Françoise de Graffigny, Lettres d’une Péruvienne

Lettres d'une Péruvienne (1747) de Françoise de Graffigny est un roman épistolaire où Zilia, une princesse inca, est capturée puis amenée en France. À travers ses lettres, elle découvre et analyse d'abord avec naïveté puis avec lucidité la société française. Mme de Graffigny s'inscrit dans une tradition qui consiste à renverser le point de vue du lecteur : à travers les yeux de personnages étrangers qui découvrent la France comme un pays exotique, il doit lui-même voir sa propre nation comme « un nouvel univers » qui s'offre à ses yeux, et en tirer plaisir et enseignement.
I. Le roman épistolaire, genre plaisant
S'amuser du point de vue de l'étrangère
Mme de Graffigny exploite l'exotisme pour dépayser son lecteur. Ce procédé est souligné par l'usage de termes quechuas intégrés à la phrase française pour créer cette authenticité exotique. Le Pérou est d'autant plus frappant qu'il est mythifié, reconstruit : c'est un Pérou conforme aux clichés qui est dépeint dans les Lettres. Pour renforcer l'exotisme de Zilia, Mme de Graffigny met dans sa bouche des périphrases pour décrire des objets ordinaires : lorsqu'elle évoque un miroir comme « la machine qui double les objets » (lettre VI), ou un nécessaire à couture sous la forme de « petits outils d'un métal fort dur » (lettre XX), elle engage le lecteur dans une double lecture. D'une part, il peut ressentir une condescendance qui lui est flatteuse envers cette héroïne qui s'étonne de choses courantes ; d'autre part, il est invité à réévaluer la familiarité de son propre quotidien. Cette naïveté apparente de Zilia, qui fait écho au mythe du bon sauvage, permet de confronter le lecteur à ses préjugés et aux limites de son ethnocentrisme.
Mêler enjeux romanesques et enjeux philosophiques
L'œuvre s'inscrit dans la tradition du roman épistolaire philosophique : dans la lignée de Montesquieu, elle associe intrigue romanesque et réflexion critique. Dès la lettre I, l'intrigue repose sur des événements particulièrement romanesques : l'enlèvement de Zilia le jour de son mariage, sa rêverie amoureuse, et le saccage du temple. Ce cadre dramatique amorce une réflexion sur la conquête du Pérou et les violences des colonisateurs, un thème qui sera approfondi par Voltaire dans son Essai sur les mœurs. Plus tard, la lettre XXII mêle douleur sentimentale et réflexion critique : alors que Zilia se désespère de sa séparation définitive avec Aza, elle développe une analyse des contradictions du catholicisme : « Que la raison de ce pays est bizarre ! […] Elle ordonne la reconnaissance et semble prescrire l'ingratitude. » Ainsi, le regard étranger de Zilia dépasse le simple plaisir narratif pour amener le lecteur à s'interroger sur ses propres croyances et habitudes.
II. Une critique de la France
La critique morale et religieuse
Si Zilia semble candide, elle dénonce la superficialité et l'hypocrisie des Français : Céline est forcée de renoncer à son amour, mais résiste ; cela ne l'empêche pas d'imposer à Zilia une injonction similaire (lettre XIX). Cette contradiction illustre une morale biaisée, où les mentalités tendent davantage à contraindre qu'à protéger. La dénonciation s'étend aussi aux dogmes religieux : quand Zilia adopte un regard relativiste en comparant la religion catholique à son propre culte, l'homme d'Église illustre une vision ethnocentrée : « À l'égard de l'origine et des principes que l'histoire de cette Religion, ils ne m'ont pas paru plus incroyables que l'histoire de Mancocapac […] ; et la morale en est si belle que j'aurais écouté le Cusipata avec plus de complaisance, s'il n'eût parlé avec mépris du culte sacré que nous rendons au Soleil » (lettre XXXIV). Zilia remarque alors que la morale chrétienne est appliquée avec partialité par l'Église, quand elle-même la suit de façon naturelle : cette critique souligne l'ironie d'une société où ceux qui prêchent la vertu ne l'appliquent pas.
La critique sociale et politique
Femme, étrangère et pauvre, Zilia est triplement marginale, ce qui permet de dénoncer les nombreux travers de la société. Nous l'avons vu avec la lettre XXI dans laquelle le prêtre considère sa culture comme supérieure, rejetant toute forme d'égalité entre peuples. À la lettre XX, Zilia questionne la structure économique et politique française, mettant en lumière l'incohérence du système des privilèges ; elle dresse l'absurdité d'un système dysfonctionnel : les souverains européens tirent leur subsistance des travaux de leurs sujets, mais inventent un système de valeurs (« faux honneur que [la Nation] a inventé ») consistant à n'accepter de recevoir de quoi subsister que de la part du souverain qui, de son côté ne fait preuve de « libéralité » qu'à un cercle très restreint d'individus. Ce système occasionne une aliénation des classes pauvres, à la fois appartenant à la Nation mais de facto exclu de son fonctionnement : « Je n'ai ni or, ni terres, ni industrie, je fais nécessairement partie des citoyens de cette ville. Ô ciel ! dans quelle classe dois-je me ranger ? »
III. Un récit initiatique
Un nouvel univers qui mène à l'indépendance
Face au spectacle français, Zilia évolue. La phrase « un nouvel univers s'est offert à mes yeux » (lettre XXIII) est intimement liée à la connaissance de la langue. Alors qu'elle approchait jusque-là le monde par la vue, l'apprentissage du français lui apporte de nouvelles connaissances par le dialogue et la lecture, et elle se place dans cette dynamique de découverte. Les Lettres est donc aussi un roman d'apprentissage, la faisant évoluer d'une femme ignorante et victime de la brutalité, à une femme indépendante qui a doublé sa sensibilité d'un esprit d'analyse fin. Le roman se conclut sur l'affirmation de l'indépendance de celle qui fut autrefois captive, désormais en position de devenir un modèle : elle propose d'enseigner « Le plaisir d'être […] ce bonheur si pur, Je suis, je vis, j'existe […] venez apprendre de moi à économiser les ressources de notre âme » (lettre XL). L'observation du monde extérieur a conduit à une quête intérieure : le « nouveau monde » qui s'est « offert à ses yeux » renvoie aussi à la découverte de sa propre identité.
Zilia est-elle une figure féministe ?
Zilia offre un portrait ambigu de la condition féminine. D'un côté, elle incarne certains stéréotypes du féminin : sa sensibilité et son idéalisation de l'amour dominent son parcours. Elle s'éduque d'abord pour plaire à Aza, et réaffirme son désir de lui rester fidèle, exprimant une forme d'infériorité : « N'oubli[e] jamais, toi, l'obligation où tu es d'être mon exemple » (lettre XXXI). Pourtant, elle forge sa propre pensée et interroge les normes qui régissent la vie des femmes, tenant un discours polémique sur leur éducation, « si opposée à la fin qu'on leur propose qu'elle me paraît être le chef-d'œuvre de l'inconséquence française » (lettre XXXVII). Nous goûtons ici l'ironie d'une femme qui a dû s'éduquer par elle-même. Si sa sensibilité nourrit sa pensée sociale et politique, l'originalité de Zilia tient surtout dans l'affirmation d'exister en dehors du regard des autres. Il n'en demeure pas moins que la fin montre Zilia partiellement indépendante : le souvenir d'Aza semble continuer à la retenir en partie captive…
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