Corpus : Hugo, Cros, Roy (sujet national, juin 2018, séries technologiques)

Énoncé

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Corpus : Victor Hugo, Charles Cros, Claude Roy
Texte 1
«  Elle fait au milieu du jour son petit somme ;
Car l'enfant a besoin du rêve plus que l'homme,
Cette terre est si laide alors qu'on vient du ciel !
L'enfant cherche à revoir Chérubin, Ariel,
Ses camarades, Puck, Titania(1), les fées,
Et ses mains quand il dort sont par Dieu réchauffées.
Oh ! comme nous serions surpris si nous voyions,
Au fond de ce sommeil sacré, plein de rayons,
Ces paradis ouverts dans l'ombre, et ces passages
D'étoiles qui font signe aux enfants d'être sages,
Ces apparitions, ces éblouissements !
Donc, à l'heure où les feux du soleil sont calmants,
Quand toute la nature écoute et se recueille,
Vers midi, quand les nids se taisent, quand la feuille
La plus tremblante oublie un instant de frémir,
Jeanne(2) a cette habitude aimable de dormir ;
Et la mère un moment respire et se repose,
Car on se lasse, même à servir une rose.
Ses beaux petits pieds nus dont le pas est peu sûr
Dorment ; et son berceau, qu'entoure un vague azur
Ainsi qu'une auréole entoure une immortelle,
Semble un nuage fait avec de la dentelle ;
On croit, en la voyant dans ce frais berceau-là,
Voir une lueur rose au fond d'un falbala(3) ;
On la contemple, on rit, on sent fuir la tristesse,
Et c'est un astre, ayant de plus la petitesse ;
L'ombre, amoureuse d'elle, a l'air de l'adorer ;
Le vent retient son souffle et n'ose respirer.
Soudain, dans l'humble et chaste alcôve(4) maternelle,
Versant tout le matin qu'elle a dans sa prunelle(5),
Elle ouvre la paupière, étend un bras charmant,
Agite un pied, puis l'autre, et, si divinement
Que des fronts dans l'azur se penchent pour l'entendre.
Elle gazouille… — Alors, de sa voix la plus tendre,
Couvant des yeux l'enfant que Dieu fait rayonner,
Cherchant le plus doux nom qu'elle puisse donner
À sa joie, à son ange en fleur, à sa chimère(6) :
— Te voilà réveillée, horreur ! lui dit sa mère.  »
Victor Hugo, « La Sieste », L'Art d'être grand-père (1871).

Texte 2
«  Tu dors en croyant que mes vers
Vont encombrer tout l'univers
De désastres et d'incendies ;
Elles sont si rares pourtant
Mes chansons au soleil couchant
Et mes lointaines mélodies.  »

«  Mais si je dérange parfois
La sérénité des cieux froids,
Si des sons d'acier ou de cuivre
Ou d'or, vibrent dans mes chansons,
Pardonne ces hautes façons,
C'est que je me hâte de vivre.  »

«  Et puis tu m'aimeras toujours.
Éternelles sont les amours
Dont ma mémoire est le repaire ;
Nos enfants seront de fiers gas(7)
Qui répareront les dégâts,
Que dans ta vie a faits leur père.  »

«  Ils dorment sans rêver à rien,
Dans le nuage aérien
Des cheveux sur leurs fines têtes ;
Et toi, près d'eux, tu dors aussi,
Ayant oublié le souci
De tout travail, de toutes dettes.  »

«  Moi je veille et je fais ces vers
Qui laisseront tout l'univers
Sans désastre et sans incendie ;
Et demain, au soleil montant
Tu souriras en écoutant
Cette tranquille mélodie.  »
Charles Cros, « À ma femme endormie », Le Collier de griffes, (posthume ; 1908).

Texte 3
«  Toi ma dormeuse mon ombreuse ma rêveuse
ma gisante aux pieds nus sur le sable mouillé
toi ma songeuse mon heureuse ma nageuse
ma lointaine aux yeux clos mon sommeillant œillet  »

«  distraite comme nuage et fraîche comme pluie
trompeuse comme l'eau légère comme vent
toi ma berceuse mon souci mon jour ma nuit
toi que j'attends toi qui te perds et me surprends  »

«  la vague en chuchotant glisse dans ton sommeil
te flaire et vient lécher tes jambes étonnées
ton corps abandonné respire le soleil
couleur de tes cheveux ruisselants et dénoués  »

«  Mon oublieuse ma paresseuse ma dormeuse
toi qui me trompes avec le vent avec la mer
avec le sable et le matin ma capricieuse
ma brûlante aux bras frais mon étoile légère  »

«  je t'attends je t'attends je guette ton retour
et le premier regard où je vois émerger
Eurydice(8) aux pieds nus à la clarté du jour
dans cette enfant qui dort sur la plage allongée.  »
Claude Roy, « Dormante », Clair comme le jour (1943).

I. Question
Quels sont les différents types de liens qui unissent le poète et la personne endormie ?
Que déclenche chez le poète la vision de l'être endormi ?
Comprendre le sujet
La première question vous invite à analyser les relations unissant le « je » poétique à celui ou celle qui dort près de lui. Pensez à bien étudier « différents types de liens » : le pluriel a ici son importance.
La seconde question vous demande d'adopter un angle bien précis. Il s'agit moins de s'intéresser à « l'être endormi » qu'aux sentiments ou aux réflexions qui animent celui qui contemple ce spectacle. À nouveau, ne vous limitez pas à une seule impression : tentez de montrer que l'évocation du sommeil et du rêve est une expérience poétique particulièrement riche.
Mobiliser ses connaissances
Le registre lyrique est souvent utilisé en poésie. Il permet d'exprimer de manière harmonieuse et musicale des émotions personnelles. Il s'agit, pour l'auteur, de partager son trouble et de toucher le lecteur. Les sentiments jouent alors un rôle important, tout comme les marques de la première personne. C'est le cas dans « Tristesse », un poème écrit par Alfred de Musset :
« J'ai perdu ma force et ma vie,
Et mes amis et ma gaieté ;
J'ai perdu jusqu'à la fierté
Qui faisait croire à mon génie.
[…] Le seul bien qui me reste au monde
Est d'avoir quelquefois pleuré. »
Le mythe d'Orphée est souvent associé au lyrisme. Orphée utilise en effet les pouvoirs de son chant et de sa lyre pour ramener sa femme Eurydice des Enfers. Dans le dernier quatrain de son poème, Claude Roy fait référence à ce mythe : la femme qu'il observe et célèbre est représentée sous les traits d'Eurydice, si bien que le poète devient l'égal d'Orphée.
Bien des poètes ont évoqué Orphée dans leurs vers, comme Joachim Du Bellay, Paul Valéry ou encore Gérard de Nerval dans un poème intitulé « El Desdichado » :
« Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée. »
Organiser ses idées
Il est important de ne pas séparer les textes du corpus. Afin de proposer une véritable comparaison, construisez pour chaque réponse un plan permettant de souligner ce qui peut rapprocher ou éloigner ces textes.
Vous pouvez tout d'abord chercher au moins deux liens différents qui unissent le poète à la personne endormie. Développez chaque lien dans un paragraphe en veillant à bien vous appuyer sur les textes du corpus. Pour traiter la seconde partie du sujet, vous pouvez par exemple vous intéresser d'abord aux émotions déclenchées par ce spectacle avant de montrer que le sommeil crée une forme d'évasion.
Séparez clairement les deux réponses. Veillez également à faire preuve de précision et de concision.
II. Travaux d'écriture
Commentaire de texte
Vous ferez le commentaire du texte 1, « La Sieste » de Victor Hugo, en vous aidant du parcours de lecture suivant :
1.  Vous montrerez que l'enfant et son sommeil sont idéalisés.
2.  Vous analyserez les émotions que suscite le spectacle de l'enfant endormie.
Comprendre le texte
Le titre de ce poème de Victor Hugo annonce clairement le sujet du texte. Comme le précise explicitement le vers 16, nous assistons ici à la sieste de Jeanne, la petite-fille du poète. Pour bien analyser ce texte, réfléchissez aux raisons qui ont poussé Hugo à s'intéresser à ce « sommeil sacré ».
Ce poème suit une progression claire, sur laquelle vous pouvez vous appuyer pour comprendre les grandes étapes du texte. Hugo commence par s'attarder sur ce « petit somme », avant d'évoquer la présence de la mère. Il décrit ensuite longuement l'enfant tout en prenant soin, dans un dernier temps, d'évoquer le réveil.
Mobiliser ses connaissances
Victor Hugo a marqué le xixe siècle par sa longévité, son talent et ses multiples engagements. Tour à tour poète, dramaturge, romancier ou pamphlétaire, il a laissé à sa mort en 1885 une œuvre d'une richesse rarement égalée. Mais il a également joué un rôle politique majeur en étant maire, député ou encore sénateur, mais aussi en dénonçant le Second Empire de Napoléon III. On comprend dès lors pourquoi plus d'un million de personnes ont tenu, le jour de son enterrement, à rendre hommage à cet homme qui affirmait dans son testament : « Je donne cinquante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard. »
Si Victor Hugo a eu une longue carrière littéraire et politique, il a toujours accordé une grande importance à sa famille, comme le confirme ce poème. Le regard que le poète pose ici sur sa petite-fille Jeanne est plein de tendresse, et l'enfant semble être une source de joie infinie. Hugo a toutefois, des années plus tôt, écrit des vers plus sombres pour évoquer la tragique disparition de sa fille Léopoldine.
L'enjambement est un procédé qui brise l'unité syntaxique du vers. En effet, le poète oblige le lecteur à passer d'un vers à l'autre pour comprendre pleinement le sens d'une phrase. Ce procédé permet de mettre des termes importants en valeur, comme le prouvent les vers 19 et 20 : « Ses beaux petits pieds nus dont le pas est peu sûr,/ Dorment ». L'enjambement crée un rejet qui isole le verbe « dormir » et vient calmer le mouvement des pieds nus de l'enfant, comme pour représenter leur immobilité.
Organiser ses idées
Le sujet vous propose un parcours de lecture qui doit guider votre commentaire. Pensez d'une part à bien développer chaque axe de lecture. Cherchez plusieurs éléments qui indiquent que nous assistons bien à une scène idéalisée. Le poète parvient en effet à sublimer cet instant en l'élevant au-dessus d'une simple représentation de la réalité. De même, évoquez ensuite des émotions variées dans les différentes sous-parties de votre développement.
Veillez ensuite à bien lier ces deux grandes parties par une problématique claire, que vous énoncerez dès l'introduction. Votre commentaire suivra alors une véritable progression logique.
Au brouillon, répartissez les références au texte dans votre plan détaillé. Pensez à analyser des citations précises grâce à différents outils littéraires. Soyez sensible à la dimension poétique du texte en utilisant des procédés propres à ce genre littéraire.
Dissertation
La poésie vise-t-elle seulement à idéaliser le quotidien ?
Votre argumentation s'appuiera sur les textes du corpus, les textes étudiés en classe et vos lectures personnelles.
Comprendre le sujet
Ce sujet interroge les fonctions de la poésie, comme l'indique l'utilisation du verbe « viser ». Plus précisément, il s'agit d'étudier les liens entre la poésie et le « quotidien ». Cherchez ce que peut désigner ce terme pour pouvoir évoquer différentes représentations poétiques du quotidien.
D'autre part, il est nécessaire de bien analyser le verbe « idéaliser ». « Idéaliser » un sujet, c'est l'embellir pour en offrir une représentation positive. C'est aussi, bien souvent, s'éloigner d'un portrait fidèle de la réalité. Il s'agit donc de comprendre si les poètes subliment nécessairement le quotidien ou s'ils préfèrent au contraire en offrir un portrait plus réaliste.
Mobiliser ses connaissances
Francis Ponge a marqué les esprits avec la publication du Parti pris des choses en 1942. Dans ce recueil, Ponge s'attarde sur des « choses » que les poètes délaissent habituellement, comme « le cageot », « la radio » ou « le pain ». Il s'agit pour lui de pousser le lecteur à changer le regard qu'il porte sur le monde qui l'entoure en réhabilitant des sujets qui sont parfois injustement méprisés. Ponge confie ainsi dans un entretien accordé à France Culture en 1962 :
« Chaque chose est la perfection d'une certaine essence. Du moment qu'elle existe – je parle des choses naturelles et aussi des choses fabriquées – du moment qu'elle résiste à la désintégration et qu'elle tient, et bien elle représente une espèce de complexe de qualités éminentes. Et son ensemble, c'est un type, c'est un modèle, c'est un dieu. »
Le surréalisme est un mouvement artistique du xxe siècle. Les artistes surréalistes tentent de faire preuve de liberté dans leurs créations. André Breton, qui passe souvent pour le chef de file du surréalisme, définit ainsi ce mouvement : « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. »
Les poètes surréalistes ne cherchent donc pas à livrer des représentations fidèles du quotidien. Ils redessinent au contraire les contours du monde qui nous entoure pour mieux le réinventer. Leurs poèmes permettent aux lecteurs de découvrir de nouveaux mondes faits d'images étonnantes et de sensations singulières.
Organiser ses idées
Après avoir cherché au brouillon des arguments et des exemples, il vous faut trouver une progression logique pour construire votre développement. Le plan dialectique semble ici s'imposer. En effet, la présence de l'adverbe « seulement » invite à nuancer l'idée que la poésie aurait uniquement pour but d'idéaliser le quotidien.
Par conséquent, vous pouvez certes commencer par justifier cette thèse, mais n'hésitez pas, dans les parties suivantes, à montrer que les fonctions de la poésie sont variées. Les poètes représentent parfois le quotidien sans l'idéaliser, mais ils peuvent aussi délibérément s'en éloigner.
Écriture d'invention
La « dormeuse » de Claude Roy a fait un rêve lié aux sensations ressenties durant sa sieste. Elle retranscrit de manière poétique son rêve dans son journal intime.
Vous rédigerez ce texte en vers ou en prose. Il comprendra au minimum une quarantaine de lignes ou une vingtaine de vers.
Comprendre le sujet
Le sujet vous demande de vous appuyer sur le texte de Roy tout en changeant de point de vue. C'est cette fois la dormeuse qui va raconter elle-même ces instants si particuliers. Cette modification est importante : le texte sera en effet écrit à la première personne et nous vivrons cette fois le rêve de l'intérieur. Les sensations devront nécessairement être mises au premier plan.
Pensez à bien retranscrire « de manière poétique » ce rêve. Pour cela, vous pouvez privilégier les vers, imaginer des rimes et soigner le rythme de votre poème. Mais le sujet vous donne également le droit d'écrire un texte en prose. Veillez alors à bien donner une dimension poétique à votre réponse en utilisant des images étonnantes et en jouant également avec les rythmes et les sonorités.
Mobiliser ses connaissances
La comparaison et la métaphore sont des figures d'analogie. Elles permettent d'associer deux éléments qui semblaient a priori éloignés. La comparaison repose sur l'utilisation d'un mot liant explicitement les deux termes associés. La métaphore propose quant à elle un rapprochement plus immédiat. Les poètes ont souvent recours à ces deux procédés littéraires pour créer des images singulières. Baudelaire utilise par exemple une métaphore dans « L'ennemi », poème extrait des Fleurs du mal : « Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,/ Traversé çà et là par de brillants soleils ». Vous pouvez vous aussi tirer profit des comparaisons et des métaphores dans votre réponse pour renforcer l'aspect poétique de votre texte.
L'allitération et l'assonance jouent un rôle important dans de nombreux textes poétiques. L'allitération est un procédé littéraire qui repose sur la répétition d'un son consonantique. Lorsqu'une voyelle est répétée, on parle d'assonance. Dans les deux cas, il s'agit de jouer sur les sonorités pour donner une dimension musicale à un texte en vers ou en prose. En outre, ces procédés peuvent faire sens en associant des termes sémantiquement proches ou encore en traduisant par la sonorité répétée un aspect important du texte. Ainsi, Racine imite par exemple le sifflement des serpents grâce à une allitération dans Andromaque : « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? » Pour enrichir votre texte, pensez à votre tour à jouer avec les sonorités.
Organiser ses idées
Commencez par relire attentivement le texte écrit par Claude Roy. Identifiez certaines sensations pour nourrir votre propre évocation poétique du rêve. Tout en restant cohérent par rapport à ce poème, vous pouvez bien évidemment ajouter des éléments nouveaux pour enrichir cette retranscription.
Après avoir listé au brouillon les idées sur lesquelles vous allez vous appuyer, organisez-les soigneusement. Pensez en outre à soigner la qualité de l'expression. Utilisez des procédés littéraires variés pour bien écrire « de manière poétique ». Relisez-vous enfin attentivement pour traquer les fautes et mettre ainsi vos idées en valeur.
(1)Chérubin, Ariel, Puck, Titania sont des personnages surnaturels ou féériques issus de la littérature.
(2)Jeanne est la petite-fille de Victor Hugo.
(3)Falbala : bande de tissu plissée.
(4)Alcôve : renfoncement dans le mur d'une chambre, où l'on place un ou plusieurs lits.
(5)Prunelle : pupille de l'œil.
(6)Chimère : rêve.
(7)Gas : autre orthographe pour « gars ».
(8)Eurydice : personnage de la mythologie grecque, elle est l'épouse d'Orphée, grand poète et musicien. Elle est mordue par un serpent et meurt. Inconsolable, Orphée se met à chanter et les dieux lui accordent de descendre jusqu'aux Enfers pour la sauver, à la condition qu'il ne se retourne pas avant d'en être sorti. Mais Orphée se retourne pour voir si Eurydice est toujours derrière lui et il la perd à jamais.

Corrigé

Question
Parce qu'il permet d'accéder à un mystérieux univers onirique, le sommeil a fasciné bien des poètes. Ainsi, dans les textes qui composent ce corpus, Victor Hugo, Charles Cros et Claude Roy contemplent tous les trois une personne endormie. Mais quels liens unissent le poète et la personne qui s'abandonne au sommeil ? Loin d'être distant et froid, le poète est uni à cette dernière par un lien à la fois affectif et vital.
Dans chaque poème, la personne qui dort semble particulièrement importante. Le lien peut ainsi être familial. Victor Hugo contemple sa petite-fille Jeanne, comme nous le précise le vers 16. Tout nous rappelle que c'est bien une « enfant » qui dort près de sa mère tandis que cette dernière « un moment respire et se repose ». Charles Cros nous propose lui aussi un portrait de famille. Ses enfants « dorment sans rêver à rien » près de leur mère qui dort également. Dans ces deux poèmes, la représentation lyrique de la sphère familiale est à la fois apaisante et touchante. Le tableau poétique que nous propose Claude Roy semble différent dans la mesure où l'identité de la personne évoquée est plus mystérieuse. Reste que les liens affectifs semblent également forts, comme le prouve notamment la répétition des déterminants possessifs « ma » et « mon ». Le poète contemple et célèbre celle qui le trouble par son corps et la profondeur de son sommeil.
Plus encore, le lien unissant le « je » à celui qui dort paraît vital. Cette enfant aux « beaux petits pieds nus » ne fait pas seulement le bonheur de son grand-père. La petite-fille est radieuse et « l'enfant que Dieu fait rayonner » illumine celui qui la contemple. De même, dans le poème de Charles Cros, le sourire de la femme qui se réveille est associé « au soleil montant ». Enfin, dans les vers de Claude Roy, la référence à Eurydice indique bien l'importance, pour le poète, de celle qu'il dessine dans ses vers. Le « je » poétique semble avoir besoin de cette troublante inconnue dont il « guette [le] retour » comme Orphée attend qu'Eurydice revienne des Enfers. Le terme « gisante » évoque d'ailleurs implicitement la mort. Le verbe « attendre » est quant à lui répété au vers 17, signe de l'importance de la personne qui s'apprête à « émerger » dans « la clarté du jour ». À nouveau, le poème s'achève sur une note lumineuse, comme l'annonçait du reste la rime entre « sommeil » et « soleil » aux vers 9 et 11.
Il y a ainsi dans les trois textes du corpus une dimension affective qui donne aux êtres endormis une importance vitale. Les liens qui unissent le poète à la personne endormie sont donc particulièrement forts.
Si Victor Hugo, Charles Cros et Claude Roy représentent dans leurs poèmes des êtres endormis, ils s'attardent longuement sur les impressions du « je » qui contemple ce spectacle fascinant . Cette vision déclenche un trouble qui peut prendre différents visages, mais elle est aussi à l'origine d'une forme d'évasion.
Le poète est bel et bien troublé par cette vision d'une personne plongée dans le sommeil. Claude Roy montre à quel point il est touché par le corps de cette « dormeuse » qui est aussi « rêveuse » et « nageuse ». La description physique n'est pas dénuée de sensualité, signe que le poète n'est pas insensible aux charmes de ce « corps abandonné qui respire le soleil » ou de ces « cheveux ruisselants et dénoués ». Le trouble ressenti par Charles Cros est tout autre, mais il n'en est pas moins fort. La vision de la personne endormie fait naître une forme d'amour. Le poète se projette dans un futur heureux en imaginant le réveil de celle à qui sont destinés ces vers, mais aussi la vie que mèneront ses deux enfants « qui seront de fiers gars ». Il célèbre en outre la force des sentiments amoureux, qui semblent résister au temps qui passe : « Et puis tu m'aimeras toujours/ Éternelles sont les amours ». Victor Hugo se place pour sa part du côté de la tendresse en chantant dans ses vers « l'art d'être grand-père », pour reprendre le titre de l'œuvre dont est extrait ce poème.
Le sommeil semble aussi ouvrir les portes d'un nouveau monde. Il fait naître, dans l'esprit du poète, des visions qui permettent de s'évader. L'évocation de « la sieste » permet ainsi à Victor Hugo de s'échapper brièvement de « cette terre […] si laide » et de s'élever dans un univers différent grâce à ce « sommeil sacré ». L'adjectif « sacré » n'a rien d'usurpé car l'enfant retrouve dans les rêves un monde plus riche et plus pur qui le rapproche de son Créateur. Ses mains sont d'ailleurs « par Dieu réchauffées ». Par son intermédiaire, le poète peut à son tour contempler, même indirectement, « ces apparitions, ces éblouissements ». La diérèse vient ici souligner l'importance de ces mots. Même si cette élévation semble moins marquée dans le poème de Charles Cros, les enfants dorment « dans le nuage aérien », ce qui n'est pas sans rappeler le berceau de la petite Jeanne qui « semble un nuage ». Cette présence des nuages crée une impression de douceur et d'harmonie. Claude Roy dessine enfin sur le corps de sa « dormante » tout un monde qui semble vivre sous nos yeux, à l'image de l'animalisation du vers 10. Le « nuage », à nouveau, mais aussi la « pluie », « l'eau », « le vent », « le soleil », « la mer » ou encore « le sable » ne forment pas seulement un décor entourant cette « nageuse » : ils semblent faire corps avec cette « rêveuse ».
Le spectacle du sommeil déclenche par conséquent toute une série d'émotions et il entraîne une forme d'évasion. Ces poètes ne se contentent pas d'une simple description des êtres endormis : ils les célèbrent et les réinventent par leurs vers.
Travaux d'écriture : commentaire de texte
Introduction
Dans Les Contemplations, Victor Hugo évoque la tragique disparition de sa fille Léopoldine. Des années plus tard, il consacre à nouveau des poèmes à des membres de sa famille dans L'Art d'être grand-père. Seulement, la tonalité des vers est alors bien différente, et le regard que le poète pose sur les enfants de son fils Charles est plus léger. Ainsi, dans « La sieste », Hugo évoque par exemple le sommeil de sa petite-fille Jeanne. Mais comment transforme-t-il une simple sieste en un instant de grâce poétique ? Pour le comprendre, nous montrerons que le poète parvient à idéaliser cette sieste, avant de nous intéresser aux émotions que suscite ce spectacle.
I. Une sieste idéalisée
1. Un être angélique
L'enfant est ici présentée comme un être à la fois apaisé et lumineux. D'une part, les adjectifs qualificatifs sont particulièrement mélioratifs, comme l'indique notamment l'évocation des « beaux petits pieds nus » au vers 19. L'adjectif « petit » est par ailleurs répété tandis que le nom commun « petitesse » renforce la fragilité de l'enfant et la légèreté de sa présence. La métaphore du vers 18 présente en outre la petite Jeanne comme « une rose ». L'enfant est bien « un ange en fleur ». Ce qui entoure la petite-fille du poète est à l'image de cette description. Ainsi, l'enfant ne dort pas dans un simple berceau : ce dernier « semble un nuage fait avec de la dentelle ». Le nuage renforce la douceur de ce portrait par son caractère à la fois léger et immaculé. Il donne aussi le sentiment que l'enfant évolue au-dessus de nous, comme suspendue dans le ciel. D'autre part, Jeanne illumine ceux qui l'entourent. « C'est un astre » affirme le poète qui précise également que l'enfant semble diffuser une « lueur rose ». Même le réveil est marqué par une indéniable douceur. La petite-fille ne crie pas : « elle gazouille ».
2. Une dimension sacrée
Si Jeanne est aussi lumineuse, c'est parce que « Dieu fait rayonner » la petite fille. Ce n'est donc pas un hasard si Hugo nous présente ce « petit somme » comme un « sommeil sacré ». Le lexique utilisé nous ramène bien souvent vers la religion. Il est en effet question dans ce poème de « paradis ouverts dans l'ombre », d'une « auréole » ou encore d'un pied qui s'agite « si divinement ». On peut voir dans ces termes une simple forme d'excès qui indiquerait que ce grand-père voue un culte à cette petite-fille qui le charme tant. Mais il faut aussi mesurer l'importance de ces références qui idéalisent l'enfant. Cette dernière, qui est encore jeune et qui, selon Hugo, « vient du ciel », a ici accès à un monde différent du nôtre, comme si elle ne l'avait pas encore totalement quitté. Elle est également proche de bien étranges « camarades, Puck, Titania ». Ces créatures féeriques éloignent encore un peu plus l'enfant du monde qui nous entoure. La beauté de la petite-fille figée dans ce sommeil apaisé s'oppose alors à la laideur de la terre, comme le montre bien le troisième vers du poème.
3. Un instant d'harmonie
La sieste est marquée par une grande douceur. L'enfant est calme et immobile, comme l'indique l'enjambement des vers 19 et 20 : « Ses beaux petits pieds nus dont le pas est peu sûr,/ Dorment ». À mesure que la petite fille sort du sommeil, tout un monde semble autour d'elle en harmonie. « Toute la nature écoute et se recueille » et même « le vent retient son souffle et n'ose respirer ». La personnification renforce la douceur de la scène, tout en accentuant la dimension exceptionnelle de ce spectacle. De même, les « feux du soleil sont calmants » : l'antithèse indique que rien ne résiste à ce spectacle apaisant. Nous avons alors le sentiment que c'est la petite-fille qui redonne vie au monde. Un nouveau jour se lève lorsque Jeanne se réveille « versant tout le matin qu'elle a dans la prunelle ». L'enfant s'anime comme un personnage sortant doucement d'un tableau, et avec elle le monde renaît. Grâce à cet étonnant renversement, l'infiniment grand est ici contenu dans l'infiniment petit. Tout se passe comme si la présence de l'enfant était à la fois plaisante et vitale.
Dans la mesure où tout paraît mettre en valeur le sommeil et l'enfant, nous assistons bien à une forme d'idéalisation. Nous comprenons dès lors pourquoi ce spectacle est si touchant.
II. Un spectacle émouvant
1. Une contemplation lyrique
Le poète ne masque pas les émotions qui naissent à la vue de ce spectacle si étonnant, comme l'indique l'interjection « Oh ! » présente au tout début du vers 7. « On la contemple, on rit, on sent fuir la tristesse », nous rappelle par ailleurs le vers 26. La rime unissant « tristesse » et « petitesse » donne en outre le sentiment que la première ne peut rien contre la seconde qui la suit et la balaie. Nous sommes donc bien ici dans une veine lyrique, dans la mesure où nous découvrons des émotions personnelles issues d'une scène intime. Seulement, Victor Hugo n'a pas recours au « je » : il préfère utiliser, à de nombreuses reprises, le pronom indéfini « on ». Ce choix est habile car les contours de ce pronom sont vagues. Le « on » concerne bien évidemment la mère et le grand-père, mais aussi le lecteur. Nous sommes invités à contempler ce spectacle pour ressentir à notre tour les émotions du poète.
2. Un regard tendre
Le regard que pose le poète sur cette scène est plein de tendresse. Il est évident que le grand-père chérit celle qui l'illumine. Il en va de même pour la mère, qui accueille le réveil de l'enfant avec une grande douceur, « cherchant le plus doux nom qu'elle puisse donner/ À sa joie, à son ange en fleur, à sa chimère ». L'enfant fait donc naître de l'amour chez ceux qui assistent à ce spectacle. Pour autant, Hugo ne cache pas que la sieste est aussi, pour la mère, l'occasion de prendre un peu de repos. Enfin cette dernière « respire et se repose », ce qui nous permet d'imaginer que, lorsqu'elle ne dort pas, l'enfant n'est pas toujours aussi calme… De même, le dernier vers montre bien que cette trêve s'achève pour la mère quand Jeanne se réveille. Nul reproche pourtant de la part du poète dans ce constat presque amusé. Il semble au contraire que la réaction de la mère renforce la tendresse de cette scène. L'attitude de la belle-fille de Victor Hugo reste maternelle et rassurante, comme l'indique notamment l'utilisation du verbe « couver » au vers 35.
3. Une source poétique
L'émotion est par ailleurs source d'images poétiques. La jeune fille ne redonne pas seulement vie au monde, elle nourrit la parole du poète, si bien que nous avons le sentiment que Victor Hugo trempe sa plume dans l'univers onirique de l'enfant. Les métaphores créent ainsi des analogies étonnantes. Les couleurs qui semblent issues de la petite-fille nous offrent par exemple un beau tableau poétique. Nous ne trouvons que des nuances apaisantes dans ce que le poète dessine sous nos yeux par ses mots, et cette représentation est bien à l'image du sommeil de l'enfant. Nous découvrons ainsi « une lueur rose » et « un vague azur ». Il existe par conséquent un lien fort entre l'émotion ressentie par le poète et le rêve de l'enfant. Il faut ici se souvenir que, dans « Fonctions du poète », Victor Hugo affirme que le poète a « les pieds ici, les yeux ailleurs » et qu'il fait « flamboyer l'avenir ». Il peut donc lui aussi donner redonner vie aux éléments, illuminer le lecteur et embellir cette terre « si laide ».
Conclusion
Victor Hugo parvient en somme à sublimer cette sieste. D'une part, il idéalise constamment l'enfant et son sommeil, pour mieux nous montrer la valeur de ces instants privilégiés. D'autre part, il nous invite à assister à un spectacle émouvant, qui nous touche et nourrit sans cesse le poème. Si Jeanne est ici à l'honneur, Victor Hugo n'oublie pas dans ce singulier recueil d'évoquer son petit-fils Georges, à qui il s'adresse par exemple dans un autre poème : « Mon doux Georges, viens voir une ménagerie./ […] Sortons du bruit humain. Viens au jardin des plantes./ Penchons-nous, à travers l'ombre où nous étouffons/ Sur les douleurs d'en bas, vaguement appelantes,/ Et sur les pas confus des inconnus profonds. »
Travaux d'écriture : dissertation
Introduction
Si les poètes sont parfois représentés dans une tour d'ivoire, ils ne négligent pas pour autant le monde qui les entoure. Beaucoup s'attardent par exemple sur des instants du quotidien pour les transfigurer dans leurs œuvres. Ils ont alors pour but de sublimer le sujet qu'ils traitent. On peut toutefois se demander si la poésie vise nécessairement à idéaliser le quotidien. Pour répondre à cette question, nous verrons que les poètes cherchent effectivement à sublimer le quotidien, mais qu'ils peuvent aussi nous en offrir des représentations plus réalistes. Nous montrerons pour finir que certains poètes délaissent le quotidien pour permettre au lecteur de s'évader.
I. Sublimer le quotidien
1. Redécouvrir le monde qui nous entoure
La poésie peut nous faire redécouvrir les lieux du quotidien pour mieux les célébrer. Les poèmes romantiques nous proposent par exemple de véritables promenades. Ils ne cherchent pas à nous offrir des représentations réalistes, mais, bien plutôt, à faire de chaque description un spectacle sensible. C'est notamment le cas dans Les Méditations poétiques de Lamartine, comme le prouve le poème intitulé « L'automne » : « Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,/ je vous dois une larme aux bords de mon tombeau !/ L'air est si parfumé ! la lumière est si pure ! ». Il y a bien ici une forme d'idéalisation puisque le poète propose un paysage état d'âme singulièrement enrichi, comme métamorphosé par son regard. C'est aussi le travail sur les rythmes, les sonorités et les images qui permet de transfigurer un lieu. Ainsi, dans « Après trois ans », texte extrait des Poèmes saturniens, Verlaine parvient à sublimer un « petit jardin » et une « humble tonnelle » par la musicalité de cette évocation poétique : « Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,/ Je me suis promené dans le petit jardin/ Qu'éclairait doucement le soleil du matin,/ Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle. » La poésie nous invite ici à ouvrir les yeux pour mieux percevoir les charmes de ces lieux que nous traversons parfois sans les voir réellement.
2. Profiter de chaque jour
La poésie nous invite aussi à profiter du quotidien et des plaisirs simples de chaque journée. « Carpe diem », semblent alors nous dire les poètes. Ainsi, dans L'Art d'être grand-père, Victor Hugo montre combien cette simple expérience peut illuminer le quotidien. Il sublime ces instants en idéalisant le « petit somme » de sa petite-fille Jeanne qui devient un véritable « sommeil sacré ». Quelques années plus tard, Charles Cros savoure lui aussi la joie de contempler sa femme et ses fils endormis. Le poème se fait alors le reflet de ce bonheur. Dès le xvie siècle, Ronsard célèbre également les charmes de la vie. Il adresse par exemple ce conseil à ses lecteurs dans les Sonnets pour Hélène : « Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :/ Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie. » Dans le Second Livre des odes, il évoque également des plaisirs simples du quotidien : « Achète des abricots,/ des pompons, des artichauts, /des fraises, et de la crème :/ c'est en été ce que j'aime,/ quand sur le bord d'un ruisseau/ je les mange au bruit de l'eau,/ étendu sur le rivage,/ou dans un antre sauvage. »
En somme, la poésie parvient à nous offrir une vision plus riche du monde qui nous entoure. Seulement, tous les poètes ne cherchent pas nécessairement à idéaliser le quotidien.
II. Le refus de l'idéalisation
1. Une représentation fidèle
Les poètes choisissent parfois des sujets très prosaïques. Au xixe siècle, Jules Laforgue écrit par exemple un poème consacré à « La cigarette ». Des années plus tard, Francis Ponge nous offre à son tour un poème intitulé « La cigarette » dans Le Parti pris des choses. Dans tous les poèmes qui composent ce recueil, Ponge nous fait redécouvrir ces choses qui nous entourent et que nous négligeons souvent. Il s'attarde par exemple sur « le pain », « la radio » ou encore « le cageot ». Il entend bien rester fidèle à ces choses et les représenter avec attention et honnêteté, comme il le confie dans un entretien accordé à France Culture en 1962 : « J'essaie d'être le plus authentique, d'être honnête avec mon sentiment, d'être vrai : voilà exactement ce que je pense du cheval, du cageot, du pain. Ce que j'ai toujours pensé. Il s'agit d'être intransigeant avec ça. […] C'est assez difficile d'être honnête, c'est-à-dire de donner, aussi, les impressions rabaissantes, ou les expressions qui ne sont pas poétiques, qui peuvent paraître puériles ou plates. » Il évoque en effet le pain avec un mélange de précision et de poésie, comme lorsqu'il s'attarde sur « ce lâche et froid sous-sol que l'on nomme la mie », qui « a son tissu pareil à celui des éponges ».
2. Regards critiques
Le refus de l'idéalisation s'inscrit aussi dans une approche critique. Le poème vise alors moins à célébrer qu'à dénoncer. Dans « Melancholia », Hugo s'en prend par exemple au travail des enfants : « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?/ Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?/ Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?/ Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules/ Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement/ Dans la même prison le même mouvement. » Nous sommes ici loin de l'idéalisation de la sieste de la petite-fille du poète. Le texte ne nous élève pas : il nous fait brutalement redescendre sur terre. Dans une veine poétique différente, Baudelaire évoque aussi l'enfance et la misère dans « Le joujou du pauvre », un poème en prose extrait du Spleen de Paris. Le message est ici plus implicite, mais Baudelaire ne masque rien des conditions dans lesquelles vit certainement cet enfant « pâle, chétif, fuligineux », qui en est réduit à jouer avec un rat enfermé dans une boîte. Il nous rappelle aussi, à la fin de son poème, que cet enfant pauvre n'est en rien différent de l'enfant riche qui l'observe : « Et les deux enfants se riaient l'un à l'autre fraternellement, avec des dents d'une égale blancheur. »
Le quotidien n'est donc pas toujours idéalisé par les poètes. Certains le représentent plus fidèlement pour mieux le célébrer et ou le dénoncer. Mais d'autres peuvent aussi s'en éloigner.
III. Loin du quotidien
1. Évasions
Le poème se présente parfois comme une fenêtre ouverte sur le monde. Il peut ainsi nous proposer une « invitation au voyage », pour reprendre le titre d'un célèbre texte de Baudelaire. Le lecteur ne redécouvre plus un monde qu'il connaît déjà : il s'évade et fuit la banalité du quotidien. Il peut par exemple, dans Romances sans paroles de Verlaine, découvrir d'étonnants paysages belges et faire de surprenantes rencontres, comme dans « Charleroi » : « Dans l'herbe noire/ Les Kobolds vont. » Avec Léopold Sédar Senghor, nous découvrons New-York dans le recueil Éthiopiques : « New York ! D'abord j'ai été confondu par ta beauté,/ ces grandes filles d'or aux jambes longues./ Si timide d'abord devant tes yeux de métal bleu,/ ton sourire de givre/ Si timide ». La force de ce poème tient au choc de la découverte de cette ville dépaysante. Blaise Cendrars nous invite quant à lui à fuir vers des paysages russes en suivant avec lui le chemin du Transsibérien. Il écrit ainsi, dans la Prose du Transsibérien : « J'étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares/ et je n'avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours ». Il ajoute : « Je suis en route/ J'ai toujours été en route ». Ce mouvement nous éloigne de notre quotidien et nous voyageons grâce aux vers du poète.
2. Vers de nouveaux mondes poétiques
Grâce à certains recueils, nous avançons aussi sur des chemins imaginaires. Victor Hugo nous rappelle dans « Fonctions du poète » que « le poète est un rêveur sacré » : « Il rayonne ! il jette sa flamme/ Sur l'éternelle vérité ! » Rimbaud affirme à son tour, dans une lettre écrite à Paul Demeny en 1871, qu'« il faut être voyant, se faire voyant ». Il précise également que « le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Nous sommes loin d'une simple évocation du quotidien, qu'elle soit réaliste ou idéalisée. Le poète est un explorateur qui doit nous mener vers un nouveau monde. Fidèle à cet esprit, Rimbaud a écrit un recueil intitulé Illuminations. Son appel a aussi été entendu par les surréalistes qui ont rejeté toute représentation fidèle de la réalité. Le poème ne reflète pas le quotidien : il le redessine pour mieux le réinventer. Le rêve permet par exemple d'ouvrir une porte vers de nouveaux mondes poétiques. Robert Desnos en a bien conscience, lui qui a marqué les esprits par sa capacité à évoluer dans un état de rêve éveillé. Le rêve devient ici la source de la création poétique. Avec l'écriture automatique, les poètes surréalistes cherchent aussi à arpenter les chemins de l'inconscient pour mieux capter des images singulières. Tous ces poètes vont en somme « au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau », comme l'écrit Baudelaire dans un poème intitulé « Le voyage ».
Conclusion
On aurait donc tort d'assigner une fonction trop précise au poème. Le quotidien est certes parfois idéalisé mais il peut aussi être représenté plus fidèlement ou encore passer au second plan. Non seulement les textes peuvent avoir des visées différentes, mais c'est peut-être en définitive au lecteur qu'il revient de mener à bien cette quête du sens.
Travaux d'écriture : écriture d'invention
20 juillet
Quelle étrange après-midi ! Profitant de la fraîcheur de l'eau, lovée dans la mer, j'ai nagé sans me soucier du temps qui passait. C'est sur le sable que la fatigue m'a brutalement rattrapée. Il a suffi de quelques minutes pour que je sombre dans un sommeil profond.
Je n'ai pas pour habitude de me rappeler mes rêves. Ils fuient toujours trop vite. Ils sont toujours pressés de me quitter. Mais ce que m'a offert cette simple sieste était si fort que j'ai le sentiment d'habiter encore ce monde singulier, comme si une partie de moi était restée là-bas. C'est pourquoi je veux noter ici les traces de mon souvenir, pour que ces pages qui m'accompagnent gardent une trace de ce curieux voyage.
Ce qui m'étonne encore, c'est que le monde qui m'entourait était à la fois proche et lointain. J'étais là et j'étais ailleurs. J'étais immobile et j'étais en route.
Tandis que je gisais sur le sable, j'ai d'abord ressenti le besoin de me lever, comme malgré moi. Il fallait que je bouge. Je ne pouvais plus rester immobile. Mon corps est parti loin devant moi. Je le regardais s'éloigner, filer, courir, mais je n'étais pas inquiète : je savais que je le rejoindrais bientôt.
Plus tard, ayant repris possession de ce corps vagabond, j'ai commencé à faire d'immenses pas. Mes pieds nus creusaient le sable mouillé. Je pouvais sentir chaque grain caresser mes pieds. Je laissais derrière moi des traces de géante qui disparaissaient aussitôt, effacées par les timides vagues qui venaient m'enlacer. Elles s'attardaient autour de moi, ces vagues. Elles ne semblaient pas décidées à céder au reflux. Elles me chuchotaient des mots dont j'ignorais le sens. Je tendais l'oreille mais, lassée, elles finissaient toujours par repartir. Jamais ce bruit ne m'a quittée, jamais le ressac ne m'a abandonnée.
J'ai fini par les suivre, ces douces vagues, partant à mon tour à l'assaut de la mer. Mon corps était incroyablement léger. Je progressais par petits bonds. J'avançais en fendant l'eau comme on déchire une feuille, les bras et les jambes tendus. J'étais rêveuse, j'étais nageuse, j'étais danseuse. Mes longs cheveux couleur de sable s'enroulaient tout autour de moi.
Quand je sortais la tête de l'eau, je voyais au loin défiler des paysages. Des villes d'acier. Des déserts lumineux. Des forêts denses et humides.
J'avais laissé derrière moi une fine poussière d'écume qui formait une traînée blanche. Craignant de me perdre, je décidai de repartir vers la plage en suivant ce mince fil d'Ariane.
Quittant l'eau à regret, j'abandonnai mon corps à l'insatiable sécheresse du soleil. Ses rayons brûlaient mes bras et mes jambes. Je sentais leur chaleur se glisser sous ma peau. Pourtant je ne souffrais pas. Le monde s'invitait simplement en moi. Le vent aussi me traversait doucement. Il me susurrait des phrases enivrantes, que je ne comprenais pas mais qui m'apaisaient. Son parfum m'embrassait.
Combien de temps ai-je passé là, entre le soleil et le vent, près du ciel et de la mer ? Ma sieste n'a sans doute duré que quelques minutes mais j'ai eu le sentiment de vivre des heures, des journées, des semaines apaisées. Il n'y avait plus de travail, plus d'embouteillages, plus de factures. Il n'y avait que le bruit des vagues, la caresse du soleil et le souffle du vent, jusqu'à ce qu'un nuage se détache soudain du ciel et vienne percuter mon front.
C'est alors que, le souffle coupé, je me suis redressée. Les vagues, le sable et le soleil étaient encore là, mais mon rêve s'était envolé.
Un enfant s'est approché de moi en s'excusant, pointant du doigt le ballon bleu et blanc qui venait de heurter ma tête.