La conflictualité sociale : pathologie, facteur de cohésion ou moteur du changement social ?

Le conflit social est une donnée inséparable de la société démocratique. Doit-il nécessairement être considéré comme le symptôme d'une société qui dysfonctionne ? Ne doit-il pas, au contraire, être analysé comme une procédure normale d'ajustement des intérêts nécessairement contradictoires entre les groupes sociaux ? L'histoire politique et sociale des sociétés démocratiques a été rythmée par le face-à-face entre les travailleurs et leurs employeurs, sur le terrain des revendications de salaires ou des conditions de travail. Si les conflits du travail n'ont pas disparu, d'autres, plus sociétaux et concernant d'autres enjeux, font aujourd'hui le quotidien de la vie sociale et politique, en adoptant des formes renouvelées.
1. Le conflit est-il un signe de dysfonctionnement social ?
• Une action collective rassemble autour d'un objectif commun des acteurs sociaux qui se mobilisent. Lorsque cet objectif entre en opposition avec les intérêts ou la position statutaire d'un autre groupe social, on peut parler de conflit social. Quelle signification doit-on attribuer à cette situation conflictuelle ? Manifeste-t-elle une rupture pathologique de la cohésion sociale ? Doit-elle être considérée comme une défaillance d'intégration touchant le groupe protestataire ? Le sociologue E. Durkheim, étudiant la solidarité organique (c'est-à-dire de complémentarité) qui, selon lui, caractérise les sociétés modernes, analysait certaines formes de conflit social comme le résultat d'une situation anomique (c'est-à-dire non régulée par des normes acceptées de tous) résultant, dans certains cas, de la division du travail. Dans cette situation, les individus ne se perçoivent plus comme liés par des liens de solidarité.
• D'autres auteurs comme le sociologue Max Weber ont, à l'inverse, considéré le conflit comme un révélateur des dérèglements économiques et sociaux. Dans cette optique, le conflit n'est pas un dysfonctionnement mais il permet d'identifier le dysfonctionnement et d'y remédier.
• À l'échelle des individus, le conflit social peut être analysé, pour ceux qui y participent, comme ayant une fonction socialisatrice : il est l'occasion d'une reconnaissance de l'adversaire, d'une recherche d'un compromis. Par l'engagement auprès du groupe de pairs, il est intégrateur, d'autant qu'il est souvent l'occasion d'une sociabilité renouvelée avec ceux qui partagent le même objectif.
2. Le conflit comme moteur du changement social
• Si les situations conflictuelles sont parfois l'expression de positions conservatrices et d'une certaine résistance au changement dans la préservation des acquis, le conflit social est historiquement un instrument de transformation sociale et parfois politique.
• Cette fonction « révolutionnaire » du conflit social est évidemment au cœur de l'analyse que le philosophe et économiste Karl Marx a menée à propos de l'évolution sociale et politique de long terme. Pour Marx, l'instrument de changement social, le moteur de l'histoire est le conflit permanent qui oppose, de période en période, les deux grandes classes sociales prédominantes dans toute société. Dans la société capitaliste, la bourgeoisie capitaliste détenant les moyens de production s'oppose frontalement au prolétariat, qui ne possède que sa force de travail. Ce sont les antagonismes et les conflits entre ces classes qui, selon Marx, doivent produire à terme la transformation sociale et le passage à une forme de société post-capitaliste.
• Cette vision messianique du destin de la classe ouvrière a, depuis le xixe siècle, historiquement été démentie par les faits. Cependant, sans déboucher sur les mêmes prophéties, d'autres penseurs comme R. Dahrendorf ou P. Bourdieu reprennent l'analyse en termes de classes pour mettre au jour les mécanismes de domination et de reproduction sociale qui caractérisent nos sociétés. A-t-on assisté, comme l'a écrit, dans les années 1990, le sociologue H. Mendras, à la disparition des classes sociales au profit d'une vaste constellation centrale indifférenciée réunissant l'immense majorité du corps social ? Y a-t-il, au contraire, sous des formes renouvelées, permanence des antagonismes fondamentaux que produisent les mécanismes inégalitaires de répartition de la richesse et du pouvoir ? Un certain nombre d'indicateurs de l'actualité sociale montrent qu'on a peut-être enterré un peu vite ce concept de classe sociale.
Exercice n°2
3. Les nouveaux mouvements sociaux, une mutation décisive ?
• Que les classes sociales aient disparu ou qu'elles perdurent de manière souterraine ne doit cependant pas masquer l'irruption, sur le demi-siècle écoulé, de nouvelles formes d'action sociale débouchant parfois sur la conflictualité, et portant sur de nouveaux enjeux en faisant intervenir des acteurs sociaux jusqu'alors peu présents sur la scène sociale. Le sociologue français Alain Touraine a été l'un des premiers chercheurs à tenter de comprendre ces nouvelles mobilisations, ces « nouveaux mouvements sociaux » (NMS).
• Alain Touraine caractérise tout mouvement social par trois principes essentiels : la recherche d'une identité de groupe, la nécessaire opposition à un adversaire et enfin l'exigence de totalité, c'est-à-dire l'aspiration à une transformation sociétale globale. Constatant l'affaiblissement du mouvement ouvrier, Alain Touraine considère que les NMS sont caractéristiques de la société postindustrielle et présentent des caractères novateurs :
  • ils sont moins tournés vers les enjeux de partage des richesses mais plus centrés sur des revendications culturelles et/ou identitaires ;
  • les acteurs de ces NMS ne sont plus les mouvements institutionnalisés traditionnels (syndicats) mais des organisations spontanées, plus mouvantes et qui peuvent être éphémères (collectifs, coordinations, mouvements inorganisés) ;
  • enfin, les modalités de ces formes d'action sociale utilisent moins l'arme de la grève, l'objectif étant moins de s'opposer frontalement à un adversaire identifiable (les « patrons ») que de mobiliser l'opinion publique et, à travers elle, les médias pour agir sur les pouvoirs publics en particulier.
• Parmi ces NMS, on peut citer les mouvements régionalistes, les revendications féministes, écologistes, les mouvements de minorités ethniques, les mobilisations des jeunes contre les contrats précaires, les Gay Pride, le mouvement anti-OGM, les révoltes étudiantes, les collectifs pour le droit au logement ou contre le sida, les marches de protestation contre certaines formes de criminalité, ou encore, plus récemment, le mouvement des « Indignés », ou les mobilisations pour ou contre le mariage homosexuel.
• L'analyse d'A. Touraine doit cependant être mise en perspective. La faiblesse de bon nombre de nouveaux mouvements sociaux réside dans leur fragmentation et dans leur incapacité à peser de manière durable sur les décideurs économiques ou politiques. Certains de ces NMS (pour le commerce équitable, pour l'alimentation bio…) ont même fait l'objet de stratégies de récupération marchande (labels, marques…) qui en ont singulièrement affaibli la portée.
Exercice n°3Exercice n°4
4. Vers une disparition des conflits du travail et du syndicalisme ?
• Le mouvement syndical a joué, depuis la fin du xixe siècle, partout en Europe, un rôle considérable dans les luttes sociales : il a structuré la classe ouvrière, encadré et défendu les revendications des classes populaires et, peu à peu, a participé à la régulation institutionnalisée des conflits du travail en prenant en charge les procédures de négociation et de conciliation entre les partenaires sociaux, en organisant l'exercice du droit de grève et en favorisant la création d'institutions paritaires d'arbitrage des conflits (par exemple les conseils de prud'homme) ou de gestion d'organismes sociaux comme les caisses de retraite ou d'allocations chômage.
• Pourtant, en ce début de xxe siècle, l'influence des syndicats, notamment en France, est en forte régression : le taux de syndicalisation des salariés, qui était de l'ordre de 40 % en 1950, n'est plus aujourd'hui que de 8 % à 9 %, au point qu'on peut parler d'une crise du syndicalisme.Les causes de cette crise sont multiples :
  • facteurs économiques(montée du chômage, mutations de l'appareil productif, déclin des industries traditionnelles à forte représentation syndicale et tertiarisation de l'économie) ;
  • politiques (recul de l'audience du Parti communiste, relais politique historique de la classe ouvrière, tendance au désengagement de l'État, montée de l'individualisme, disparition des grandes utopies politiques) ;
  • sociaux (éclatement du monde ouvrier, montée de nouvelles couches salariées à faible tradition syndicale, décentralisation des négociations). Cette crise du syndicalisme pose la question de la dérégulation des relations de travail (une plus grande flexibilité du travail, une multiplication des conflits localisés). L'enjeu réside alors, pour les syndicats, dans la capacité à renouveler leur rôle, à s'adapter aux nouvelles catégories salariées et à inventer de nouvelles formes de syndicalisme.
• Depuis les années 1970, et en dehors de « pics » exceptionnels comme celui de 1995, le nombre de journées individuelles non travaillées a eu tendance, sur longue période, à reculer fortement en France. Cette évolution a plusieurs explications : le nombre d'accords d'entreprises a été multiplié par sept entre 1986 et 1999. Sur le long terme, les mouvements sociaux ont induit une évolution du droit du travail et permis la mise en place des instances d'expression des salariés (prévention des conflits dans l'entreprise). Enfin, on note le recul du sentiment d'appartenance à une classe et une tendance à l'individualisation (transformation du travail ouvrier : enrichissement des tâches, participation, nouvelles organisations du marché du travail, diffusion des valeurs et pratiques des classes moyennes). Enfin, il semble évident que la montée et la persistance du chômage de masse ont eu un effet dissuasif sur la mobilisation revendicative.
5. Conclusion
Malgré ces évolutions, les conflits du travail n'ont pas disparu pour autant. Moins fréquents, ils sont souvent plus durs (hausse du nombre de jours de grèves, débrayages plus systématiques). Les formes et les buts de l'action se renouvellent : les appels médiatisés au boycott des produits par les « consommateurs-citoyens », la mobilisation de l'opinion publique par des opérations à forte exposition médiatique (chantage et menaces de sabotages, occupations de sites, séquestrations de membres des directions d'entreprise…). Désormais, les conflits engagent donc non seulement les armes traditionnelles des mobilisations (grèves, manifestations), mais aussi les armes juridiques, symboliques et médiatiques. Mais, sur ce terrain, d'autres formes de mobilisation sociale viennent concurrencer les conflits du travail sur des thèmes sociétaux, démontrant que la pacification du dialogue social est une donnée qui reste fragile.
Notions clés
  • Action collective.
  • Résistance au changement.
  • Lutte des classes.
  • Nouveaux mouvements sociaux.
  • Syndicats.
  • Coordinations.
  • Accords d'entreprise.
Quand on parle de « fonction socialisatrice du conflit social », cela signifie :
Cochez la bonne réponse.
qu'il a pour objectif de parvenir à une société socialiste.
qu'il conduit à privilégier l'intérêt général sur l'intérêt individuel.
qu'il permet aux individus d'acquérir de nouveaux liens, de nouveaux savoirs, de nouvelles compétences sociales.
Le conflit social confronte ceux qui y participent à une situation qui leur est souvent inconnue et qui exige de nouveaux apprentissages sociaux (liens avec les autres protestataires, modalités de la revendication, procédures de négociation et de compromis…). Beaucoup de témoignages attestent cette dimension initiatique du conflit social et des solidarités qu'il crée.
Pour le philosophe Karl Marx, la lutte des classes :
Cochez la bonne réponse.
est spécifique à la société capitaliste.
a existé historiquement dans toutes les sociétés.
n'existera réellement qu'après le passage au communisme.
K. Marx (1818-1883) commence son célèbre Manifeste du parti communiste par ces mots : « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes. » Mais la lutte des classes prend, dans chaque société, des formes particulières. Dans la phase ultime du communisme prophétisée par Marx, les classes sociales et la lutte des classes disparaissent.
Parmi les organisation françaises suivantes, laquelle n'est pas un syndicat ?
Cochez la bonne réponse.
La CFDT.
La FNSEA.
Le Medef.
La CGT.
La CNAF.
La CFDT, la CFE-CGC et la CGT sont trois syndicats de salariés d'orientations variées (CFDT et CFE-CGC, plutôt réformistes, CGT plus révolutionnaire). La FNSEA regroupe la majorité des exploitants agricoles alors que le Medef est un syndicat patronal, rassemblant des dirigeants d'entreprises. La CNAF (Caisse nationale des allocations familiales) n'a rien à faire dans cette liste.