant une pleine maîtrise de nos paroles. Maîtriser nos paroles, c'est avoir conscience de leurs failles, de leurs atouts et de leurs limites.
Comment donc penser que nous avons la maîtrise de nos paroles si nous avons appris à parler mais que, pour devenir pleinement maître du langage, il faudrait à la fois parvenir à articuler la maîtrise de notre pensée et de notre langage ?
Nous décrirons d'abord une pratique de la parole fondée sur l'apprentissage des mots, qui forment la condition de la pensée. Cette pratique donne l'illusion d'une maîtrise de la parole par l'usager. Mais cette maîtrise a des failles que nous mettrons en évidence, car la parole peut échapper à son usager. Nous construirons alors une articulation entre l'usage de la parole et une connaissance du langage, pour aboutir à un savoir-faire permettant une pleine maîtrise de nos paroles. Maîtriser nos paroles, c'est avoir conscience de leurs failles, de leurs atouts et de leurs limites.
L'annonce du plan doit faire apparaître le déroulé logique du développement : celui-ci doit donc annoncer aussi bien la progression que la logique qui justifie cette progression. Ici, on travaille sur l'opposition entre celui qui pense savoir parler parce qu'il utilise une certaine parole et celui qui en a la pleine maîtrise car il a développé une réflexion sur la parole.
I. Être capable de faire usage de la parole est un premier niveau de maîtrise de celle-ci
1. Le pouvoir de parler
Une évidence s'impose : il existe un écart fondamental entre l'enfant qui babille, émet des sons et pousse des cris, et la personne qui parle. La parole suppose donc une maîtrise : celle du langage. La parole est l'emploi particulier d'une structure de la langue, elle-même dépendante de la structure même du langage. C'est ce que décrit Ferdinand de Saussure dans le Cours de linguistique générale. Saussure établit que la parole, c'est-à-dire les mots que nous prononçons ou les phrases que nous écrivons, forme une articulation particulière de signes portant un sens précis, en fonction de ce que le locuteur cherche à signifier. Or, la parole renvoie à des règles de construction particulières, celles de la langue. Nous n'employons pas tous les mots de la langue dans chaque parole, mais nous mobilisons à chaque fois sa structure : les règles de grammaire qui président à son organisation afin de nous faire comprendre. Ainsi, parler suppose une maîtrise de la langue. Nous maîtrisons donc nos paroles dans la mesure où nous maîtrisons la langue : apprendre une langue, c'est apprendre sa structure, et donc pouvoir parler et exprimer des idées. Or, une langue est une structure qui n'est pas innée mais acquise ; elle a ses règles spécifiques. Mais la langue dépend elle-même d'une capacité innée : celle du langage, que tout être humain possède. Ainsi, tout être humain maîtrise le langage, c'est pourquoi même les personnes muettes ont une parole : elles déploient aussi une articulation de sens avec un geste, lié à une grammaire spécifique qui forme la langue des signes. Ainsi, du point de vue de la linguistique, nous avons la maîtrise de la parole car nous maîtrisons notre langue après son apprentissage, étant dotés de la faculté du langage. Nous maîtrisons donc nos paroles, à la différence de l'enfant qui babille, car nous avons appris à parler.2. La parole, signe d'une pensée active
On peut distinguer la parole de celui qui a appris à parler non seulement de l'enfant sans parole, mais aussi de l'animal. Or, l'animal ne parle pas comme un être humain : on pourrait même défendre que seul l'être humain parle, car il est le seul à maîtriser la pensée, condition nécessaire à la parole. Les animaux, en effet, possèdent la capacité d'exprimer par le bruit une réaction à certaines sensations, mais n'ont pas accès au langage comme l'être humain – ou bien, pour le dire autrement, l'animal ne maîtrise pas la parole, l'être humain si. C'est en tout cas la thèse défendue par Descartes dans Le Discours de la méthode : l'animal parle mais n'a pas de langage. En effet, si on prend la parole au sens d'un son exprimant un sens, un animal peut parler : il crie dans la douleur par exemple, ou il pépie d'excitation. Mais un animal ne fait alors que réagir, il ne maîtrise pas de langage, au sens où il ne peut exprimer qu'un nombre limité de réactions à un nombre limité de situations. Les oiseaux chantent ou émettent des sons pour exprimer la présence d'autres animaux ou d'humains, mais ils ne le font qu'en présence et donc qu'en réaction à ces stimuli. C'est donc un son de réaction. La parole animale est ainsi plus proche du réflexe d'adaptation que de la maîtrise. Or, chez l'être humain, la parole est maîtrisée. Pour Descartes, même chez le plus hébété des hommes, c'est-à-dire celui avec le moins d'intelligence, la parole est une action voulue par la raison : on discute de choses qui sont absentes, d'idées abstraites, on raconte des histoires. La parole n'est donc plus seulement une réaction non maîtrisée, de l'ordre du réflexe, mais bien un choix, une décision volontaire. Je prononce le mot « animal » quand je l'ai décidé, à la différence, par exemple, des indications que se donnent les oiseaux. Cette maîtrise renvoie à la raison que Descartes attribue aux êtres humains et refuse aux animaux : les comportements des animaux relèvent de simples mécanismes biologiques, tandis que ceux de l'être humain renvoient à une raison capable de décision. Or, par cette décision, la raison peut échapper aux causes qui la déterminent : elle est maîtresse d'elle-même, et donc maîtresse de ses paroles. Ainsi, c'est parce qu'on a une raison qu'on maîtrise nos paroles : nous pouvons les choisir et non pas seulement réagir. Nous n'avons pas seulement accès à des sons prononcés, mais aussi à des sens articulés.3. Le mot, condition et obstacle à la maîtrise de la parole
Pourtant, nous l'avons montré en introduction : parfois, le mot nous manque ou nous échappe. Est-ce signe d'un manque de maîtrise de la parole ? Pourrait-on alors penser sans paroles ? Sans mots ? Dans La Philosophie de l'esprit, Hegel défend l'idée que la pensée ne peut s'établir que dans les mots. Les mots sont l'endroit du déploiement de la pensée. Pour avoir conscience de nos pensées, il faut les déployer dans les mots, qui en sont les réceptacles objectifs, afin de les développer dans la parole. Pourtant, il peut y avoir une méfiance envers les mots : ils sont parfois trop fixes, trop complexes, trop imprécis. On pourrait ainsi envisager que pour éviter le risque d'une parole non maîtrisée, il faudrait penser hors des mots ou sans mots. Mais alors, pour Hegel, on fait l'éloge de l'ineffable, c'est-à-dire d'une pensée obscure, non maîtrisée. Quand une parole nous échappe, quand un mot nous manque, ce n'est donc pas la parole elle-même qui est à blâmer, mais plutôt la pensée qui est encore en germe, qui n'a pas fini de se déployer. Une pensée développée est donc une parole maîtrisée. On maîtrise donc toujours nos paroles si nos pensées sont claires. Sinon, notre parole n'est pas incohérente, mais seulement obscure, par reflet de la pensée. La parole est donc le signe de la pensée : maîtrise ou non-maîtrise ne portent pas tant sur la parole elle-même que sur la pensée qui est, elle, l'origine de la parole. Le mot est la condition de la pensée, car sans lui, on ne peut pas parler. Mais le mot peut aussi agir en obstacle, car si la pensée n'est pas maîtrisée, elle se sent limitée par lui. Hegel souligne donc le lien intrinsèque entre pensée et mot qu'on trouve dans la parole : toute pensée maîtrisée suppose une parole maîtrisée. Mais il permet d'envisager des cas limites, ceux où l'usager de la parole peut rejeter cette parole car il la trouve trop limitante pour sa pensée et en même temps ceux où la parole peut échapper au contrôle de l'usager quand le mot vient à lui manquer.
Utiliser une référence qui nuance le propos invite à développer une autre perspective dans la partie suivante : la fin d'un développement est donc un moment propice pour le faire.
Nous maîtrisons donc nos paroles, car parler suppose la maîtrise de la langue, de la raison et donc une certaine liberté d'organisation du propos. Néanmoins, bien que la pensée s'expose dans des mots à travers la parole, la parole semble parfois échapper à la pensée. La parole sort alors de notre contrôle. Comment peut-elle nous échapper si nous avons appris à l'utiliser en apprenant à parler ?
Lors d'une transition, le problème initial est relancé : la solution proposée en première partie manque certains enjeux. La deuxième partie est moins une contradiction radicale qu'une nuance.
II. Toutes ces paroles qui nous échappent
1. La parole nous échappe dans la structure même du langage
Une première façon de montrer que la parole nous échappe est de constater que les mots pensent à notre place. Loin de maîtriser notre propos, nous constatons que la parole porte une opinion, un regard sur le monde dont nous sommes moins les maîtres que les victimes. C'est ainsi que deux linguistes, Sapir et Whorf, ont émis une hypothèse selon laquelle le langage construit le monde plus qu'il ne le décrit. Ainsi, notre façon de concevoir le temps dépend de la structure de la langue, dont la grammaire organise la conjugaison au passé et au futur. On peut remarquer qu'en anglais il y a deux types de présent, tandis qu'en français, il n'y en a qu'un ; qu'en anglais il y a trois genres – neutre, féminin, masculin – et en français, deux – féminin et masculin. Ainsi, la structure des deux langues construit une forme de compréhension du monde propre à leurs locuteurs. Bien loin donc d'être un outil neutre à notre disposition, la langue dont nous nous servons pour parler pense à notre place ou biaise notre pensée. Je ne maîtrise donc pas autant ce que je dis que je le crois ; c'est au contraire, bien souvent, moi qui suis manipulé par des discours portant des idées que je répète, sans m'en rendre compte. Je ne suis donc pas maître de ma parole. Avoir une expérience d'utilisation d'une langue rend donc dépendant de celle-ci, ce qui détermine toute notre prise de parole. De la même manière, et peut-être de manière encore plus tragique, Victor Klemperer, dans LTI, La langue du IIIe Reich, explique comment le nazisme s'était insinué par les mots, remplaçant certains sens par d'autres et paralysant la pensée. Tout le monde parlait nazi car le nazisme propageait des idées à travers les prises de parole. Le mot qu'on emploie porte une vision du monde qui modifie nos idées à notre insu. Nous ne sommes alors pas totalement maîtres de nos paroles, car nous ne maîtrisons pas totalement la langue que nous parlons ; les mots qui nous viennent à l'esprit sont les mots qui nous sont imposés par le cadre de la langue. La langue maîtrise la parole, pas nous.2. La parole est déterminée à notre insu
Un deuxième obstacle à la maîtrise de la parole est moins du côté de la langue que du côté de la pensée. On peut constater avec étonnement que, bien que nous pensions maîtriser ce que nous disons, des mots surgissent souvent sans que nous les ayons pondérés, médités ou réfléchis. Ainsi, toute prise de parole relève de ce moment de doute : est-ce vraiment moi qui ai parlé, car je n'ai eu de cesse d'improviser, j'ai rebondi sur un certain nombre de mots à ma disposition. Je parle, mais je ne maîtrise pas ce qui est dit. Je prononce des sons en visant un certain sens, mais ce sens, je ne le contrôle pas totalement. Il y a donc une part d'inconscient dans la prise de parole : quelque chose surgit, que je n'anticipe jamais pleinement. L'auteur, le romancier découvre en écrivant la phrase qu'il voulait écrire, il ne l'avait pas prévue entièrement. Ainsi, notre expérience même montre que nous ne maîtrisons pas pleinement notre parole. Une façon d'expliquer ce mécanisme suppose d'étudier l'inconscient. Ainsi, Freud construit une théorie de la structure de l'esprit qui ne laisse que peu de place au conscient, le conscient étant lui-même déterminé par l'inconscient. Les forces de l'inconscient cherchent à s'exprimer. Or, en cherchant à s'exprimer, elles s'emparent de notre parole pour laisser échapper parfois un sens qu'on cachait jusque-là. D'où la pratique thérapeutique de la talking cure : il s'agit de faire parler le patient et d'analyser la façon dont la parole structure des forces en son sein, ce qui est dit, ce qui est tu, ce qui est oublié, ce qui est évité… La façon dont on parle est donc révélatrice, à notre insu, de certaines idées. Le cas le plus typique est celui du lapsus, de cette situation où un mot glisse à la place d'un autre, à notre insu. Ce mot glissé est révélateur de notre inconscient. Ce qui montre que, lorsqu'on articule un sens et un son dans la parole, le sens articulé nous échappe bien souvent. Nous ne maîtrisons donc qu'une partie limitée de ce que nous disons. La parole nous échappe, jusqu'à parfois révéler à notre insu ce que nous voulions garder caché.3. Parle-t-on vraiment ?
En partant de ces deux problèmes, celui du langage et celui de l'inconscient, on peut défendre, contre Descartes, que nous ne différons pas de l'animal quand nous parlons : ni lui ni nous ne parlons au sens propre. Car ni l'animal ni nous n'articulons pleinement le sens et le son : le sens nous échappe, seul reste le son. Et donc, contrairement à la confiance que place Descartes dans la raison, notre raison n'est pas garante de notre maîtrise de la parole. La parole nous échappe, jusqu'à pouvoir affirmer que nous ne savons pas parler, au sens où nous ne savons pas nous hisser à la hauteur exigée par le langage. Zhuang Zi, dans ses Œuvres, défend l'idée que nous ne maîtrisons pas nos paroles. Elles donnent l'illusion de maîtrise car nous avons l'illusion que nous avons la capacité de donner un sens clair aux sons que nous produisons. Mais il remarque vite que nous nous comprenons régulièrement mal : les sens font débat, on se dispute sur ce qu'on a voulu dire, on ne contrôle pas pleinement le message, la façon dont il est entendu ou exprimé. Or, les ratés de la parole sont pour lui non pas des accidents mais des révélateurs des failles de notre raison. Les mots tentent de fixer des idées, mais ces idées sont des schémas confus que nous projetons sur le réel : nous tentons de trouver la vérité en en débattant, mais nous nous écartons de plus en plus de notre ressenti. Au fond, pour Zhuang Zi, l'être humain ne se distingue pas du poussin qui pépie : comme le poussin, il émet des sons qu'il pense cohérents, sensés et maîtrisés, mais comme le poussin, ces sons ne produisent pas d'effets de sens. La parole est bien un ensemble de sons qu'on articule confusément à un sens, mais qui n'arrive pas à former une langue et une communication cohérentes. Nous ne maîtrisons rien de ce que nous voulons dire. Notre parole échoue car elle nous échappe.
Il est souvent pertinent de contredire un argument déjà déployé pour en montrer les limites et les failles et ainsi nuancer le propos. Pour amener la contradiction, il ne faut pas rejeter en bloc, mais proposer une autre facette de l'analyse, un élément qui a été oublié ou qui n'a pas été exploité par le premier argument sur lequel le second s'appuie pour venir nuancer le propos. Ici, par exemple, Descartes est contesté. Bien entendu, pour que cette forme de développement soit efficace, l'argument doit avoir été exposé avant sa nuance.
Cette deuxième analyse a donc permis de montrer que les mots pouvaient dépasser notre pensée en la dirigeant. Le sens de nos paroles semble être orienté à notre insu. La pensée peut aussi dépasser les mots, et à notre insu, révéler une structure inconsciente présidant à notre façon de construire nos paroles. Nos paroles semblent alors nous échapper, nous ne sommes que des producteurs de sons, pas des maîtres du sens. Mais n'y a-t-il pas une solution pour redevenir maître de notre expression ? Car si on connaît les biais de notre langue et si on réfléchit à la structure de notre discours, ne pouvons-nous pas nous en rendre à nouveau maître ?
Le passage de la deuxième à la dernière partie peut se faire autour de l'idée de condition. Après un constat d'échec ou de mise en doute de la deuxième partie, la dernière partie peut proposer une hypothèse dans laquelle une condition vient modérer les problèmes soulevés et donc proposer une solution nuancée. Ici, on essaie de montrer que la parole nous échappe sauf si (et c'est l'élément important) nous avons un rapport réfléchi à la parole.
III. Devenir maître de nos paroles
1. Deux rapports à la parole : l'utilisateur et le savant
La parole porte donc une ambiguïté : on l'apprend, on l'utilise tous les jours, sans y réfléchir, comme si elle était à notre disposition comme un outil ; et en même temps, elle nous trahit, son sens nous échappe. C'est ainsi qu'Augustin d'Hippone, dans Les Confessions, soulève le problème du langage à travers la question du sens. Il écrit que, quand on lui demande ce qu'est le temps, il ne sait pas dire ce que c'est, mais qu'en son for intérieur, sans passer par la parole, il a une idée évidente de ce que c'est. Par là, Augustin remarque le problème de tout mot : quand il faut le définir, le préciser, le discuter, il semble nous échapper. Pourtant, avant que la question ne soit posée, il nous semble évident. Ainsi, le problème semble être qu'une part de la parole est inconsciente, non pas au sens d'un inconscient radical et inaccessible, mais d'un impensé, d'un irréfléchi, donc de ce qui n'est pas maîtrisé. Maîtriser la parole ne consiste donc pas seulement à parler, exprimer des sons et des idées, mais à savoir ce que les mots impliquent, ce que les idées supposent et ce que les paroles provoquent. Pour cela, il faut quitter un rapport à la parole qui est celui de l'utilisateur pour celui du savant ou du philosophe, en quête du sens des paroles qu'il emploie. Comment donc passer d'un rapport passif au langage à un rapport actif ?2. L'activité philosophique
Le rapport passif au langage nous rend prisonniers : nous sommes contrôlés par les paroles plutôt qu'en maîtrise de celles-ci. Il faut donc sortir de cet état. C'est, d'une certaine façon, la proposition que fait Platon dans l'allégorie de la Caverne, qu'il développe dans La République. Il y décrit la condition humaine comme un ensemble d'individus attachés au fond d'une caverne, face à un mur, condamnés à regarder des ombres projetées sur le mur du fond. Ces ombres sont créées par des marionnettistes faisant passer des marionnettes devant un feu. Or, que symbolisent ces ombres ? Ce sont les discours, les récits et les idées que transmettent la société, les poètes et les rhéteurs à travers leurs paroles. Les paroles construisent alors un regard sur le monde, mais qui est réduit à une ombre, limité par les biais de ces discoureurs et par une description intéressée. Or, quand on répète ces discours, on répète donc ces ombres. Celui ou celle qui parle sans savoir ne fait que répéter des opinions déjà entendues mais jamais réfléchies. Il propage une vision limitée du réel. Ainsi, certaines paroles qui nous viennent semblent être du bon sens ou des vérités admises, mais ne sont que des idées reçues. Par exemple, le fameux « le temps c'est de l'argent » n'est pas une parole prononcée de tout temps, mais une expression datant du XVIIIe siècle et popularisée par Benjamin Franklin à l'époque de l'industrialisation des États-Unis. Autrement dit, elle porte une certaine dimension historique, s'inscrit dans un contexte économique donné, celui d'une recherche de rentabilité, auquel on ne pense pas quand on la prononce sans réflexion. Devenir maître de ses paroles suppose donc d'être capable de sortir de la Caverne. C'est ce que Platon décrit dans la suite de l'allégorie : si un prisonnier était libéré, il aurait d'abord mal en essayant de sortir, mal aux yeux et aux muscles, car interroger nos idées et nos mots est difficile. C'est un effort contre soi, contre le confort d'être simplement l'usager des mots et des idées préconçues. La philosophie est cet acte d'interrogation perpétuelle de la parole. C'est pourquoi Platon écrit des dialogues où les interlocuteurs vont interroger ce qui se cache derrière des paroles anodines. Sans cet effort pour connaître la parole, alors nous échouons à maîtriser nos paroles. Parler pour soi-même, parler en maîtrisant notre discours suppose de réfléchir non seulement aux mots employés, mais aussi aux différents sens auxquels ils renvoient. Se rendre maître de la parole, c'est donc développer un rapport réfléchi au langage.
Lorsque les mythes ou les allégories des philosophes, et notamment de Platon, sont cités, leur interprétation détaillée est primordiale pour rendre compte de leur pertinence et les faire passer d'un simple récit à un argument philosophique.
3. Une maîtrise rhétorique de la parole
Dans la description qu'on a étudiée de Platon, la maîtrise de la parole relève de la maîtrise de la langue et du sens des mots, donc des idées. Mais comment expliquer alors que, malgré des connaissances profondes, des savants peinent à se faire entendre ? La parole ne se limite pas uniquement à une question de sens et de sons, elle porte également une dimension sociale. La parole n'est pas un langage abstrait mais une façon concrète de s'adresser à ses interlocuteurs. Maîtriser la parole, ce n'est pas seulement maîtriser son sens, c'est aussi maîtriser sa rhétorique. Aristote, élève de Platon, développe dans la Rhétorique cette idée de la maîtrise de la parole en élaborant une rhétorique, c'est-à-dire une analyse de l'art de la parole. Pour réussir à se protéger des discours des autres, qui peuvent nous tromper ou nous manipuler, et pour nous faire comprendre nous-mêmes en société, il faut donc comprendre la parole. Or, une parole réussie, remarque Aristote, réunit trois dimensions. La dimension du logos, ou du raisonnement, de l'idée : la parole porte un sens qui doit être cohérent, logique et construit. Le logos est la part de validité de notre discours. Maîtriser sa parole, c'est d'abord en maîtriser le sens. Ainsi, le mathématicien maîtrise mieux sa parole sur un sujet de mathématiques que sur un sujet de biologie. Il faut aussi maîtriser la dimension de l'ethos, c'est-à-dire de l'attitude ou de la réputation : une parole maîtrisée est une parole qui peut être crue et admise et qui suppose une certaine posture de celui ou celle qui la professe. Le mathématicien doit s'habiller comme un mathématicien et parler avec confiance pour qu'on le croie au sujet des mathématiques. Enfin, une parole maîtrisée porte un certain pathos, c'est-à-dire une certaine émotion persuasive. Une parole maîtrisée peut jouer sur la corde sensible pour persuader autant que convaincre. Persuader, c'est passer par le sentiment pour provoquer l'adhésion à une idée, tandis que convaincre, c'est utiliser la raison pour produire cette adhésion. Ce que propose donc Aristote, c'est de ne pas réduire la maîtrise de la parole à sa seule dimension rationnelle, mais d'envisager une maîtrise davantage sociale de la parole. Savoir parler ne suffit pas : il faut savoir parler à. Le mathématicien a plus de chances de convaincre s'il parle avec passion. Le problème n'est donc pas seulement celui de prononcer des sons articulés à des sens en maîtrisant le sens du mot, mais celui de savoir communiquer pleinement et efficacement ce sens à d'autres. Il faut donc maîtriser le rapport social que suppose la parole : elle n'est pas constituée uniquement de simples mots qui se forment dans l'esprit des interlocuteurs, elle est aussi une manière de s'adresser aux interlocuteurs, qui ont aussi une dimension sociale et émotive. Maîtriser nos paroles suppose donc un apprentissage rhétorique, une capacité à saisir les différents éléments de la parole.
Les définitions ne sont pas fixes, la dissertation de philosophie suppose de les faire évoluer. Elles sont des points de départ en introduction, mais rien n'empêche de les reprendre et de les complexifier au fil du développement. Il ne s'agit pas de proposer une définition fausse au départ pour la corriger, mais plutôt d'ouvrir la polysémie des définitions : ici, la dimension de parole part de l'usage de la langue vers un usage adressé, avec un enjeu de communication sociale.
Conclusion
Nous avons pu, au cours de ce développement, déployer les différentes dimensions de la parole pour interroger les conditions de sa maîtrise. De prime abord, le simple usage de la parole en tant que locuteur d'une langue paraît suffire pour penser que l'on maîtrise ce que l'on dit, car nous sommes dotés de la raison. Mais nous avons pu ensuite montrer que les mots pouvaient dépasser nos pensées et que la pensée pouvait dépasser les mots. Cette disjonction du rapport entre la pensée et les mots nous a conduit à proposer l'idée de deux rapports aux paroles : le rapport de l'usager et le rapport réfléchi. Seul le rapport réfléchi permet de maîtriser la parole, non seulement dans le sens des idées exprimées, mais aussi dans sa dimension d'efficacité sociale pour pouvoir communiquer. Nous maîtrisons donc nos paroles dans la mesure où nous maîtrisons non seulement la langue, mais aussi l'art de bien parler.
La conclusion doit proposer un terme à la copie qui constitue une synthèse de la réponse et une synthèse du parcours accompli. On souligne donc comment la démarche nous a conduit à nuancer notre propos et à proposer telle ou telle solution, mais aussi comment certaines définitions ont pu se redéployer.