Les États-Unis et le monde en 1990 (sujet zéro du ministère, février 2014, analyse de document)

Énoncé

Après avoir rappelé le contexte dans lequel George Bush prononce son discours, expliquez sur quels principes doit se fonder, selon lui, le nouvel ordre du monde.
Mettez en évidence les limites de ce discours en montrant que ce nouvel ordre mondial est mis au service des intérêts politiques et économiques des États-Unis.
Document
Discours du président des États-Unis, George Bush, au Congrès le 11 septembre 1990
« Nous sommes réunis ce soir, témoins dans le Golfe Persique d'évènements aussi significatifs qu'ils sont tragiques. Aux premières heures du 2 août, à la suite de négociations et après que le dictateur irakien Saddam Hussein eut promis de ne pas recourir à la force, une puissante armée irakienne envahit son voisin nullement méfiant et beaucoup plus faible, le Koweït. En l'espace de trois jours, cent vingt mille soldats irakiens et huit cent cinquante chars avaient déferlé sur le Koweït, et marchaient vers le sud pour menacer l'Arabie Saoudite. C'est à ce moment-là que je décidai de contrecarrer l'agression. […]
Ce soir, je veux vous parler de ce qui est en jeu, de ce que nous devons faire ensemble pour défendre partout les valeurs du monde civilisé et pour maintenir la force économique de notre pays.
Nos objectifs dans le Golfe Persique sont clairs, précis et bien connus. […] Ces objectifs ne sont pas seulement les nôtres. Ils ont été approuvés par le Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations Unies à cinq reprises ces cinq dernières semaines. La plupart des pays partagent notre volonté de faire respecter les principes. Et un grand nombre d'entre eux ont intérêt à ce que la stabilité règne dans le Golfe Persique. Ce n'est pas, comme Saddam Hussein le prétend, les États-Unis contre l'Irak. C'est l'Irak contre le monde. Comme vous le savez, je viens d'avoir un entretien très fructueux avec le président de l'URSS, M. Mikhaïl Gorbatchev. Je suis content que nous oeuvrions de concert en vue d'établir de nouvelles relations. […] Il est clair qu'aucun dictateur ne peut plus compter sur l'affrontement Est-Ouest pour bloquer l'action de l'ONU contre toute agression. Un nouveau partenariat des nations a vu le jour. […]
Aujourd'hui, ce nouveau monde cherche à naître. Un monde tout à fait différent de celui que nous avons connu. Un monde où la primauté du droit remplace la loi de la jungle. Un monde où les États reconnaissent la responsabilité commune de garantir la liberté et la justice. Un monde où les forts respectent les droits des plus faibles. […]
Il s'agit du premier assaut contre le nouveau monde que nous recherchons, le premier test de notre détermination. Si nous n'avions pas réagi de manière décisive à cette première provocation, si nous n'avions pas continué de faire preuve de fermeté, ce serait un signal donné aux tyrans actuels et potentiels du monde entier. […] Les récents évènements ont certainement montré qu'il n'existe pas de substitut au leadership américain. Face à la tyrannie, que personne ne doute de la crédibilité et du sérieux des États-Unis. Que personne ne doute de notre détermination. »
Source : Bibliothèque présidentielle du Musée George Bush, College Station, Texas.

Comprendre la question
Comme pour toute analyse de document, il importe avant tout de bien lire la consigne qui oriente le candidat vers les axes qu'il doit particulièrement traiter. Il faut ensuite prendre le temps de questionner la nature et le contexte du document : qui l'a réalisé ? quand ? à destination de qui ? dans quelle intention ? Autant de questions qui permettront au candidat de faire preuve du recul critique que l'on attend de lui. Il ne faut en effet pas se contenter de répéter ni même d'expliquer ce que le document dit. Il faut surtout discuter ce qu'il dit en rappelant ses éventuelles lacunes et en s'interrogeant sur ses effets concrets.

Corrigé

Introduction
Ce célèbre discours prononcé par le président des États-Unis George Bush lors du déclenchement de la guerre du Golfe en septembre 1990 permet de se replacer dans cette époque d'incertitude géostratégique que fut la fin de la guerre froide.
Alors que l'URSS était en train de s'effondrer, la poudrière moyen-orientale recommençait une nouvelle fois à s'embraser. Le dictateur irakien Saddam Hussein, qui sortait tout juste d'une longue et stérile guerre contre son voisin et rival iranien, se lança en effet en 1990 dans une nouvelle agression, cette fois à l'égard de son voisin koweïtien. Celui-ci constituait il est vrai une proie tentante : incapable de résister face au géant irakien, le petit émirat regorge de pétrole dont le contrôle aurait permis à Saddam Hussein de renforcer un peu plus son influence mondiale. Mais c'était sans compter sur la réaction des États-Unis qui firent le choix d'empêcher Saddam Hussein de réaliser son plan d'invasion par la force. À l'aide de ce discours du président étatsunien qui fit ce choix de l'entrée en guerre, nous allons donc pouvoir mesurer en quoi la guerre du Golfe, bien plus qu'un énième conflit régional au Moyen-Orient, fut en fait la tentative de mise en œuvre d'un nouvel ordre mondial appelé à succéder à celui en vigueur lors de la guerre froide finissante.
Pour cela, nous verrons d'abord comment le président Bush justifie sa décision de recourir à la force pour maintenir la paix. Nous verrons ensuite qu'il présente son pays comme un « gendarme du monde » qui agirait de manière altruiste et désintéressée. Une vision que nous serons amenés à nuancer en soulignant les enjeux pour les États-Unis de l'intervention armée dans le Golfe.
I. Le premier conflit de l'après-guerre froide
La guerre du Golfe est le premier conflit à intervenir dans le monde de l'après-guerre froide. Elle est même le symbole de ce changement d'ère puisqu'elle fut déclenchée avec l'aval de l'ONU, sans opposition de l'URSS. Le fait qu'une intervention armée des États-Unis puisse ainsi être soutenue par Moscou montre bien que le temps de l'opposition radicale entre les deux blocs appartient désormais au passé. Le président Bush prend ainsi soin de souligner qu'avant de prendre sa décision il a eu un « entretien très fructueux avec le président de l'URSS » Mikhaïl Gorbatchev et il affirme agir « de concert » avec lui.
L'autre grande nouveauté de cette guerre, c'est qu'elle n'est pas menée au nom de la lutte contre la propagation du communisme comme ce fut presque toujours le cas durant la guerre froide. Ici, il ne s'agit, à en croire le président Bush, que de venir en aide à un État souverain, le Koweït, qui a été injustement et de manière fourbe attaqué par son voisin irakien. Pour mieux convaincre son auditoire de la justesse de sa décision, le président Bush insiste bien sur le fait que Saddam Hussein a fait preuve de traîtrise (il a agressé le Koweït après avoir promis de ne pas le faire) et de lâcheté (le Koweït auquel il s'attaque n'a pas les moyens de lui résister).
En diabolisant ainsi son ennemi, le président Bush tente de rendre légitime son intervention auprès de l'opinion publique. Dans la dernière phrase du premier paragraphe, il explique même que sa décision de faire la guerre a été motivée par le souci de préserver la paix. En effet, en empêchant l'Irak d'annexer le Koweït et en stoppant son avancée vers l'Arabie Saoudite, les États-Unis auraient empêché une explosion régionale potentiellement dévastatrice.
II. Les États-Unis : une puissance altruiste ?
À en croire le président Bush, sa décision d'intervenir est purement altruiste : il ne s'agit pas prioritairement de renforcer les États-Unis, mais de « défendre partout les valeurs du monde civilisé ». À la vieille opposition entre « monde libre » et « monde communiste » qui structurait la guerre froide, se substitue donc une nouvelle, qui oppose un « monde civilisé », dont les États-Unis se présentent ainsi comme les leaders naturels, et un autre monde, qui serait donc caractérisé par la « barbarie », et dont l'Irak de Saddam Hussein serait l'incarnation. Le président Bush est particulièrement soucieux de présenter son intervention comme une opération internationale, fruit d'un « partenariat des nations » dans le cadre de l'ONU, et non de l'arbitraire d'une seule.
Ce souci du multilatéralisme, qui n'a pas toujours caractérisé la politique étrangère étatsunienne, s'explique par le projet de G. Bush d'inaugurer un « nouvel ordre mondial » dans lequel le respect du droit et des valeurs libérales serait érigé en principe cardinal au détriment de « la loi de la jungle » qui prévalait jusqu'alors. Dans ce monde nouveau, les États-Unis prétendent occuper une place singulière : à la fois modeste (ils n'agissent pas de leur propre chef mais « de concert » avec les autres nations qui pour « la plupart » partagent leur projet) et primordiale (ils se posent en bras armé du monde).
Les États-Unis entendent ainsi mettre leur force au service des plus faibles afin de faire en sorte que « les forts respectent les droits des plus faibles », une métaphore qui fait bien sûr référence au déséquilibre entre l'agresseur irakien et sa proie koweïtienne. Le seul bémol est que ce beau discours peut se retourner contre les États-Unis qui, au cours de cette guerre, ont précisément utilisé leur force de façon débridée pour venir à bout d'un pays qui n'était pas en mesure de se défendre efficacement contre eux.
III. Une intervention qui n'est pas dénuée d'arrière-pensées
Cette analyse à géométrie variable qui caractérise les propos du président Bush reflète les limites de sa démonstration. En effet, s'il prétend agir pour le bien commun et non dans l'intérêt exclusif de son pays, il est clair que sa décision d'intervenir contre l'Irak n'est pas le fruit d'un pur altruisme.
En empêchant Saddam Hussein de s'emparer du Koweït, George Bush empêche en effet qu'une part trop importante des réserves pétrolières mondiales ne tombe entre les mains de ce chef d'État peu docile, ce qui ne manquerait pas de faire flamber les cours mondiaux du brut et, par ricochet, d'affecter l'économie des États-Unis. Il le dit d'ailleurs très explicitement lorsqu'il affirme que son action vise aussi à « maintenir la force économique de notre pays ».
Mais son intérêt n'est pas uniquement économique. En soutenant le Koweït et l'Arabie Saoudite, il honore aussi la vieille alliance nouée en 1945 entre les États-Unis et les pétromonarchies aristocratiques du Golfe : c'est le fameux pacte du Quincy en vertu duquel les États-Unis obtiennent de leurs alliés dans la région un approvisionnement privilégié en pétrole en échange de leur protection. En s'attaquant à l'Irak bassiste qui, malgré son gouvernement dictatorial, se veut républicain, les États-Unis ont ainsi l'occasion de maintenir un ordre conservateur dans cette région dont l'instabilité chronique peut à tout moment avoir des répercussions mondiales.
Conclusion
Si ce célèbre discours du président Bush porte incontestablement les marques d'un changement d'ère géopolitique, on aurait cependant tort de le prendre au mot. Certes, il n'est plus guère question ici d'endiguement du communisme et autre défense du « monde libre ». Mais les professions de foi multilatéralistes et libérales du président Bush ne doivent pas masquer la forte continuité qui caractérise sa politique vis-à-vis de celle de ses prédécesseurs : pour lui, l'essentiel demeure la défense des intérêts des États-Unis même si, à l'écouter, il se veut avant tout le garant de la stabilité globale. Plus précisément, la défense de la stabilité globale n'a pour lui d'intérêt que si elle est favorable à son pays. Ce qui n'est d'ailleurs nullement surprenant ni condamnable : en tant que président des États-Unis, il est somme toute naturel qu'il défende d'abord les intérêts de cette puissance.