Louise d’Épinay, Histoire de Madame de Montbrillant : commentaire, sujet de métropole, juin 2026


Énoncé

Dans cette lettre, Madame de Montbrillant répond à son ami René.
« Je crois, mon ami, qu'il est fort difficile de prescrire des règles sur l'amitié, car chacun les fait, comme de raison, suivant sa façon de penser. Vous m'annoncez vos prétentions(1) envers vos amis ; il en viendra ensuite un autre des miens qui en aura de toutes opposées ; de sorte que moi, qui aurai aussi un caractère tout divers, je trouverai dix fois par jour le secret de me faire maudire de mes amis, et de mon côté je les enverrai nécessairement au diable.
Il y a deux points généraux, essentiels et indispensables dans l'amitié, auxquels tout le monde est forcé de se réunir : l'indulgence et la liberté ; sans cela il n'est point de liens qui ne se brisent. C'est à peu près à quoi se réduit mon code. Je ne saurais exiger que mon ami m'aime avec chaleur, avec délicatesse, avec réflexion, effusion de cœur, etc., etc., mais seulement qu'il m'aime le mieux qu'il pourra, comme le comporte sa manière d'être ; car tout mon désir ne le réformera(2) pas s'il est renfermé, ou léger, ou sérieux, ou gai ; et ma réflexion se portant sans cesse sur cette qualité qui lui manque et que je m'obstine à lui vouloir trouver, va incessamment me le rendre insupportable. Tenez, il faut aimer ses amis comme les vrais amateurs aiment les tableaux. Ils ont les yeux perpétuellement attachés sur les beaux endroits, et ne voient pas les autres. S'il s'élève une querelle, dites-vous ? Si mon ami a des torts, etc. etc. Eh ! mais je ne sais ce qu'on veut dire quand on s'écrie : Mon ami a des torts avec moi. En amitié je n'en connais que d'une espèce : c'est la méfiance. Mais lorsque je vous entends dire : « Un tel jour il m'a fait un mystère ; un autre, il a préféré telle chose au plaisir d'être avec moi, ou à une attention qu'il me devait ; ou bien, il aurait dû me faire tel sacrifice... » Et puis vient une bouderie. Eh ! laissez, laissez ce commerce de misère et d'ergoterie(3) à ces cœurs vides et à ces têtes sans idées. Cela ne va qu'à ces sots petits amans(4) vulgaires qui, au lieu de cette confiante sécurité, de ces délicieux épanchemens(5) qui, dans les âmes honnêtes et fortes, augmentent le sentiment par l'exercice de la philosophie et de la vertu, mettent à la place de petites querelles fausses ou basses qui rétrécissent l'esprit, aigrissent le cœur et rendent les mœurs plates, quand elles ne les rendent pas vicieuses. »
Louise d'ÉPINAY, Histoire de Madame de Montbrillant, 1818.

(1)prétentions : attentes, aspirations.
(2)réformer : changer en corrigeant.
(3)ce commerce de misère et d'ergoterie : ces échanges vains et mesquins.
(4)amans : ancienne graphie pour « amants », le mot désigne ceux qui aiment et sont aimés en retour.
(5)épanchemens : ancienne graphie pour « épanchements », expression libre et sincère de sentiments intimes.

Annexes

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