Japon-Chine : concurrences régionales, ambitions mondiales (Liban, mai 2013, composition)

Énoncé

Composition : Japon-Chine : concurrences régionales, ambitions mondiales

Le sujet pas à pas

Comprendre la question
Cette composition reprend à l'identique l'intitulé du programme. Elle ne pose donc guère de problème de compréhension. Il s'agit de se livrer à une comparaison d'ordre principalement géopolitique entre la Chine et le Japon.
La formulation du sujet met l'accent sur l'importance des variations d'échelles dans cette comparaison, puisqu'elle demande d'analyser leur concurrence à l'échelle régionale, et leurs ambitions à l'échelle mondiale. Les deux aspects sont bien sûr liés, mais chacun possède ses logiques propres.
Mobiliser ses connaissances
La comparaison du Japon et de la Chine, deux pays forts différents, nécessite de rappeler quelques données fondamentales. En voici les principales :

Japon
Chine
Superficie
377 835 km2
9 600 000 km2
Population
127 400 000
1 343 200 000
Espérance de vie à la naissance
84 ans
74 ans
Âge médian
45,4 ans
35,9 ans
Taux de fécondité
1,3 enfant par femme
1,55 enfant par femme
Pourcentage de la population urbaine
67 %
47,8 %
Taux de chômage
4,2 %
6,5 %
PIB
5 855 000 millions de dollars
6 900 000 millions de dollars
PIB/habitant
34 300 dollars
8 400 dollars
Dette publique en pourcentage du PIB
200 %
1,3 %
Part de l'agriculture dans le PIB
10 %
16,3 %

Procéder par étapes
Face à un tel sujet, il faut en premier lieu dégager une problématique qui parvienne à concilier en une seule question les enjeux soulevés par les deux échelles d'analyse du sujet. On peut par exemple se demander si les ambitions mondiales respectives du Japon et de la Chine ne sont pas la cause principale de leur concurrence régionale, ou au contraire si leur concurrence régionale ne constitue pas un frein à l'expression de leurs ambitions mondiales.
S'agissant du plan, plusieurs options sont possibles. On peut choisir de reprendre celui sous-tendu par le sujet, à savoir consacrer une première partie à la concurrence régionale entre Chine et Japon, puis une seconde à leurs ambitions mondiales, éventuellement complétées par une troisième partie synthétique. On peut aussi choisir de consacrer une première partie à la Chine étudiée à l'échelle régionale et mondiale, puis une seconde au Japon étudié aux mêmes échelles, mais cela nécessite d'élaborer une troisième partie qui permette de sortir d'une simple présentation binaire pour dégager une véritable comparaison.

Corrigé

Introduction
Depuis des siècles, le Japon et la Chine sont à la fois rivaux et interdépendants. Le Japon fait partie de la Triade, et dispose d'un solide modèle démocratique. La Chine est la principale puissance émergente du monde, mais elle reste une dictature communiste. Les deux pays souhaitent avoir un rayonnement mondial, ce qui attise leur concurrence à l'échelle régionale.
Le sujet qui nous est proposé met en parallèle les ambitions et la concurrence de ces deux pays, laissant entendre que les deux sont liées. Effectivement, l'ambition des uns finit toujours par empiéter sur celle des autres qui deviennent alors des concurrents. Toutefois, on devra aussi s'interroger sur la possible coopération sino-japonaise. Pourquoi ne pas envisager que leurs ambitions globales permettent une détente dans leurs relations à l'échelle régionale ? Quels sont les atouts respectifs dont dispose chacun d'entre eux pour concrétiser ces ambitions ? L'ascension de l'un signifie-t-elle nécessairement le déclassement de l'autre ou peut-on envisager une dynamique de progrès mutuel ?
Autant de questions auxquelles nous chercherons à répondre en étudiant, d'une part la rivalité qui oppose la Chine au Japon sur le plan régional, puis d'autre part la concurrence planétaire que ces pays se livrent. On terminera en montrant que ces deux pays doivent cependant faire face à des difficultés qui devraient les inciter à coopérer plus qu'à s'opposer.
I. Deux États en concurrence pour le leadership en Asie orientale
1 
Le Japon : une puissance ancienne qui tient à maintenir son rang
Le Japon s'est imposé de longue date comme le pays phare de l'Asie orientale. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il est le premier à se relever et à rejoindre bientôt le groupe des grands pays industrialisés. On parle alors du « miracle japonais » et on imagine alors que le pays allait dépasser les États-Unis. Autant de spéculations qui ne sont pas sans rappeler les discours actuels sur l'émergence de la Chine. À l'échelle régionale, le Japon est à l'origine du décollage économique de l'Asie orientale en menant une politique active de développement de sa croissance. Par ses investissements et ses délocalisations industrielles, il suscite le décollage économique des pays voisins. Il est la principale source d'IDE dans la région et le premier investisseur en Chine. En ce sens, il contribue largement à l'émergence chinoise, ce qui relativise l'idée d'une inéluctable concurrence entre les deux pays. Son modèle de développement selon le principe du « vol d'oies sauvages » passe par plusieurs cycles économiques suivis par les Nouveaux pays industrialisés d'Asie (NPIA : Corée du Sud, Taïwan, Singapour, Hong Kong) et qui s'amorcent pour les « bébés tigres », comme les Philippines ou le Vietnam. L'État japonais a soutenu cette croissance, grâce à l'action du METI (anciennement MITI), le ministère de l'Économie du Commerce et de l'Industrie. Le Japon urbain, sa mégalopole, avec pour centre la mégapole de Tokyo, ville mondiale de 29 millions d'habitants, est un modèle pour la mégalopole en formation sur la côte orientale de la Chine et en fait un centre incontournable sur les grands axes de communications asiatiques.
2 
La Chine : une puissance émergente ambitieuse
La Chine opère son décollage économique plus tard que le Japon, en 1978, lorsque le gouvernement de Deng Xiaoping décide de créer quatre zones économiques spéciales (ZES) pour y attirer les investisseurs occidentaux. D'autres zones sont ensuite créées le long du littoral pacifique. Les choix qui sont alors réalisés ont conduit à l'extraversion économique actuelle de la Chine et à l'émergence de sa façade maritime, devenue une interface majeure de l'espace mondial grâce à ses nombreux et puissants ports de commerce par lesquels transitent des matières premières du monde entier et les produits manufacturés dans les usines chinoises. Mais, au contraire du Japon dont la domination régionale repose principalement sur l'économie, la Chine n'hésite pas à matérialiser sa nouvelle puissance par la force armée. Le réarmement du pays et surtout le déploiement de sa flotte dans l'ensemble de la région, est là pour signifier ses ambitions nouvelles de domination régionale. Les nombreux accords de coopération économique ou militaire conclus avec d'autres pays asiatiques visent à s'assurer d'un réseau d'alliés (voire de vassaux) pour contrebalancer dans la région le poids du Japon, mais aussi celui de l'Inde.
II. Deux puissances aux ambitions mondiales
1 
Le Japon : une grande puissance qui demeure incomplète
Le Japon est le seul pays asiatique à appartenir à la Triade. Son PIB de 5 855 000 millions de dollars a, certes, été dépassé par celui de la Chine, mais il reste le troisième du monde. Rapporté au nombre d'habitants (127 millions), il est dix fois supérieur à celui de la Chine. Son IDH de 0,9 est l'un des plus forts au monde, ce qui témoigne d'un niveau de développement sans commune mesure avec celui de son rival chinois. Le Japon participe à toutes les organisations internationales regroupant les grands pays industrialisés, comme le G8, le G20 ou l'OCDE. Les facteurs de ce rayonnement mondial sont nombreux. Le Japon possède une grande avance technologique dans le domaine de la téléphonie et de l'informatique. La puissance financière de sa capitale est révélée par le rôle de sa Bourse, le Tokyo Stock Exchange. La mégalopole japonaise est l'ensemble urbain le plus dense et le plus peuplé au monde, avec 105 millions d'habitants. Mais si le Japon est un géant dans le monde par sa puissance économique, il demeure un nain sur le plan géopolitique. Ne disposant ni de l'arme nucléaire ni d'une armée puissante, et ne jouant qu'un rôle secondaire au sein de l'ONU, ce n'est pas un pays qui compte dans le règlement des grandes affaires internationales. La Chine, au contraire, dispose d'un droit de veto à l'ONU pour se faire respecter des grands de ce monde. Cet état de fait inquiète au plus haut point les autorités japonaises qui envisagent de plus en plus de recourir à une révision constitutionnelle afin de renoncer au pacifisme et de se doter d'une armée digne de ce nom. Le Japon revendique également un siège de membre permanent au Conseil de Sécurité de l' ONU. Autant d'ambitions qui visent à compléter l'incontestable rayonnement économique du Japon par l'établissement d'un réel pouvoir géopolitique. Cependant, contrairement à la Chine, le Japon peut compter sur une image positive vis-à-vis du reste du monde, comme en témoigne le succès de sa culture populaire ou « J Pop » (mangas, dessins animés, etc.).
2 
La Chine : une ascension fulgurante
La Chine, de son côté, depuis son entrée dans l'OMC, en 2001, émerge sur la scène internationale de façon spectaculaire. Elle est désormais la première puissance industrielle au monde en volume de production, et ses exportations ont été multipliées par cinq en trente ans. Son PIB de 6 900 000 millions de dollars est le deuxième du monde. La Chine s'est donc fait une place parmi les « grands ». Elle s'attaque par ailleurs à de nouveaux défis économiques : mise en valeur et maîtrise de son territoire, notamment à l'Ouest, où se trouvent de nombreuses ressources comme les « terres rares » (minerais rares servant aux produits de haute technologie), ou encore avec le barrage des Trois-Gorges. Elle se lance dans la course à l'espace, la production automobile et celle de biens de haute technologie, afin de rivaliser avec les grandes puissances occidentales dans ces secteurs prestigieux. Sur le plan géopolitique, la Chine dispose de longue date de solides atouts. Elle est en effet l'un des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations unies, dispose de l'arme nucléaire, et son armée est la plus nombreuse au monde. Mais elle aurait beaucoup à gagner à s'inspirer de la politique menée par le Japon après 1945 pour améliorer son image qui demeure globalement négative dans le reste du monde, en raison de son agressivité à l'égard de ses voisins, mais aussi du fait de son système politique répressif. Enfin, les productions chinoises demeurent associées dans le reste du monde à l'idée de produits bas de gamme, voire à de vulgaires contrefaçons. On le voit, si l'ascension de la Chine a été fort rapide, il lui reste fort à faire pour en consolider les fondements et l'installer dans la durée.
III. Deux puissances fragiles ?
1 
Les défis du Japon
Le Japon est l'État le plus endetté au monde : 200 % de son PIB. On note un essoufflement de certaines de ses entreprises, notamment automobiles. Très fortement lié à l'économie américaine, il a été frappé de plein fouet par la crise depuis 2008 et la concurrence de la Chine se fait de plus en plus sentir. Son modèle social crée un malaise chez certains jeunes parmi lesquels on note un inquiétant taux de suicide. Avec un très faible taux de fécondité (1,4 enfant par femme), le vieillissement s'accélère et le Japon risque de perdre un million d'habitants par an vers 2020, d'autant plus qu'il reste fermé à l'immigration pour des raisons culturelles. Le Japon connaît aussi une perte de confiance dans l'infaillibilité de son modèle, comme l'a montré en 2011 la catastrophe de Fukushima et sa gestion chaotique par le gouvernement. La Chine quant à elle reste une puissance en voie de développement. L'importance de son PIB cache en réalité d'importantes disparités car environ 150 millions de personnes appartiennent aux classes moyennes et supérieures et le reste de la population, notamment celle des campagnes, est restée très pauvre. Par ailleurs, la politique de l'enfant unique risque de conduire au vieillissement accéléré de la population, ce qui va poser de graves problèmes au pays : comment financer les soins et les besoins des retraités qui seront plus nombreux que les actifs ?
2 
La nécessaire coopération sino-japonaise
Tous ces défis auxquels sont et seront de plus en plus confrontés la Chine et le Japon devraient les inciter à envisager des formes de coopération mutuelle. Les rivalités géopolitiques demeurent fortes et rendent peu probable une entente à brève échéance, il n'en est pas de même dans le domaine économique. En effet, les économies chinoises et japonaises sont plus complémentaires que concurrentes. Le Japon produit surtout des services et des biens haut de gamme, tandis que la Chine produit massivement des produits à faible valeur ajoutée. Ils ont donc tout intérêt à travailler ensemble en jouant sur leurs complémentarités, ce qui est déjà largement le cas lorsqu'on observe l'importance des investissements japonais en Chine. Qui sait si ce rapprochement économique, comme jadis celui de la France et de l'Allemagne autour du charbon et de l'acier, n'annonce pas une détente géopolitique entre les deux pays ?
Conclusion
Pays fort différents, ne serait-ce que par leur superficie, leur géographie et leur démographie, la Chine et le Japon ont derrière eux une longue histoire conflictuelle qui explique en partie la méfiance qu'ils éprouvent l'un à l'égard de l'autre. Il faut dire que le « réveil » chinois de ces dernières décennies est venu remettre en question la domination qui semblait incontestable du Japon sur l'Asie orientale. Désormais, Chine et Japon rivalisent non seulement pour dominer l'Asie, mais également pour s'imposer comme puissance de référence dans cette région du monde.