Jean Racine, Phèdre : passion et tragédie

« Voici encore une tragédie dont le sujet est pris d'Euripide », annonce Racine au début de la préface de Phèdre, une tragédie de 1677 dont le premier titre était Phèdre et Hippolyte. Le dramaturge ajoute que, dans cette pièce, « les passions [ne] sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont causes ». La tragédie offre bien en apparence un espace privilégié pour les passions. Étymologiquement, la passion est une souffrance que l'on subit, et les personnages tragiques doivent affronter de nombreuses épreuves, dont ils ressortent le plus souvent vaincus. Phèdre, qui aime son beau-fils Hippolyte, entraîne tous les personnages dans sa chute. La passion joue ainsi l'un des premiers rôles dans la pièce de Racine. Mais ce dernier ne se contente pas de représenter les pièges de la passion : il s'interroge aussi, à l'intérieur même de sa tragédie, sur les moyens qui permettent de traduire l'intensité de cette passion dévorante.
I. Le moteur de l'action
La passion au premier plan
• La tragédie de Racine commence par un dialogue entre Hippolyte et son gouverneur Théramène. Dans cette scène d'exposition, Racine choisit de mettre au premier plan le personnage qui semble le moins menacé par la passion amoureuse. Le fils que Thésée a eu avec Antiope passe ainsi pour « l'implacable ennemi des amoureuses lois ». Il se distingue sur ce point de son père, dont la liste des conquêtes est proposée dans cette scène. Or, Hippolyte doit bien se résoudre à ce constat : il voit lui aussi « dans un fol amour sa jeunesse embarquée », puisqu'il n'est pas insensible aux qualités de « la charmante Aricie », comme le soupçonne Théramène. Le gouverneur d'Hippolyte ne s'y trompe pas : « Il n'en faut point douter, vous aimez, vous brûlez ». Le verbe « brûler » est associé au verbe « aimer », signe que même le personnage le plus hostile à l'amour peut finalement s'embraser.
• C'est bien cette passion brûlante qui va être au centre de l'intrigue de la pièce. Même les questions politiques semblent s'effacer devant les pouvoirs de l'amour. Hippolyte laisse le trône à Aricie et lui annonce : « L'Attique est votre bien. Je pars, et vais, pour vous, / Réunir tous les vœux partagés entre nous. » Phèdre est également prête à offrir le pouvoir à Hippolyte : « Cédons-lui ce pouvoir que je ne puis garder. / Il instruira mon fils dans l'art de commander ; / Peut-être il voudra bien lui tenir lieu de père ». La passion est donc bien le moteur de cette machine infernale qu'est la tragédie.
Une passion fatale
• La passion est souvent, dans cette pièce de Racine, associée à la notion de fatalité. Aussi Phèdre se plaint-elle d'un sort qui semble la condamner à aimer malgré sa volonté et à supporter ce « feu fatal », pour reprendre les termes qu'elle utilise devant Hippolyte. Comme tous les héros tragiques, Phèdre mène donc un combat perdu d'avance. C'est ainsi qu'elle confie, dans la scène 3 de l'acte I, ses efforts et son impuissance :
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables ! 
Par des vœux assidus je crus les détourner :
Je lui bâtis un temple, et pris soin de l'orner ;
De victimes moi-même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée :
D'un incurable amour remèdes impuissants !
En vain sur les autels ma main brûlait l'encens ! 

Cette fatalité semble excuser les personnages, comme le souligne d'ailleurs Œnone dans la scène 6 de l'acte IV :
Vous aimez ; on ne peut vaincre sa destinée :
Par un charme fatal vous fûtes entraînée.

• Pour autant, comme dans toute tragédie, le personnage est aussi responsable de son sort. Les émotions des personnages nourrissent ainsi le feu qui les consume. Phèdre, qui choisit d'ailleurs de suivre les conseils de sa nourrice, n'est pas seulement le jouet de la fatalité : elle est aussi gouvernée par une « jalouse rage » lorsqu'elle apprend qu'elle a une rivale. Aricie avoue aussi que c'est par fierté qu'elle aime Hippolyte car elle veut que cet homme qui se refuse à toutes les femmes cède pour elle à la passion amoureuse.
II. Les pièges de la passion
Raison et passion
• Dans sa préface, Racine explique avoir voulu donner à Hippolyte « quelque faiblesse qui le rendrait un peu coupable envers son père, sans pourtant lui rien ôter de cette grandeur d'âme ». Il précise ensuite : « J'appelle faiblesse la passion qu'il ressent malgré lui pour Aricie, qui est la fille et la sœur des ennemis mortels de son père. » Racine présente donc la passion comme une « faiblesse » qui piège les personnages, une sorte de maladie aux symptômes violents.
• Cette passion brûlante vient s'opposer à la sage raison. Phèdre ne constate-t-elle pas elle-même qu'elle voit sa « raison égarée » ? Elle évoque également « le fol amour qui trouble [sa] raison ». Même Hippolyte voit sa raison battre en retraite face à la force des passions qui le submergent, comme il le note face à Aricie dans la scène 2 de l'acte II :
Je me suis engagé trop avant.
Je vois que la raison cède à la violence :
Puisque j'ai commencé de rompre le silence,
Madame, il faut poursuivre ; il faut vous informer
D'un secret que mon cœur ne peut plus renfermer.

Les personnages semblent perdre le statut de sujet et subir des passions qui s'emparent d'eux. On comprend dès lors pourquoi Phèdre ne s'imagine pas régner, elle qui peut à peine se gouverner elle-même :
Moi, régner ! Moi, ranger un État sous ma loi
Quand ma faible raison ne règne plus sur moi !
Lorsque j'ai de mes sens abandonné l'empire ! 

Racine peint ainsi le désordre des cœurs, et, fidèle à l'esthétique classique, il cherche « autant à instruire [les] spectateurs qu'à les divertir ».
Passion et souffrance
• Racine montre aussi comment la flamme de la passion amoureuse peut se révéler destructrice. La passion est alors source de souffrance. « Un soin bien différent me trouble et me dévore », s'écrie ainsi Phèdre durant la scène 5 de l'acte II. La fin de la pièce s'achève sur l'empoisonnement de Phèdre, et Racine choisit de représenter cette mort au lieu de la raconter. Le spectateur peut alors assister aux derniers soupirs du personnage, qui dit en mourant :
J'ai pris, j'ai fait couler dans mes brûlantes veines
Un poison que Médée apporta dans Athènes.
Déjà jusqu'à mon cœur le venin parvenu
Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu.

• Seulement, ce poison coule en réalité depuis longtemps dans les veines de Phèdre. Hippolyte nous le rappelle lorsqu'il se demande, durant la scène 6 de l'acte III : « Quel funeste poison / L'amour a répandu sur toute sa maison ! » La passion amoureuse provoque la perte des personnages de génération en génération. Phèdre n'est ainsi qu'une longue suite de séparations. Le titre originel de la pièce rassemble certes Phèdre et Hippolyte mais la conjonction de coordination oppose plus qu'elle ne réunit : rien ne pourra rassembler ces personnages qui finiront par mourir.
III. Dire l'indicible
« Dire ou ne pas dire ? »
• S'il y a bien, dans cette tragédie, une réflexion sur « la vertu » et « le vice », pour reprendre les mots de Racine dans sa préface, la pièce n'est pas pour autant une simple leçon de morale. La tragédie s'élève au-dessus des portraits simplistes et des conclusions hâtives. Il s'agit bien pour Racine de représenter des personnages complexes, « propres à exciter la compassion et la terreur », comme il le précise en faisant référence à Aristote. Phèdre a ainsi parfaitement conscience de l'immoralité de sa passion. Comme elle tient elle-même à le proclamer, elle n'est pas « de ces femmes hardies / Qui goûtant dans le crime une tranquille paix / Ont su se faire un front qui ne rougit jamais ».
• C'est précisément ce qui rend les trois scènes d'aveu aussi poignantes. Le personnage est parcouru par deux forces opposées : une partie d'elle brûle d'avouer des sentiments trop puissants pour être retenus, l'autre lui intime de masquer des émotions que tout condamne. En somme, Phèdre doit tout à la fois parler et se taire. Même si la pièce n'est pas dépourvue d'action, l'essentiel réside dans les mots et dire le mal suffit pour le faire. C'est ce qu'analyse Roland Barthes dans les pages de Sur Racine qui sont consacrées à Phèdre : « Dire ou ne pas dire ? Telle est la question. C'est ici l'être même de la parole qui est porté sur le théâtre : la plus profonde des tragédies raciniennes est aussi la plus formelle ; car l'enjeu tragique est ici beaucoup moins le sens de la parole que son apparition, beaucoup moins l'amour de Phèdre que son aveu. » La lutte tragique se mène donc aussi sur le terrain du langage.
L'écriture de la passion
• Mais comment, dès lors, traduire ce qui excède les cadres de la raison et de la morale ? Comment dire ce qui ne doit pas et ne peut pas être dit ? Il faut tout l'art de Racine pour réaliser ce tour de force. Le dramaturge excelle ainsi à peindre ce qu'il entend condamner. Il veille à ne pas offenser le spectateur mais ses vers ne sont pas, pour autant, prisonniers d'un corset qui en atténuerait la force ou la beauté.
• Si Racine brille souvent par son sens de l'équilibre et de la mesure, ses alexandrins peuvent aussi se disloquer quand les personnages se heurtent à l'indicible. Les vers deviennent alors aussi bouillonnants que les personnages. C'est le cas lorsque Phèdre entend le nom d'Hippolyte dans la bouche d'Œnone dans la scène 3 de l'acte II. Le rythme est alors heurté, comme lorsque Phèdre confie : « Tu vas ouïr le comble des horreurs… / J'aime… À ce nom fatal, je tremble, je frissonne. / J'aime… ». Cet exemple montre aussi que Racine utilise souvent des figures d'amplification, comme l'hyperbole ou la gradation, pour peindre l'intensité des sentiments ressentis par ses personnages. De même, au début de la scène 4 de l'acte III, Phèdre brise l'alexandrin en coupant la parole à Thésée.
• C'est aussi en poète qu'agit Racine, d'autant que les pièces sont alors présentées comme des « poèmes dramatiques ». Il tire par conséquent profit des rythmes et des sonorités. Il joue par exemple avec les allitérations, comme lorsque Phèdre dit : « la fureur de mes feux, l'horreur de mes remords ». La pièce contient en outre un célèbre exemple d'assonance : « tout m'afflige et me nuit, et conspire à me nuire ».
• Reste que, si la pièce peut se lire avec plaisir, c'est aussi sur scène que ces vers prennent toute leur valeur. Dès 1677, l'interprétation de Phèdre par Mlle de Champmeslé a ainsi marqué les esprits et bien d'autres comédiennes ont depuis brillé grâce à ce rôle.
Quand la pièce de Racine a-t-elle été jouée pour la première fois ?
Cochez la bonne réponse.
en 1542
en 1677
en 1833
De qui Phèdre est-elle amoureuse ?
Cochez la bonne réponse.
de son cousin
de son oncle
de son beau-fils
Laquelle de ces règles interdit de représenter des scènes violentes ?
Cochez la bonne réponse.
la règle de la bienséance
la règle des trois unités