Stendhal, Le Rouge et le Noir

Stendhal pensait écrire pour les happy few et la postérité. Le succès posthume rencontré par Le Rouge et le Noir lui donne raison. Publié en 1830, le roman suit le parcours de Julien Sorel, dont les valeurs vont favoriser l'ascension… puis la chute. L'écrivain en profite pour peindre une époque, questionner le traditionnel roman d'apprentissage, et croquer les passions qui nous animent voire nous déchirent.
Le Rouge et le Noir est le récit d'une époque comme le rappellent le sous-titre du roman et le titre du chapitre XXII, « Façons d'agir en 1830 ». L'auteur revendique la vraisemblance et l'ancrage dans la réalité historique et sociologique. En s'intéressant à « l'atmosphère empestée des petits intérêts d'argent », il pointe l'importance des apparences dans notre société, où tout semble tourner autour du paraître… même si Mathilde de la Mole et Mme de Rénal osent privilégier l'amour à l'intérêt.
Le Rouge et le Noir est aussi un roman d'apprentissage. On y voit Julien Sorel passer de la gaucherie pataude à la rouerie nécessaire pour « réussir ». Toutefois, Stendhal pimente son récit d'apprentissage grâce à trois originalités. Un, il substitue une logique de cycle à l'habituel trajet linéaire du héros (Julien abandonne Mathilde pour revenir à Mme de Rénal, par exemple). Deux, son personnage « apprend », certes, donc évolue, mais reste constant dans sa caractéristique principale : l'ambition. Et trois, Stendhal fait circuler l'Histoire dans son histoire, au sens où certains personnages, comme Mathilde, rejouent des scènes historiques connues.
Récit d'une époque et d'un apprentissage, Le Rouge et le Noir est enfin une peinture des passions. Les sentiments sont exacerbés — Julien est ainsi « inondé de bonheur », « ivre du sentiment de puissance », voire « exalté » au point de devenir « un dieu ». Portée par ces hyperboles, la passion renoue avec son étymologie qui la lie au pathos, c'est-à-dire à la souffrance. Amour et malheur sont réunis et nous secouent, ce dont témoignent un temps saccadé (longues scènes et ellipses se côtoient) et des émotions contrastées (pathétique et comique cohabitent). Ainsi, les commentaires du narrateur et les réflexions des personnages sertissent les puissants mouvements de la vie dans le style audacieux et intemporel de Stendhal.