Bernard Le Bouyer de Fontenelle, Entretien sur la pluralité des mondes
Entretiens sur la pluralité des mondes, publié pour la première fois en 1686, a un objectif clair : « J'ai voulu traiter la philosophie d'une manière qui ne fût point philosophique ; j'ai tâché de l'amener à un point où elle ne fût ni trop sèche […] ni trop badine. » Cette approche reflète la doctrine essentielle du classicisme — plaire et instruire — conciliant rigueur intellectuelle et attrait pour le lecteur. Bien que l'ouvrage aborde un sujet scientifique complexe, il parvient à éviter toute aridité grâce à sa forme originale d'entretien. Ce choix s'inscrit dans une double tradition : celle des dialogues philosophiques de Platon et celle des échanges mondains prisés au xviie siècle. L'œuvre illustre ainsi une manière élégante et accessible de transmettre des concepts scientifiques au public.
I. Un exposé scientifique savant… et aride
Un dispositif pédagogique
À l'instar des dialogues platoniciens, le livre met en scène une relation asymétrique entre un narrateur philosophe et une femme initialement ignorante mais intelligente. Comme l'écrit l'auteur dans la lettre à Monsieur L*** : « […] je la tiens savante à cause de l'extrême facilité qu'elle aurait à le devenir. » La démarche de vulgarisation repose largement sur l'usage de l'analogie, créant des ponts entre phénomènes macroscopiques et phénomènes quotidiens : le système solaire y est comparé à un opéra, l'univers à une montre, l'atmosphère à des cocons de vers à soie, etc. Ces parallèles rendent accessibles des concepts autrement ardus. L'objectif n'est pas d'inonder la marquise de connaissances, mais plutôt de lui permettre d'en saisir elle-même la logique, l'initiant ainsi à la méthode scientifique déductive, en opposition à l'empirisme inductif trompeur. Le lecteur suit ainsi les progrès de la marquise : dès la fin de la première soirée, elle réfute la théorie géocentrique de Tycho Brahe, preuve de sa progression intellectuelle.
Une conversation érudite
Véritable somme de savoirs scientifiques et philosophiques, le livre met en scène une culture érudite, allant des théories antiques (Platon, Aristote, Ptolémée, Pythagore, Archimède, etc.) aux découvertes médiévales, de la Renaissance et modernes (Copernic, Galilée, Descartes, Cassini, etc.). L'approche consiste à confronter ces différentes théories afin d'en éprouver la validité. Toutefois, cet effort intellectuel frôle parfois la sécheresse, en particulier lors du deuxième soir, au cours duquel le récit aborde les habitants de la Lune, leur ressemblance avec ceux de la Terre, et digresse sur les éclipses. L'aridité de l'écriture atteint son sommet au sixième soir, ajouté à l'édition de 1687. Pourtant cette difficulté s'inscrit dans le projet de Fontenelle : à ce stade, marquise et lecteur sont devenus des savants, capables de raisonner etde comprendre sans simplification excessive
II. Donner « le goût de la science » au lecteur
La science dans le roman : badinage amoureux et intrigues romanesques
Fontenelle adopte une stratégie pour rendre la science attrayante : il fait de son livre un récit agréable, proche du roman. Défenseur de La Princesse de Clèves, souvent critiqué à l'époque, il estime que le romanesque peut — et doit— être analysé avec la même rigueur que les textes scientifiques. Le point de départ de l'œuvre est proprement romanesque : « Je me suis mis dans la tête que chaque étoile pourrait bien être un monde. » Les soirées successives mènent ainsi à l'exploration du système solaire et mêlent aventures et découvertes, équilibrant plaisir de l'inconnu et familiarité de l'univers français du xviie siècle. Le plaisir du roman se joue aussi à travers une relation amoureuse : « […] nous sommes en humeur de mêler toujours des folies de galanteries à nos discours les plus sérieux. » La construction du livre suit ainsi un cycle astronomique. En effet, débutant par une rêverie sous les étoiles, il s'achève de manière similaire avec cette dernière requête du narrateur : « Je vous demande seulement pour récompense de mes peines, de ne voir jamais le Soleil, ni le ciel, ni les étoiles, sans songer à moi. »
Humour, ironie et autres procédés plaisants
Fontenelle mêle également discours scientifique et style plaisant. L'humour et le badinage sont omniprésents, notamment dès le premier soir lorsque l'univers est comparé à un opéra, un genre alors en vogue. Cette analogie lui permet de représenter le cosmos comme un spectacle réglé par des machines, face auquel les philosophes de l'Antiquité, qu'il tourne en dérision, s'efforcent vainement d'appliquer leurs théories. Le registre burlesque souligne ainsi l'écart entre apparence et vérité scientifique. Fontenelle n'hésite pas, par ailleurs, à recourir à l'auto-ironie. Il interroge subtilement la capacité du lecteur à remettre en question le savoir transmis. Ainsi, lorsque la marquise affirme être devenue savante au cinquième soir, il rétorque : « […] vous l'êtes avec la commodité de pouvoir ne rien croire de tout ce que je vous ai dit. » Le jeu entre sérieux et doute culmine avec la possibilité que tout ce savoir ne soit qu'un conte, brouillant les frontières du réel. Cette approche se renforce par des digressions littéraires, notamment la référence fantaisiste au Roland furieux de l'Arioste : cela permet d'équilibrer l'aridité des considérations scientifiques du deuxième soir, et de garder l'attention du lecteur
III. Science et poésie : être cartésien pour « envisager des chimères »
La science est source de plaisir en tant que telle
Il ne faudrait pas penser cependant que Fontenelle cherche à dissimuler l'aridité de la science : au contraire, il montre qu'elle est source de plaisir en elle-même, notamment parce qu'elle s'apparente à un jeu intellectuel. C'est ce que souligne la marquise lorsqu'elle prononce en riant : « Pourquoi non ? », expression que le narrateur reprend régulièrement : « ce pourquoi non ? a une vertu qui peuplera tout. » La science devient alors un terrain d'expériences de pensée et de défamiliarisation, nous invitant à voir le monde autrement. Ce jeu du « pourquoi non ? » évoque les divertissements de salon prisés au xviie siècle, tandis que la défamiliarisation atteint son apogée au troisième soir. Le narrateur y décrit le fonctionnement d'un peuple dont les comportements paraissent invraisemblables ; la marquise, sceptique, découvre avec stupéfaction que ce peuple mystérieux n'est autre que les abeilles, preuve du pouvoir transformateur du regard scientifique.
La science pour « rendre le monde habitable »
La science transforme ainsi un phénomène ordinaire en événement merveilleux. Contrairement à l'idée selon laquelle seul le mystère est poétique, Fontenelle montre que la compréhension des lois de l'univers peut elle-même émerveiller. Ainsi, le narrateur possède une âme poétique, et sa poésie découle précisément de sa rigueur intellectuelle. La science stimule l'imagination et permet paradoxalement d'affirmer que l'on peut « […] assez bien soutenir une opinion chimérique », comme un voyage sur la Lune. Elle rend les phénomènes physiques poétiques, par exemple lorsque le narrateur décrit le système solaire comme « harmonieux », évoquant la musique des sphères, chère à Platon. Pour Fontenelle, démystifier cette conception ne lui retire pas sa beauté, au contraire. La science possède aussi un aspect enchanteur, car elle étend nos perceptions et notre imagination, grâce au microscope et à la lunette astronomique notamment. Enfin, elle rend le monde plus habitable en apaisant les angoisses : la marquise, saisie de vertige face à l'infini, apprend à voir sa beauté plutôt qu'à en redouter l'immensité.
© 2000-2026, Miscellane