Essor et déclin des puissances : un regard historique


Fiche

La notion de puissance recouvre plusieurs réalités. Un État dispose d'une puissance militaire et diplomatique, que le géopoliticien américain Joseph Nye qualifie de hard power. Mais il détient aussi une puissance économique et une puissance d'influence, qualifiées par le même auteur de soft power. Ces dimensions sont aujourd'hui accompagnées de celle de smart power en ce qui concerne la recherche et l'avance technologique. En somme, la puissance est une notion complexe que Serge Sur, reprenant la pensée de Raymond Aron, définit, pour un État, comme « capacité de faire ; capacité de faire faire ; capacité d'empêcher de faire ; capacité de refuser de faire ». Tout au long de l'histoire, des puissances se sont affirmées et ont connu un déclin, la concurrence conduisant à des reclassements entre États. La recherche de l'hégémonie est donc complexe, passe par des voies différentes selon les situations et tient compte du potentiel de chaque État. Ainsi, le classement des puissances aujourd'hui dans le monde tient compte de critères spécifiques. La puissance est également un héritage. Depuis plusieurs siècles, elle a été source de réflexion pour les penseurs des sciences politiques, depuis Montesquieu et ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, en 1734, jusqu'à Naissance et déclin des grandes puissances de Paul Kennedy en 1987.
L'affirmation des puissances : un processus complexe
La conquête comme outil de la puissance
De nombreuses puissances se sont affirmées par la voie militaire. Celle-ci reçoit souvent des justifications idéologiques. Rome s'est ainsi affirmée au nom de la paix et de la prospérité qu'apportait sa suprématie et en transformant la conquête née d'un rapport de force en domination acceptée de manière consensuelle. À l'époque médiévale, la conquête passe souvent par une justification religieuse, sans qu'elle soit exclusive. C'est le cas de l'Empire ottoman. À partir du xiiie siècle, des peuples turcs nomades islamisés se lancent à la conquête de l'Empire arabe et de l'Empire byzantin, chrétien orthodoxe, dont la capitale est Constantinople. Établis en Anatolie, les Ottomans prennent Constantinople en 1453, grâce à l'efficacité de leur armée. Le fait d'abattre un empire chrétien leur donne une légitimité au sein du monde musulman. Soliman le magnifique, sultan ottoman, prend le titre de calife en 1517, qui avait toujours été détenu par un Arabe depuis l'époque du prophète de l'islam. La justification religieuse permet donc de dominer à la fois chrétiens et musulmans dans un empire qui s'étend encore jusqu'au xviie siècle, en conquérant les Balkans et en allant jusqu'à assiéger Vienne par deux fois, en 1529 et 1683.
Les puissances économiques
Une autre voie d'affirmation pour les puissances réside dans l'économie. Elle peut procéder de l'établissement par la voie militaire d'un vaste espace d'échange : les Mongols de Gengis Khan, au xiie siècle, contrôlaient ainsi les routes de la soie. Mais l'économie peut aussi être un moyen, pour une puissance territoriale limitée, de s'affirmer. C'est le cas des républiques maritimes de Venise ou de Gênes au Moyen-Âge et à l'époque moderne : la thalassocratie vénitienne, contrôlant les routes du commerce maritime, possédait malgré sa petite taille les moyens de mettre sur pied une flotte de guerre qui lui permit d'affronter l'Empire ottoman.
Puissances entre rivalité et affirmation : le polycentrisme européen
Par ailleurs, la rivalité entre puissances, rendant impossible l'hégémonie, peut être stimulante. La situation de l'Europe à l'époque moderne et contemporaine est significative. Du xve au xxe siècle, l'Europe domine le monde par le biais des empires coloniaux successifs, depuis ceux de l'Espagne et du Portugal (xve-xixe siècles) jusqu'à ceux de la France et du Royaume-Uni (xvie-xviie puis xixe et xxe siècles), pour ne citer que les principaux. Les puissances coloniales se sont violemment opposées dans de nombreuses guerres européennes, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Mais cela a stimulé leur puissance : au xixe siècle, France et Grande-Bretagne sont concurrentes pour la conquête de l'Afrique (voir l'affaire de Fachoda), ce qui conduit à s'approprier le plus de territoires possible, essentiellement pour éviter qu'ils ne tombent dans l'escarcelle de la puissance rivale, indépendamment de leur intérêt géostratégique réel.
Exercice n°1Exercice n°2
Le déclin des puissances : un processus inéluctable ?
S'épuiser pour l'hégémonie
Comment une puissance s'éteint-elle ? La plupart des grands empires ayant dominé une région du monde ont aujourd'hui disparu. Dans certains cas, la puissance s'épuise pour maintenir l'hégémonie ou soutenir la compétition avec les puissances rivales, négligeant les investissements liés aux progrès technologiques. À partir du xviie siècle, l'Empire ottoman entre en déclin. Les fruits de sa puissance ne sont pas réinvestis dans des actions commerciales ou dans les progrès techniques. De même, la Chine du xviiie siècle possède tellement de main-d'œuvre que ses techniciens ne font aucune recherche dans la voie de la mécanisation de la production, à l'inverse de la Grande-Bretagne où naît à la même époque la machine à vapeur. Les confrontations militaires peuvent ainsi conduire ces puissances à l'épuisement. Dès le xvie siècle, l'expansion ottomane connaît des coups d'arrêt : à la bataille de Lépante, en 1571, les flottes du pape, de Venise et de l'Espagne font cesser les razzias ottomanes vers l'Italie, qui pillaient les côtes et réduisaient la population en esclavage. À la fin du xviie siècle, l'Empire ottoman recule en Hongrie face à la puissance autrichienne qui s'affirme. À la fin du xxe siècle, l'URSS disparaît faute d'avoir réussi à suivre le rythme de la course aux armements imposé par les États-Unis, sacrifiant le niveau de vie de sa population et bloquant tout investissement productif. La guerre froide est perdue malgré les tentatives de réformes entreprises par Mikhaïl Gorbatchev avec la Perestroïka en 1985. En 1991, l'Union éclate et chacune des républiques le constituant devient un État indépendant. La Russie devient l'héritière de la puissance militaire soviétique, notamment nucléaire, mais le président Boris Eltsine ne parvient pas à relever l'économie du pays ni à endiguer certains conflits internes, comme en Tchétchénie.
Les forces centrifuges
Les puissances peuvent également entrer en déclin car certaines régions les constituant souhaitent acquérir leur indépendance parce que leur population se différencie, du point de vue ethnique et religieux, de la population qui exerce le pouvoir. Les empires multi-ethniques sont particulièrement menacés par ce sécessionnisme dès que le pouvoir central s'affaiblit. Au xixe siècle, les populations chrétiennes des Balkans supportent de plus en plus difficilement les discriminations que les Turcs musulmans font peser sur elles et sont stimulées par le mouvement des nationalités qui s'affirme ailleurs en Europe. Grèce, Serbie, Bulgarie, Roumanie acquièrent progressivement leur indépendance. À partir de 1916, les populations arabes de l'Empire se révoltent, afin de se libérer de la tutelle turque. L'Empire est emporté par la défaite et disparaît en 1923, remplacé par l'État national turc. La disparition de l'URSS s'accompagne aussi, en 1991, de l'indépendance des républiques soviétiques peuplées majoritairement de non-Russes et qui étaient issues des conquêtes russes depuis le xviiie siècle.
La réaffirmation et la résurrection de certaines puissances
Certaines puissances peuvent toutefois s'affirmer à nouveau après une période de déclin. La Chine, après avoir été placée sous le joug des Occidentaux et du Japon au xixe siècle, s'est à nouveau affirmée depuis 1949. La Russie, depuis l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000, réaffirme sa puissance. Tout d'abord en se dotant d'une doctrine d'exaltation de la nation fondée à la fois sur son identité orthodoxe, son héritage impérial et son rayonnement à l'époque communiste. La hausse du cours des matières premières, notamment des hydrocarbures, permet de donner corps à ces ambitions. Le président apparaît comme un homme fort, capable de donner à nouveau au pays une influence, grâce à sa diplomatie et à son engagement militaire au Moyen-Orient, par exemple. Dans « l'étranger proche », c'est-à-dire certains territoires ayant appartenu à l'URSS et, auparavant, à la Russie tsariste, Vladimir Poutine s'appuie sur les minorités russophones pour affirmer la puissance de la Russie. En 2014, suite à un référendum, il procède ainsi à l'annexion de la Crimée, territoire majoritairement peuplé de Russes mais appartenant à l'Ukraine.
Exercice n°3
Le reclassement des puissances dans le monde actuel
L'hégémonie américaine remise en cause
Dans le monde actuel, la puissance des États-Unis reste la première. Tant du point de vue militaire et diplomatique qu'économique, le pays reste une « hyperpuissance ». Il a échappé aux forces centrifuges (sauf pendant la Guerre de sécession, au xixe siècle) grâce à une population presque entièrement issue de plusieurs vagues migratoires et s'est remis de ses défaites militaires comme le Vietnam. Toutefois, l'hyperpuissance américaine, après dix ans d'hégémonie au lendemain de la guerre froide, est remise en cause de manière de plus en plus marquée depuis le début du xxie siècle. Les attentats du 11 septembre 2001 ont montré les limites de la politique de sanctuarisation du territoire et la façon dont l'idéal démocratique défendu par les Occidentaux peut apparaître dans certains contextes, notamment au Moyen-Orient, comme un outil de l'impérialisme. Du point de vue stratégique, la puissance russe constitue une concurrente sérieuse, et la Chine, du point de vue commercial et, de plus en plus, technologique.
Les puissances traditionnelles : un déclin ?
Ainsi, dans le monde actuel, on constate un certain déclin des puissances traditionnelles qui formaient la Triade. On a déjà parlé du cas des États-Unis. Les pays d'Europe occidentale constituent toujours des puissances importantes : France, Royaume-Uni et Allemagne sont respectivement 4e, 5e et 6e puissances mondiales, mais elles peinent à coordonner leurs efforts et à faire naître une puissance européenne commune, potentiellement premier acteur commercial mondial. En Asie, la puissance japonaise est désormais dépassée par celle de la Chine, même si en matière de richesse par habitant et de maîtrise des hautes technologies, le Japon conserve son avance.
Une réelle affirmation des puissances émergentes ?
Carte de Chine
Essor et déclin des puissances : un regard historique - illustration 1
Les pays émergents peuvent-ils donc changer la donne ? La Russie est un cas particulier, car elle est une puissance ré-émergente, dont la puissance a été mise en latence pendant la décennie qui a suivi la défaite de l'URSS dans la guerre froide. La Chine possède un important potentiel et est parfois considérée comme la 2e puissance mondiale, tous critères confondus. L'Inde, le Brésil sont également des puissances émergentes, qui à l'échelle continentale disposent d'une influence majeure. Toutefois, aucune de ces puissances ne semble en mesure d'entrer en compétition pour une hégémonie rapide et aucune n'a, pour l'heure, intérêt à recourir de façon massive à l'outil militaire pour accroître son territoire. Le monde semble tendre vers un certain polycentrisme et vers un développement de plus en plus important des outils du soft et du smart power.
Exercice n°4Exercice n°5
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