Gouverner la France depuis 1946 : État, gouvernement, administration, opinion publique (sujet national, juin 2017, composition)

Énoncé

Gouverner la France depuis 1946 : État, gouvernement, administration et opinion publique.
Comprendre la question
Reprenant à l'identique l'intitulé du programme, ce sujet de composition ne recèle aucune difficulté majeure. Pour éviter un exposé trop terne, il faut cependant veiller à bien le problématiser en montrant que l'essentiel n'est pas de décrire l'évolution politique du pays, mais bien l'organisation même de sa vie politique au travers des nombreuses évolutions institutionnelles qu'il a connues. Une problématique pertinente peut d'ailleurs être de se demander pourquoi il y eut tant d'évolutions en si peu de temps.
Le plan chronologique s'impose ici car il faut avant tout montrer que, par-delà une apparente continuité républicaine, il y a en fait une évolution importante qui se produit dans la manière dont le pays est gouverné et administré.

Corrigé

Introduction
Depuis la fondation de la IVe République au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement de la France a connu de profondes mutations.
L'État central puissant, hérité de l'Ancien Régime et renforcé par la Révolution puis l'Empire, a été contraint de redéfinir son champ et ses moyens d'actions pour s'adapter à un monde en mouvement. Puis, la construction européenne d'une part, l'essor des demandes d'autonomie locale de l'autre ont contribué à une redéfinition du gouvernement et de l'administration de la France. Comment et pourquoi l'État a-t-il fait face à ces mutations ? Cette redéfinition de son rôle s'est-elle traduite par un affaiblissement ou un renforcement de son pouvoir ?
Pour répondre à ces questions, nous verrons d'abord comment la IVe République a tenté de restaurer un État fort qui s'est surtout incarné dans une administration efficace. On verra ensuite comment, sous la présidence de de Gaulle puis de Pompidou, le pouvoir politique a réaffirmé sa prépondérance sur l'administration, tout en perpétuant la tradition de l'État fort. Enfin on montrera comment, depuis les années 1980, l'État s'est progressivement dessaisi de certaines de ses prérogatives.
I. La IVe République redéfinit le rôle et les moyens de l'État (1946-1958)
La IVe République est restée dans les mémoires, notamment du fait de la propagande de ses opposants communistes et gaullistes, comme un symbole de désorganisation et de faiblesse au sommet de l'État. Il est vrai que le mode de scrutin proportionnel utilisé pour désigner les députés de ce régime parlementaire, en favorisant la représentation d'une multitude de petits partis à l'Assemblée, rendait la constitution de majorités gouvernementales stables très compliquée. C'est pourquoi, en seulement douze ans d'existence, le régime vit se succéder pas moins de 25 gouvernements dont certains ne durèrent pas plus d'une journée. En apparence donc, la IVe République marque le déclin d'un État affaibli par les divisions et les hésitations en son plus haut sommet. Il n'en est pourtant rien dans les faits, car derrière la « valse des ministères » en façade, la IVe République a surtout légué à la France une administration d'une efficacité sans précédent.
La création de l'ENA en 1945 permit ainsi de former rapidement de nouveaux cadres tout à la fois compétents et républicains. Ceux-ci constituèrent l'ossature des cabinets ministériels et de l'administration. Ainsi les changements réguliers de gouvernements n'handicapèrent nullement le pilotage du pays et sa reconstruction car, si les ministres changeaient à intervalles réguliers, leurs collaborateurs restaient en place et garantissaient la continuité de l'action étatique par-delà les aléas d'une vie parlementaire mouvementée. Qui plus est, la IVe République n'a pas seulement doté l'État d'une administration performante, elle en a singulièrement accru les compétences.
Par les nationalisations d'entreprises (Renault, Air France, Crédit Lyonnais, EDF, etc.) opérées à la Libération, l'État s'est d'abord trouvé en situation d'intervenir de manière déterminante dans le pilotage économique du pays. Par ailleurs, la création de la Sécurité sociale a mis sur pied un État providence qui ne se contente plus de ses fonctions régaliennes traditionnelles, mais se charge de redistribuer les richesses et d'assister les plus démunis.
II. La Ve République gaulliste entre continuité et rupture (1958-1974)
En dépit des critiques acerbes de de Gaulle à l'égard de la IVe République, sa politique une fois arrivé au pouvoir en 1958 s'inscrit dans une large mesure dans la continuité de celle de ses prédécesseurs. Utilisant à plein les ressources dont la IVe République a doté l'État, il fait de celui-ci le pilote de l'économie et de l'aménagement national. L'économie est désormais planifiée, c'est-à-dire que l'État fixe des objectifs à atteindre et soutient de grands projets industriels (TGV, Concorde). L'État entreprend également de réaménager le pays en lançant de grands projets d'infrastructures (création de villes nouvelles, du réseau TGV, etc.).
En fait, la rupture avec la IVe République n'est pas à chercher dans l'action de l'État, mais dans la gestion de celui-ci. Alors que, sous la IVe République, les experts et les techniciens étaient les véritables pilotes du « navire », la Ve République, en restaurant la stabilité parlementaire et en renforçant le pouvoir présidentiel, redonne la prépondérance au pouvoir politique élu. Il n'est d'ailleurs pas anodin de constater que nombre de hauts fonctionnaires (Valéry Giscard d'Estaing, Jacques Chirac) décident alors de se lancer dans une carrière politique, le suffrage universel étant désormais nécessaire pour pouvoir occuper un poste décisionnel important.
Cette toute puissance de l'État, dont la direction est monopolisée depuis 1958 par la droite, suscite la contestation d'une partie de l'opinion publique, et des partis de gauche. Le socialiste François Mitterrand dénonce ainsi le pouvoir du général de Gaulle, qu'il compare à un dictateur, comme un « coup d'État permanent ». En mai 1968, la jeunesse étudiante, bientôt rejointe par les ouvriers, se révolte contre un État jugé trop pesant.
III. Le recul de l'État (depuis 1983)
Les années 1970 et 1980 sont marquées dans le monde par le triomphe des idées libérales en économie, portées par Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux États-Unis. En France, le candidat de la droite libérale Valéry Giscard d'Estaing accède à la présidence de la République en 1974. C'est le début d'une libéralisation progressive de l'économie, qui voit l'État se retirer du capital des entreprises et laisser au marché le soin de réguler l'activité du pays. Cette libéralisation économique est encouragée par les toutes jeunes instances européennes qui, par le traité de Rome (1957), ont mis en place un marché commun européen.
À mesure que l'unité européenne s'affirme, l'État français est contraint de partager avec ses partenaires européens une partie de sa souveraineté. Ce processus de transfert à Bruxelles d'une partie des prérogatives étatiques, qui atteint son apogée avec le traité de Maastricht (1992), commence dès les années 1970, notamment dans le domaine monétaire.
L'arrivée au pouvoir des socialistes en 1981 ouvre la voie à la décentralisation. Ayant passé de longues années dans l'opposition à l'Assemblée nationale, la gauche avait dû se replier sur des mandats locaux dont elle avait pu constater qu'ils ne donnaient que peu de pouvoirs concrets à leurs détenteurs. Aussi le nouveau président décide-t-il dès le début de son mandat de confier à son ministre de l'Intérieur Gaston Defferre l'élaboration d'une loi de décentralisation. Celle-ci, adoptée en 1983, fait des régions des collectivités territoriales dont le pouvoir exécutif n'est plus aux mains des préfets (nommés par l'État) mais d'élus.
Depuis, ce mouvement n'a cessé de s'étendre et la participation des citoyens à la vie politique a été encouragée. Le processus de gouvernement a donc non seulement été décentralisé mais il s'est aussi largement démocratisé, par exemple avec la possibilité d'organiser des référendums locaux pour consulter l'avis des populations d'un territoire à propos d'un aménagement les concernant.
Conclusion
Depuis 1946, l'État a connu de profondes mutations. D'abord engagé dans un renforcement de son pouvoir et une extension de ses domaines d'action, il a ensuite entamé un processus de délégation de pouvoir vers le haut (l'Europe) et vers le bas (les collectivités territoriales). Ce faisant, il s'est aussi débarrassé de certains dossiers brûlants, laissant à d'autres le soin de gérer les tâches les plus ingrates (gestion des coûteuses prestations sociales, entretien des infrastructures, etc.). Il n'est donc pas certain que l'État ait perdu autant qu'il y paraît à ces délégations de pouvoir successives.