Montesquieu, Lettres persanes : le regard éloigné

C'est en Hollande que les Lettres persanes paraissent pour la première fois en 1721. Le succès ne se fait pas attendre et, même si l'ouvrage est publié anonymement, il permet rapidement à Montesquieu, alors magistrat, de devenir un écrivain reconnu. Si ce roman épistolaire a tant marqué les esprits, c'est qu'il parvient à utiliser le regard des Persans pour faire la satire de la société française. Derrière la légèreté, se cache aussi une réflexion profonde sur le pouvoir, la liberté ou la vertu.
I. Le cadre du roman
Un auteur dans l'ombre
• L'auteur affirme, dans l'introduction de l'ouvrage, préférer rester dans l'ombre. « C'est assez des défauts de l'ouvrage, ajoute–t–il, sans que je présente encore à la critique ceux de ma personne. »
• Certes, il s'agit pour Montesquieu de se protéger, mais cette mise en retrait a aussi pour but de renforcer la vraisemblance de la fiction. Pour cela, il va jusqu'à abandonner son statut d'auteur : il ne ferait ici « que l'office du traducteur ». Il soutient que ces lettres sont réelles : « Les Persans qui écrivent ici étaient logés avec moi ; nous passions notre vie ensemble. » Les lecteurs ne sont pas dupes car ce dispositif romanesque n'a rien d'étonnant au xviie siècle.
Des Persans en pleine lumière
• Le talent de Montesquieu lui permet d'offrir à chacun de ses personnages une histoire et une voix bien particulières. De l'aveu même d'Usbek, « Rica jouit d'une santé parfaite : la force de sa constitution, sa jeunesse et sa gaieté naturelle le mettent au–dessus de toutes les épreuves » (lettre XXVII). À l'inverse, Usbek se présente comme un personnage en proie « à des réflexions qui deviennent tous les jours plus tristes ». Il est en effet contraint d'effectuer ce long voyage qui ne l'enchante guère.
• Montesquieu utilise différents artifices pour rendre cette histoire vraisemblable. Les indices d'énonciation jouent par exemple un rôle important. La première lettre est ainsi écrite « le 15 de la lune de Saphar 1711 ». L'auteur fait en partie référence au calendrier utilisé par les Persans et il séduit le lecteur français grâce à une forme d'exotisme. L'année permet tout de même d'avoir quelques points de repère plus clairs, d'autant que le roman évoque des événements historiques comme la mort de Louis XIV dans la lettre XCII, ou encore le système de Law dans la lettre CXXXVIII.
Un regard perçant
Une satire plaisante
• Soigneusement caché sous le masque de ces personnages persans, l'auteur peut donc, à son aise, s'attaquer à la société de son temps. Dans de nombreuses lettres, les Persans font part de leur étonnement. « Voilà des bizarreries […] qu'on ne voit point dans notre Perse », conclut par exemple Rica à la fin de la lettre LXXIII consacrée à l'Académie française. Les personnages ont souvent l'impression d'assister à « un grand spectacle », pour reprendre la formule utilisée par Usbek dans la lettre XXIII. Le roman propose ainsi un renversement : ce sont les Européens qui sont considérés comme des « barbares » par les personnages qui vivent en Perse, comme l'écrit Zachi dans la lettre III.
• Le terrain est donc propice à la satire. L'étonnement des Persans permet à l'auteur de s'attaquer à différentes cibles, en les tournant en ridicule. Le romancier ne s'intéresse alors pas à des individus bien précis mais à des catégories. C'est ce qui le conduit à se livrer à de nombreuses généralisations, comme dans la lettre LXVI : « La fureur de la plupart des Français, c'est d'avoir de l'esprit ; et la fureur de ceux qui veulent avoir de l'esprit, c'est de faire des livres. » Le voyage des Persans est l'occasion d'évoquer aussi bien le fonctionnement de la justice (lettre LXVIII) que le jeu (lettre LVI) ou encore le théâtre (lettre XXVIII).
Des critiques acérées
• La légèreté de certaines lettres n'exclut toutefois pas la réflexion, et Montesquieu montre que le roman, encore méprisé à cette époque, peut s'attaquer à des matières aussi sérieuses que la politique ou la religion.
Dans la lettre XXIV, Rica présente ainsi Louis XIV comme « un grand magicien » qui « exerce son empire sur l'esprit même de ses sujets ». Usbek se livre par ailleurs à des réflexions plus théoriques sur les types de gouvernement.
• La religion est également au centre de bien des lettres. Montesquieu utilise ses personnages pour souligner les contradictions et l'hypocrisie de ceux qui défendent avec vigueur certains principes tout en manquant eux–mêmes de morale. Ce n'est pas à la religion que s'en prend Montesquieu, mais à ceux qui l'utilisent à leur profit ou qui oublient qu'elle doit avant tout unir les hommes. L'histoire des Troglodytes montre en effet que religion et politique se rejoignent dès lors qu'il est question de défendre un modèle de société basé sur la justice et la morale.
III. Entre lucidité et aveuglement
Un personnage éclairé
• Usbek semble le personnage idéal pour défendre des principes chers aux Lumières. Il fait ainsi figure de sage pour d'autres Persans qui l'interrogent et s'en remettent à son opinion. C'est ce que démontre notamment la lettre X écrite par « Mirza à son ami Usbek », où Mirza l'interroge sur la vertu et la justice. Dans un souci didactique, Usbek développe alors l'histoire des Troglodytes car « il y a certaines vérités qu'il ne suffit pas de persuader, mais qu'il faut encore faire sentir ».
• Pour ne pas nuire à la vraisemblance de son récit, Montesquieu veille à ce que son personnage reste fidèle à sa religion. C'est ainsi que, dans la lettre XVII, Usbek fait part au « Mollak Méhémet–Ali » de ses doutes et s'en remet à lui. Ces interrogations, auxquelles le « mollak » répond avec sévérité, sont précieuses pour Montesquieu. Même si elles paraissent parfois timides, elles illustrent le travail de la raison et de l'esprit critique.
Un despote
• Le tour de force de Montesquieu, c'est pourtant d'avoir réussi à imaginer un personnage à la fois lucide et aveuglé. Le regard qu'Usbek pose sur le monde est ainsi marqué par la jalousie et le despotisme. Son sérail n'est pas fait pour la liberté, comme le rappelle Usbek à Ibben dans la lettre XXXIV. Au contraire, « tout s'y ressent de la subordination et du devoir ». Éloigné de ses nombreuses épouses, Usbek est d'ailleurs dévoré par une « violente jalousie », comme il l'avoue à Zachi dans la lettre XX.
Montesquieu tire profit des particularités du roman épistolaire pour enrichir son intrigue : des personnages mentent et certaines lettres n'atteignent pas leur destinataire. Alors qu'il avait écrit au grand Eunuque pour lui ordonner de semer « la crainte et la terreur » dans le sérail, Usbek découvre par exemple que ce dernier est mort et que son remplaçant n'a pas daigné ouvrir cette lettre. Sa réplique n'en est que plus violente. Il écrit ainsi à Solim dans la lettre CLIII : « Je te mets le fer à la main. […] extermine les coupables, et fais trembler ceux qui se proposaient de le devenir ».
• Usbek, qui prônait la douceur et la justice, agit donc comme un despote. Montesquieu démontre toutefois que cette attitude est vouée à l'échec. Loin de s'apaiser, le sérail sombre dans une forme de chaos. Et c'est finalement celle qui semblait au–dessus de tout soupçon qui s'élève contre Usbek avant de mourir. « Oui, je t'ai trompé », affirme ainsi Roxane avant d'ajouter : « j'ai pu vivre dans la servitude ; mais j'ai toujours été libre ». C'est finalement ce cri de révolte qui a le dernier mot puisque les Lettres persanes s'achèvent sur cette lettre.