Des cartes pour comprendre le monde (sujet inédit, analyse de documents)

Énoncé

Après avoir rappelé ce qu'est une aire de civilisation et comparé les classifications opérées par S. Huntington et Y. Lacoste, vous vous interrogerez sur les difficultés à représenter de manière cartographique les civilisations.
Document 1
Les aires de civilisation selon Samuel Huntington
Les aires de civilisation selon Samuel Huntington
Document 2
Les aires de civilisation selon Yves Lacoste
Les aires de civilisation selon Yves Lacoste
Comprendre la question
Ce sujet s'inscrit dans le cadre du cours intitulé « Des cartes pour comprendre le monde », et porte sur l'une des quatre grilles de lecture enseignées : l'analyse géoculturelle. Plus précisément, il développe la notion, popularisée par Samuel Huntington, d'« aire de civilisation ». Il va falloir s'interroger sur la pertinence d'une telle notion et donc sur la manière d'aborder le monde ; ensuite, puisque la consigne y appelle explicitement, réfléchir à la manière dont on peut représenter cette notion sur une carte, avec les difficultés que cela comporte.
On doit, pour aborder ce sujet, connaître la thèse de Samuel Huntington, popularisée en 1996, selon laquelle, après la guerre froide, le monde entre dans un nouvel âge, marqué par les guerres de civilisations. Selon Huntington, le monde peut être réduit à neuf grandes aires de civilisations, dont les relations ont tendance à être conflictuelles principalement aux frontières de la « civilisation islamique ». Il faut également savoir que ces thèses, qui ont eu un écho très important, ont rapidement été critiquées, notamment par le géographe français Yves Lacoste, qui propose un autre découpage civilisationnel de la planète.
Procéder par étapes
La formulation de la consigne indique clairement le plan à suivre, l'essentiel du travail préparatoire consistant à mobiliser vos connaissances sur le sujet pour les confronter aux documents, afin d'en faire l'analyse attentive. Il faut bien mettre les documents en comparaison, puisque les deux prétendent représenter la même chose, mais de manière différente.

Corrigé

Introduction
Pour analyser les structures mondiales, les géographes utilisent quatre grandes grilles de lecture : géopolitique, géoéconomique, géoenvironnementale et géoculturelle.
C'est sur cette dernière grille que portent les deux documents soumis à notre analyse. Il s'agit de deux représentations cartographiques du monde découpé en grandes aires de civilisations. Le chercheur américain Samuel Huntington s'est rendu célèbre, en 1996, en pronostiquant l'importance croissante du facteur civilisationnel dans les relations internationales, et en prophétisant l'émergence d'un « choc des civilisations ». Mais cette thèse a subi de nombreuses critiques. À l'aide de ces deux documents, nous allons, d'une part nous interroger sur la pertinence du découpage du monde en aires civilisationnelles, et d'autre part nous demander s'il est possible de cartographier une telle réalité.
I. Qu'est-ce qu'une aire de civilisation ? Combien y en a-t-il ?
Une aire de civilisation est un espace caractérisé par la prédominance d'une civilisation, constituée par l'ensemble d'une culture, d'un mode de vie et de pensée particuliers. En comparant le découpage civilisationnel de Samuel Huntington avec celui d'Yves Lacoste, on constate qu'ils n'ont pas la même conception de ce qu'est une aire de civilisation, ce qui amène bien sûr à des découpages différents. L'aire de civilisation de Samuel Huntington mélange les notions de culture (occidentale, africaine, japonaise, etc.) et de religion (hindouiste, islamique, orthodoxe, etc.). Chez Yves Lacoste, en revanche, une seule aire de civilisation a une définition en rapport avec la religion (le monde musulman). Celui-ci opère surtout une distinction entre la civilisation occidentale présente sur presque tous les continents, et le reste des civilisations (Inde, Chine…). Les critères de Lacoste sont principalement géographiques et historiques : le monde insulaire du Pacifique constitue ainsi une civilisation à part entière, tandis que les vagues colonisatrices de l'Europe expliquent la formation d'une vaste civilisation occidentale qui aurait recouvert les aires civilisationnelles antérieures. Ces critères sont plus politiques et culturels que religieux. Ce qui définit la civilisation occidentale, selon Lacoste, c'est avant tout un univers intellectuel commun hérité du rationalisme européen. Suivant leur conception, les deux géographes ne donnent pas le même nombre d'aires de civilisation. Tandis que Huntington en recense neuf, Yves Lacoste n'en dégage que cinq. Celui-ci ne cherche d'ailleurs pas à couvrir l'ensemble de la planète, et met le sud du continent africain hors de tout découpage civilisationnel. Rien n'oblige en effet à considérer que tous les territoires peuvent être représentés selon des critères de civilisation. On peut penser que certains n'appartiennent à aucune, ou bien à plusieurs. La tâche du géographe chargé de les analyser n'est pas simple, ni celle du cartographe chargé de les représenter.
II. Comment cartographier une aire de civilisation ?
Ces divergences entre géographes, lorsqu'il s'agit de délimiter et plus encore de cartographier les aires de civilisation, s'expliquent par le caractère diffus de la notion de civilisation dans le monde actuel. En effet à l'heure de la mondialisation, qui provoque un important brassage culturel par le biais des médias et des migrations, les différentes civilisations sont désormais en contact, virtuellement ou non, et peuvent s'influencer entre elles. Partant de là, on pourrait penser que découper le monde en aires civilisationnelles relève de l'anachronisme. Mais la cartographie aussi a ses limites pour représenter les civilisations, car elle ne peut rendre compte des nuances, des cohabitations et des mélanges civilisationnels. Prenons l'exemple de la civilisation « islamique » (Huntington) ou « musulmane » (Y. Lacoste). Les deux géographes ne lui donnent pas les mêmes repères. Tandis que Huntington y intègre l'Indonésie, Lacoste, lui, considère que ce pays se caractérise davantage par sa géographie (c'est un archipel du Pacifique) que par sa religion. Un tel choix semble aller à l'encontre de sa propre classification qui fait de l'islam un facteur civilisationnel, car dans cette logique, l'Indonésie devrait plutôt être considérée comme appartenant à la fois à une civilisation islamique et à une civilisation Pacifique. Par ailleurs, si l'on considère ce que recoupe le terme de civilisation musulmane, tant chez Huntington que chez Lacoste, on voit sur la carte une immense bande verte, qui n'est qu'un résumé de la complexité du réel, et qui ne tient pas compte, par exemple, des minorités non musulmanes qui vivent dans cette aire de civilisation. Ce découpage ne permet pas non plus de distinguer les nombreuses subdivisions de ce monde musulman : la distinction entre chiites et sunnites par exemple. Voilà qui pose les limites du travail de Samuel Huntington, alors que, selon lui, ce sont les différences civilisationnelles qui sont la cause des guerres. Or, on constate qu'à l'heure actuelle, les guerres ont souvent plutôt lieu à l'intérieur d'une aire civilisationnelle (entre musulmans sunnites et chiites par exemple) qu'entre deux aires différentes.
Conclusion
Finalement, il ressort de cette analyse qu'aucune des deux cartes n'est parfaite. Leur comparaison présente en revanche l'intérêt de montrer à quel point l'outil cartographique est fragile et connaît des limites. Représenter sur une carte une réalité aussi complexe et diffuse qu'est la civilisation relève d'un défi périlleux, tant les données sont nombreuses pour rendre compte de toutes les nuances qu'impose un tel sujet.