Quelles politiques pour l'emploi ?

Le marché du travail est en évolution permanente. Chaque année, des milliers d'emplois disparaissent alors que, dans le même temps, des milliers d'autres sont créés, le solde de ces deux mouvements pouvant être, selon les années ou les pays, positif ou négatif. De ce fait, la structure de l'emploi ne cesse de se modifier, par secteurs, par qualifications, par statuts ou par régions. Mais, dans la plupart des pays développés, la tendance lourde de ces dernières décennies est à l'augmentation du chômage de masse. La mise en œuvre, par le pouvoir politique, de mesures cherchant à faire baisser le chômage se révèle relativement décevante, comme frappée d'une sorte d'impuissance. Cependant, l'origine de ce chômage donne lieu à des analyses et à des recommandations contrastées, en raison de profondes divergences idéologiques sur la question.
1. Les évolutions de l'emploi
Depuis un demi-siècle, l'emploi dans les pays développés a connu des évolutions significatives :
  • la salarisation : cette évolution de long terme s'est renforcée. En 2012 en France, les salariés représentent 90,5 % de la population active totale ;
  • la tertiarisation : il s'agit, là encore, d'une évolution longue qui s'est confirmée. En 2011, le secteur tertiaire regroupait 77 % environ de l'emploi total (contre 21 % environ pour l'industrie et la construction et 3 % pour l'agriculture et la pêche) ;
  • la féminisation : en 2010, les femmes représentaient, en France, 47,7 % de l'emploi total (55 % de l'emploi tertiaire, mais seulement 29 % de l'emploi industriel et 29 % de l'emploi agricole) ;
  • la précarisation : le développement des emplois comportant un élément d'instabilité s'est accentué depuis une trentaine d'années. Les contrats à durée déterminée, l'intérim, les stages, le temps partiel subi concernent aujourd'hui près d'un quart des salariés français. Cette précarité touche en particulier les femmes et les jeunes ;
  • l'accroissement du niveau moyen de qualification des emplois (mais l'emploi non qualifié reste encore important dans le secteur tertiaire) ;
Ces évolutions se retrouvent, avec des nuances, dans la plupart des grands pays développés. Certains témoignent cependant de spécificités liées à des conditions historiques, géographiques, sociales ou culturelles particulières : l'Allemagne conserve, par exemple, une proportion plus importante d'emplois industriels. Autre exemple : le travail à temps partiel est beaucoup plus répandu aux Pays-Bas qu'en France.
2. Les analyses du chômage
• La grande caractéristique des quatre dernières décennies est la montée du chômage de masse qui, dans la plupart des pays, approche voire dépasse la barre des 10 % de la population active. Le chômage donne lieu à des interprétations causales divergentes et à des propositions contrastées de politiques d'emploi.
L'analyse d'inspiration keynésienne considère que le sous-emploi est lié à l'insuffisance de la demande globale, les entreprises alignant leur demande de main-d'œuvre sur leurs anticipations des carnets de commandes. Le courant d'analyse keynésien préconise donc la mise en œuvre de politiques de relance par la demande, en agissant sur les deux leviers majeurs que constituent la consommation des ménages et l'investissement des entreprises. Ces politiques considèrent que le cercle vertueux de la consommation et de l'investissement (la deuxième variable étant largement déterminée par l'évolution de la première) ne peut, en période de crise, être remis en mouvement que par une action volontariste dont le principal acteur est l'État. Celui-ci, en accroissant ses propres dépenses (investissements publics, dépenses de protection sociale…), enclenche le mécanisme du « multiplicateur d'investissement », qui est censé engendrer des vagues successives de distribution de revenus (salaires et profits) remettant en dynamique l'activité économique.
Les limites de ces politiques keynésiennes sont, d'une part, l'endettement public antérieur (qui limite les possibilités de dépenses nouvelles), le risque d'apparition de tensions inflationnistes (en raison du gonflement de la masse monétaire en circulation), et enfin le rythme des gains de productivité. En effet, le lien entre croissance et création d'emplois n'est pas mécanique. Si les gains de productivité sont rapides, la croissance de la production peut se faire sans créations nettes d'emplois.
L'analyse d'inspiration classique ou néoclassique considère, quant à elle, que le chômage s'explique par un coût trop élevé du travail, dissuadant les entreprises d'avoir recours à ce facteur de production, en lui préférant les modes de production utilisant plus de capital technique, ou les incitant à se délocaliser vers les régions du monde où le prix du travail est plus faible. Les solutions proposées par les politiques d'inspiration néoclassique sont donc de faire baisser le coût du travail, d'abord en s'attaquant à l'idée même d'un salaire minimum (qui empêcherait le coût du travail d'atteindre son « niveau naturel de marché »). Une autre direction consiste à diminuer les charges sociales pesant sur les salaires et destinées à financer la protection sociale, mais qui renchérissent le coût du travail. Enfin, ce courant d'analyse préconise également l'abaissement voire la suppression des dispositifs d'aide financière aux chômeurs (indemnités de chômage, revenu minimum…) qui dissuaderaient les chômeurs de rechercher activement un emploi, le gain marginal de la reprise d'emploi étant supposé peu incitatif par rapport au montant de l'aide. Ces dispositifs d'aide sont qualifiés par cette analyse de « trappes à inactivité ».
• Enfin, face à la persistance du chômage de masse, certaines analyses considèrent qu'il s'agit, pour une large part, d'un chômage structurel, engendré par le fonctionnement trop rigide du marché du travail et par une inadaptation qualitative de l'offre de travail par la population active à la demande de travail émanant de l'appareil productif. Une des préconisations est alors de flexibiliser le marché du travail en éliminant les rigidités qui empêcheraient les ajustements. Globalement, ces politiques s'inscrivent, elles aussi, dans une perspective néoclassique, et elles prônent la flexibilisation des contrats de travail (par exemple en remplaçant les contrats à durée indéterminée par des contrats temporaires), la libéralisation des procédures de licenciement, la déréglementation de la durée de travail et l'introduction de la souplesse dans la négociation des salaires. Ces politiques ont largement été mises en œuvre dans les trente dernières années et le bilan qu'on peut tirer aujourd'hui de leurs effets sur la lutte contre le chômage est, le plus souvent, très décevant.
• Il reste enfin à envisager les politiques visant à réduire l'inadaptation qualitative de l'offre et la demande de travail. Ces politiques passent par des programmes de requalification de la main-d'œuvre, le développement des filières de formation adaptées aux technologies nouvelles, mais aussi l'aide à la mobilité professionnelle ou à la mobilité géographique. Ces mesures supposent des procédures d'individualisation du traitement du chômage pour favoriser l'intégration ou le retour à l'emploi.
3. Chômage et précarité, des facteurs de fragilisation du lien social
• Les politiques de l'emploi se sont succédé, ces trente dernières années, et les recettes traditionnellement prônées par les économistes, qu'ils appartiennent au courant néoclassique ou qu'ils s'inspirent de la tradition keynésienne, ont montré les limites de leur efficacité face au triple défi que constituent la mondialisation, une révolution technologique accélérée et le ralentissement désormais chronique de la croissance économique. Mais l'expérience accumulée au cours de cette période nous apprend que les politiques d'emploi ne peuvent se résumer à des recettes mécaniques.
• La précarité et plus encore le chômage ont, en effet, des conséquences sociales et politiques détestables, dont les pouvoirs publics ne peuvent se désintéresser. La perte durable d'emploi fragilise l'intégration sociale du chômeur par la pauvreté qu'elle engendre et par la perte de l'identité sociale. Elle peut aussi conduire à l'affaiblissement de sa sociabilité. Elle peut entraîner certains vers des processus de « disqualification » (Serge Paugam) ou de « désaffiliation » (Robert Castel) qui, lorsqu'ils touchent une telle proportion du corps social, portent les germes d'une remise en cause du lien social et des fondements mêmes du vivre-ensemble. De même, la précarité, par l'incertitude et l'instabilité dans lesquelles elle maintient celui qui y est soumis, est destructrice de certaines composantes fondamentales du contrat social, notamment la légitimité du travail comme source normale de subsistance et de bien-être.
4. Conclusion
La question de la lutte contre le chômage et de son éventuelle résorption envahit, depuis des années, le débat politique et a contribué à déstabiliser les relations sociales. Une « culture » du chômage permanent s'est installée, et ce qui aurait paru intolérable politiquement et socialement au milieu des années 1960 est devenu banalement quotidien. Nos sociétés se résignent au chômage sans véritablement mesurer à quel point, insidieusement, ce dernier mine, par exemple, l'accès d'une partie des jeunes générations à la citoyenneté en portant notamment atteinte au statut du travail et aux valeurs qui, traditionnellement, lui sont associées.
Notions clés
  • Chômage de masse.
  • Salarisation/tertiarisation/féminisation.
  • Précarisation.
  • Relance par la demande.
  • Coût du travail.
  • Trappes à inactivité.
  • Chômage structurel.
  • Désaffiliation.
Le taux de chômage se calcule selon la formule :
Cochez la bonne réponse.
(chômeurs / population active occupée + chômeurs) x 100.
(chômeurs / population totale) x 100.
(chômeurs / population ayant un emploi) x 100.
Le taux de chômage mesure la proportion de la population active qui se trouve au chômage. Il inclut donc, dans son dénominateur, la population active occupée (quelle que soit la nature des emplois) et la population à la recherche d'un emploi. Le concept de population active vise à recenser le potentiel total de main-d'œuvre dont dispose un pays.
Au début de l'année 2014, le taux de chômage en France est :
Cochez la bonne réponse.
de l'ordre de 5 %.
de l'ordre de 7,5 %.
de l'ordre de 10,5 %.
Début janvier 2014, l'Insee comptabilisait, en France, 3,3 millions de chômeurs de catégorie A (n'ayant pas travaillé même une heure au cours de la semaine de référence) pour une population active totale d'environ 28,5 millions de personnes. Le taux de chômage, à cette date, s'établit donc, en France métropolitaine, à 10,5 %. La méthode de calcul de l'Insee respecte les critères retenus par le BIT (Bureau international du travail), critères qui permettent la comparaison internationale des données statistiques en matière d'emploi.
Les analyses s'inspirant de la pensée keynésienne considèrent :
Cochez la bonne réponse.
que les mécanismes spontanés du marché permettent d'atteindre l'optimum économique.
que l'État doit mettre sous sa tutelle les grandes entreprises en court-circuitant le marché.
que l'intervention de l'État est parfois nécessaire pour relancer l'économie.
La pensée de John Maynard Keynes (1883-1946) s'est développée dans le contexte de la Grande Dépression des années 1930. Dans son livre majeur, La Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936), Keynes légitime l'intervention de l'État pour relancer l'activité économique et améliorer le niveau de l'emploi. Cela ne fait pas de lui un partisan du socialisme, et il réaffirme son attachement à l'économie de marché, mais il réfute l'hypothèse néoclassique selon laquelle l'économie peut spontanément parvenir au plein emploi.
Le chômage lié à un coût excessif du facteur travail est :
Cochez la bonne réponse.
du chômage structurel.
du chômage classique.
du chômage keynésien.
Le chômage dit « classique » est celui qui serait engendré par un coût excessif du travail. En effet, selon les partisans de cette analyse, un chef d'entreprise n'embauche que les salariés dont la productivité est au moins égale (et si possible supérieure) au coût total engendré par leur embauche (salaire direct plus cotisations sociales). Les néoclassiques voient ainsi dans l'existence d'un salaire minimum la raison du chômage des travailleurs non qualifiés dont la productivité serait inférieure à ce seuil minimal. Une baisse de ce salaire minimum (ou des charges sociales) provoquerait, selon eux, une embauche supplémentaire de travailleurs et ferait baisser le chômage.
Le concept de désaffiliation développé par Robert Castel recouvre :
Cochez la bonne réponse.
le fait de ne plus avoir de protection sociale.
la rupture progressive des liens d'un individu avec son environnement social.
le désintérêt qu'un individu manifeste à l'égard de la vie politique.
L'intérêt du concept développé par le sociologue R. Castel est de décrire un processus évolutif et non de se limiter à l'énoncé des caractéristiques de l'étape ultime éventuelle, l'exclusion sociale. La désaffiliation résulte, en effet, d'un parcours dans lequel la perte d'emploi représente souvent une étape majeure. Celle-ci, combinée à d'autres aléas de l'existence (handicap, perturbation du cadre familial, maladie…) peut déboucher sur l'exclusion sociale, mais les degrés de cette distanciation progressive peuvent laisser la place à des phases de réintégration dans lesquelles le rôle des organismes sociaux se révèle souvent déterminant.