Comment analyser la structure sociale ?

Toute collectivité humaine organisée en société est structurée par une hiérarchie qui organise les rapports entre les individus et les groupes sociaux, et qui correspond à une distribution inégale de la richesse, du pouvoir et du prestige. Cette hiérarchie peut être codifiée par des règles juridiques (« groupes de droit » comme les castes ou les ordres) ou, comme dans nos sociétés démocratiques, être implicite et mettre en contact des « groupes de fait ». L'analyse sociologique de la structure sociale s'est longtemps construite autour du concept de « classe sociale ». Celui-ci apparaît aujourd'hui peu adapté pour rendre compte de la complexité des logiques de classement dans les sociétés postindustrielles. Si, dans les sociétés contemporaines, les inégalités prennent leur source dans la répartition des richesses, elles sont cependant multiformes et dessinent des logiques de classement complexes, dans l'ordre économique, social, culturel et politique.
1. Des principes d'analyse divergents
• L'une des analyses fondatrices de la structure sociale a été exposée par Karl Marx (1818-1883). Pour ce philosophe, toute société est marquée par un antagonisme majeur entre deux grands groupes sociaux, une « lutte des classes ». Dans la société capitaliste, cette division a pour fondement la propriété privée des moyens de production, détenus par la bourgeoisie capitaliste, alors que le prolétariat ne possède, quant à lui, que sa force de travail. Cette asymétrie place la classe prolétarienne sous la domination de la classe bourgeoise, dans un rapport d'exploitation. Ces rapports de production permettent aux capitalistes de rémunérer au minimum vital la force de travail que leur louent les prolétaires, en s'appropriant la « plus-value », c'est-à-dire la partie de la valeur du travail qui n'est pas payée aux prolétaires.
• Marx distingue cependant deux états de la classe sociale : la « classe en soi » rassemble des individus aux intérêts communs mais qui n'ont pas conscience de cette communauté. L'émergence d'une « conscience de classe », c'est-à-dire d'une reconnaissance de la communauté de destin et de la volonté de lutter pour transformer la structure sociale transforme la classe en soi en « classe pour soi ». La lecture marxiste des groupes sociaux débouche donc sur une conception « réaliste » des classes sociales. Celles-ci existent, fabriquent l'histoire à travers leurs conflits et ne sont pas de simples constructions abstraites d'un observateur extérieur.
Max Weber adopte, quant à lui, une vision « nominaliste » : les groupes sociaux « n'existent » pas réellement et sont le résultat de la construction qu'en fait le sociologue à partir de critères de classement. Ce classement comporte trois dimensions : les classes regroupent des individus ayant le même niveau de vie et le même mode de vie et fondent l'ordre économique, mais l'ordre social s'organise, quant à lui, selon l'échelle de prestige des positions sociales (« groupes de statuts »). Le troisième registre est l'ordre politique où les positions se hiérarchisent par la proximité avec l'exercice du pouvoir politique. Selon Weber, il n'y a pas nécessairement convergence entre ces trois modes de classement : certains individus ayant du pouvoir dans une des sphères en sont dépourvus dans une autre (leader politique sans fortune, ou « nouveau riche » sans prestige social).
• Les analyses de Pierre Bourdieu (1930-2002) ont, d'une certaine manière, tentée de rapprocher la vision wébérienne et la vision marxiste. Ce sociologue distingue en effet un mode de classement social fondé sur la plus ou moins grande détention des trois formes de capital que sont le capital économique (revenus et patrimoines), le capital culturel (niveau de diplôme et pratiques culturelles) et le capital social (réseau de relations, prestige, connaissance des « règles du jeu » du pouvoir social). La combinaison de ces trois formes de capital est multiforme et elle dessine des univers sociaux caractérisés à la fois par le volume global de capital détenu et par la composition de ce capital. Les groupes cumulant de manière intensive les trois formes de capital disposent du plus fort pouvoir de domination symbolique qui leur permet d'imposer leur conception de l'ordre social au reste du corps social, ce dernier intériorisant la légitimation de sa domination et de ce fait la renforçant.
Exercice n°1
2. Un outil statistique en évolution constante
• Les PCS (Professions et Catégories Socioprofessionnelles) se présentent comme une grille statistique objectivée : l'INSEE s'est, en effet, depuis longtemps, intéressé à la manière de traduire la réalité de la structure sociale française à travers une grille de classement. La grille des PCS est née dans les années 1950 et a fait depuis l'objet de multiples mises à jour. Depuis 1982, la nomenclature des PCS distingue huit catégories principales, six catégories actives et deux inactives. Les critères de classement sont multiples et ont pour ambition de regrouper la population en catégories socialement homogènes : sont pris en compte le statut professionnel (salariés ou indépendants), le secteur d'activité, la taille de l'entreprise, le niveau de qualification, la place dans la hiérarchie professionnelle, la nature de l'employeur (privé ou public). Les huit PCS se déclinent ensuite en catégories socioprofessionnelles, puis en professions (au total, 860). Cette nomenclature détaillée pose cependant des problèmes pour analyser la réalité sociale : les PCS ne constituent pas des « classes sociales » et certaines sont marquées d'une forte hétérogénéité (par exemple la PCS artisans, commerçants et chefs d'entreprise, ou encore la PCS cadres et professions intellectuelles supérieures). Enfin il faut noter qu'elles ne peuvent constituer un outil de comparaison au niveau international.
• Les évolutions massives des soixante dernières années obligent à repenser l'analyse de la structure sociale. Les ouvriers ne représentent plus, en 2010, que 22 % des actifs, moins que les employés (29 %), les cadres et professions intermédiaires atteignant 40 % du total. Simultanément, on constate une certaine homogénéisation des modes de vie et un mouvement de moyennisation de la structure sociale, les « classes moyennes » regroupant désormais l'essentiel de la population, à l'exception de deux groupes extrêmes, les pauvres et l'élite sociale. Face à ces évolutions, H. Mendras développe l'image d'une « cosmographie sociale » composée de « constellations » (constellation centrale, populaire…) entre lesquelles la circulation est forte. Les frontières de classe s'effacent au profit d'une forme de mobilité sociale, à l'intérieur de chaque constellation et entre constellations.
Exercice n°2
3. La persistance des inégalités
• L'analyse des inégalités économiques passe nécessairement par le choix de certains indicateurs : la plupart des études privilégient spontanément les écarts de revenus et les écarts de patrimoine. Pour les revenus, il importe de savoir si on s'attache à l'étude des revenus primaires (salaires, revenus du capital, revenus mixtes) ou à l'étude des revenus disponibles, en tenant compte des revenus de transfert liés à la protection sociale et des prélèvements obligatoires, les inégalités de revenus étant incontestablement réduites par les mécanismes de la redistribution. Si l'on veut passer des écarts de revenus aux écarts de niveau de vie, il faut également prendre en compte la taille du ménage et sa composition. L'INSEE, par exemple, utilise l'échelle des unités de consommation (UC) : le premier adulte compte pour une UC, les autres membres de plus de 14 ans pour 0,5 UC et les enfants de moins de 14 ans pour 0,3 UC. Enfin, les inégalités peuvent se mesurer à partir de la grille des PCS, mais l'hétérogénéité de ces dernières amène à privilégier la méthode des déciles, chaque décile représentant 10 % de la population totale, des plus pauvres aux plus riches. Ainsi, en France, le rapport interdécile (D9/D1), des niveaux de vie est-il passé de 3,3 en 2004 à 3,4 en 2009, témoignant d'un accroissement des inégalités économiques sur la période.
• Les inégalités de patrimoine ont, elles aussi, augmenté sur les dernières décennies : en France, en 2011, les 10 % de ménages les plus riches détiennent 46 % du patrimoine total des Français, les 40 % suivants en détenant également 46 %. La moitié la plus pauvre de la population se contente de 8 % du patrimoine total. Il faut souligner que les inégalités de patrimoine renforcent les inégalités de revenus puisque les patrimoines élevés donnent naissance à de nouveaux revenus (revenus du capital) permettant à leur tour des accroissements de patrimoine.
• Une autre manière de prendre conscience des inégalités économiques consiste à mesurer la pauvreté et son évolution. La définition qu'en donne l'Union européenne correspond à un revenu inférieur à 60 % du revenu médian. En 2011, 8,7 millions de personnes, en France, étaient considérées comme pauvres, soit 14,3 % de la population, avec un revenu inférieur à 977 euros par mois pour une personne seule et de 2 052 euros pour un couple ayant 2 enfants de moins de 14 ans.
Exercice n°3
4. Des inégalités sociales multiformes
• Les inégalités économiques induisent des inégalités sociales de toute nature, par exemple sur les modes de vie : l'importance des postes de dépenses dans le budget des ménages est liée au niveau de revenus et de patrimoine. Pour le décile le plus pauvre, le premier poste budgétaire, le logement, absorbe à lui seul 25 % du budget, le deuxième, l'alimentation 17,2 %, soit au total 42 % du budget pour ces deux postes prioritaires (chiffres 2006). À l'inverse, pour le décile le plus riche, le premier poste concerne les transports (15,8 %), le deuxième les loisirs et la culture (14,6 %), l'alimentation n'arrivant qu'en quatrième position avec 12,1 %. Les écarts d'espérance de vie à 35 ans (47,2 ans pour un cadre supérieur, contre 40,9 ans pour un ouvrier) ou les écarts de taux de départ en vacances (71 % des cadres, contre 41 % des ouvriers) sont deux autres illustrations de l'influence des inégalités économiques sur les conditions de vie.
• L'inégalité de réussite scolaire conduit à des formes de reproduction sociale qui contredisent l'idéal égalitaire et méritocratique de nos démocraties : en 2002, le taux d'accès au baccalauréat général et technologique des enfants d'ouvriers non qualifiés était de 27,7 %, contre 84,2 % pour les enfants de cadres supérieurs.
• À cette liste déjà longue, on pourrait ajouter les inégalités entre les sexes ou entre les générations. L'accès des femmes aux fonctions politiques ou aux fonctions dirigeantes dans les entreprises se heurte encore souvent au « plafond de verre » qui agit comme un facteur discriminant.
Exercice n°4
5. Quelques comparaisons internationales
• Il est évidemment assez délicat de chercher à comparer entre elles différentes sociétés du point de vue de l'ampleur des inégalités qui les caractérisent. Une des méthodes d'analyse consiste à examiner la répartition par déciles des revenus et à calculer la part du revenu total (ou du patrimoine total) perçue par chaque décile, en résumant les résultats par une courbe de Lorenz et par le calcul du coefficient de Gini. Ce dernier, dont les limites théoriques sont 0 (pays totalement égalitaire) et 1 (pays totalement inégalitaire) permet de classer les pays selon l'intensité des inégalités. Ainsi, en 2008, les pays les moins inégalitaires dans l'OCDE se situent essentiellement dans le nord de l'Europe (Danemark et Norvège 0,25, Suède et Belgique 0,26, Pays-Bas 0,29). La France se situe à 0,29 alors que l'Allemagne est à 0,30, le Royaume-Uni à 0,34, les États-Unis se situant autour de 0,4. On sait par ailleurs que, dans ce dernier pays, la concentration des patrimoines est beaucoup plus forte qu'en Europe.
Exercice n°5
• Enfin, si les données statistiques fiables font défaut, ils semblent assez évident que les inégalités économiques soient, dans l'ensemble, fortes et en augmentation dans la plupart des pays émergents, les progrès économiques rapides que ces pays ont connus étant prioritairement captés par une minorité sociale. Le coefficient de Gini des inégalités de revenus est évalué par l'OCDE à 4,1 en Chine, 5,5 au Brésil, 3,8 en Inde, et 4,2 en Russie.
6. Conclusion
Les inégalités économiques et sociales ont souvent un caractère cumulatif : la spirale de la réussite sociale et économique entre en contraste avec la spirale de la pauvreté. Les explications des inégalités ne sont pas univoques : certaines sont liées à l'origine sociale et à la logique des « héritages » (économique, social et culturel), d'autres sont la conséquence des parcours de formation et des inégalités scolaires. D'autres, enfin, s'expliquent par les discriminations de genre ou par les effets de génération. Le cumul des handicaps ou des avantages peut conduire, dans un sens, au déclassement, à la pauvreté, voire à l'exclusion, dans l'autre à la ségrégation élitiste.
Notions clés
  • Classes sociales.
  • Lutte des classes.
  • Bourgeoisie/prolétariat.
  • Conscience de classe.
  • Groupes de statuts.
  • Capital économique/social/culturel.
  • Domination symbolique.
  • Professions et catégories socioprofessionnelles.
  • Travailleurs pauvres.
Pour P. Bourdieu, le capital social d'une personne se mesure :
Cochez la bonne réponse.
à l'importance de son patrimoine matériel.
à son réseau de relations sociales et son aisance sociale.
à son niveau d'instruction repérable par ses diplômes.
Pour Bourdieu, le capital social d'une personne se définit par l'intensité et la qualité du réseau relationnel que cette personne peut mobiliser à son profit ou à celui de ses proches, mais aussi de la familiarité que cette personne entretient avec les modes de fonctionnement des milieux dans lesquels s'exerce le pouvoir social.
Les PCS en déclin numérique sont :
Cochez la bonne réponse.
les ouvriers et le professions intermédiaires.
les artisans, commerçants, chefs d'entreprises et les employés.
les agriculteurs, les ouvriers et les indépendants.
La tertiarisation des économies développées se traduit par la marginalisation du groupe ouvrier, autrefois groupe social le plus nombreux. Les progrès de productivité de l'agriculture ont, pour leur part, décimé la catégorie des agriculteurs exploitants. Enfin, les professions indépendantes sont elles aussi en recul, notamment en raison de la concentration du commerce de détail et du recul de l'artisanat.
Le revenu disponible d'un ménage se calcule par la formule :
Cochez la bonne réponse.
revenus de transferts + revenus primaires.
revenus primaires - prélèvements obligatoires + revenus de transfert.
revenus primaires + prélèvements obligatoires - revenus de transfert.
Le revenu disponible mesure, comme son nom l'indique, le revenu final restant à la disposition du ménage. Il inclut donc les revenus primaires perçus par les ménages (revenus salariaux, revenus mixtes, revenus du capital), dont il faut déduire les prélèvements obligatoires (impôts et cotisations sociales) payés par le ménage, mais auxquels il faut ajouter les revenus de transfert éventuellement perçus (retraites, allocations familiales, indemnités de chômage, RSA, remboursements maladie, allocations diverses…).
Les inégalités salariales entre les hommes et les femmes :
Cochez la bonne réponse.
sont le résultat de causes multiples.
s'expliquent par les différences de temps de travail entre les hommes et les femmes.
s'expliquent par les écarts de niveaux de diplômes à l'avantage des hommes.
Les différences salariales hommes/femmes résultent de l'addition de plusieurs causes, dont certaines relèvent d'une discrimination évidente alors que d'autres méritent une analyse plus nuancée. Ainsi, le temps de travail moyen des femmes est-il inférieur à celui des hommes, notamment en raison d'une plus grande fréquence du temps partiel féminin. Celui-ci, cependant, n'est pas toujours le résultat d'un libre choix. Mais l'aspect discriminatoire apparaît surtout lorsque, à compétences et niveaux de responsabilité équivalents, les rémunérations féminines sont inférieures à celles des hommes. Pour ce qui est des niveaux de diplômes, il est, pour les générations récentes, nettement à l'avantage des femmes et ne peut donc être retenu comme facteur explicatif.
Dans l'Union européenne, le seuil de pauvreté représente :
Cochez la bonne réponse.
50 % du revenu moyen.
60 % du revenu moyen.
60 % du revenu médian.
Le revenu médian est celui qui partage la population étudiée en deux groupes égaux : la moitié dispose d'une somme inférieure ou égale à ce revenu, l'autre moitié dispose de plus que ce revenu. En France, en 2011, le revenu médian est de 1 628 euros par mois. Le seuil de pauvreté se situe donc à 977 euros par mois.